Mol et sans voix, le couperet de l’ombre descend du ciel et le jour tombe, la face contre terre, dans le fatal étang ; et les yeux s’enfoncent dans la fosse. Long crépuscule.

Je demeure, je médite et je vois.

Les ténèbres envahissent ma cellule, par la fenêtre ouverte ; le vitrail du monde se décolore, comme un visage qui se vide de sang. Et quand tout est noirceur, la profonde clarté s’est faite dans mon âme. Comme le requin avale le nageur dans les eaux rouges de la barre, à la côte d’Afrique, le parfait désespoir me happe : et pas même un remous !

Saint dissymétrie, contrariété terrible, condition de l’harmonie et du sublime équilibre ! Mon œil intérieur fait le tour de l’être : je saisis mes deux aspects, pareils aux deux bras, aux quatre membres, au double profil, aux deux formes jumelles et contraires qui s’opposent et s’accordent pour n’en faire qu’une, la seule qui ait la vie.

Je pousse un cri égal à celui des sphères dans leur vol, tel qu’il emplit l’espace et n’est pas entendu. Car la plénitude est silence, pour l’oreille imparfaite.

Voici mes deux mains, mes deux coupables mains, l’action et le refus ! Pleines de mal et pleines de rédemption !

Chaque ongle est un monde pour le désir. Et mes doigts qui saisissent, qui palpent, qui déchirent, sont les membres frémissants de toute convoitise, les branches à volupté, la frondaison des péchés. Ces mains, ces coupables mains qui distinguent et ne veulent pas confondre.

Or, là-dessous, mes paumes salvatrices, comme des boucliers après la bataille, offrent tout le butin, tant de trésors à qui veut les prendre : elles ne retiennent rien ; elles sont un plateau à la faim de toutes créatures, un double horizon de sacrifice où brûle, encens, la passion de servir.

Combien je me connais dans cette ombre où les autres se perdent ! Là, je me compte et je me pèse. Là, je me pense, grain à grain, jusqu’au dernier scrupule. Telle la pythonisse débrouille, entre les jambes de l’M, le grimoire de la main au filigrane de la mort, je déchiffre mes deux univers, le ciel sans fin et la sphère qui l’enferme ; et je les serre l’un sur l’autre, espace et temps. Je les pénètre et je les confonds.

Tout objet et tout sujet, ô mon âme. Tout homme et toute femme. Jour total et totale nuit ! Voilà ce que je suis.

Chaque soir, je paie rançon pour l’ivresse du jour. Pour m’être tout oublié, je me dois tout connaître ; je me suis tout donné ; et je m’indigne, je désespère du don que j’ai fait.

La journée meurt, où je m’étais mis comme un amant, sans réserve, à jamais. Perds le monde, toi qui le crées !

Le jour meurt, et voici que je ressuscite à moi-même. Terrible, plein comme l’univers, et d’un seul tenant dans les ténèbres !

Toute forme me quitte, où j’étais comme le regard du ciel dans la lumière, et le divin oubli de soi, dans l’ivresse de l’être. Ainsi que tout m’était, voici que je me suis tout, à présent. Au désert le moi demeure. Et je suis seul, dans la mort du soleil et du mouvement.

Seul, je vis ! Un destin pour moi-même. Je suis toute la mort. Toute forme qui meurt, c’est en moi qu’elle est morte.

Ô désespoir, ô sanglot, grandeur à gravir, sans guide et sans paroles. J’étais le monde. Je suis Moi. Voici dans le cœur de l’homme que se révèle la nuit.

 

André Suarès

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