Le Paradis - Émile Verhaeren

I Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes ; Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air ; Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs, Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe. Un lion se couchait sous des branches en fleurs ; Le daim...

Michel-Ange - Émile Verhaeren

Quand Buonarotti dans la Sixtine entra, Il demeura Comme aux écoutes, Puis son œil mesura la hauteur de la voûte Et son pas le chemin de l'autel au portail. Il observa le jour verse par les fenêtres Et comment il faudrait et dompter et soumettre Les chevaux clairs et...

Le Roc - Émile Verhaeren

Sur ce roc carié que fait souffrir la mer, Quels pas voudront monter encor, dites, quels pas ? Dites, serai-je seul enfin et quel long glas Écouterai-je debout devant la mer ? C'est là que j'ai bâti mon âme. - Dites, serai-je seul avec mon âme ? - Mon âme hélas !...

Le Lierre - Émile Verhaeren

Lorsque la pourpre et l'or d'arbre en arbre festonnent Les feuillages lassés de soleil irritant, Sous la futaie, au ras du sol, rampe et s'étend Le lierre humide et bleu dans les couches d'automne. Il s'y tasse comme une épargne ; il se recueille Au cœur de la forêt...

Mon Ami, Le Paysage - Émile Verhaeren

J'ai pour voisin et compagnon Un vaste et puissant paysage Qui change et luit comme un visage Devant le seuil de ma maison. Je vis chez moi de sa lumière Et de son ciel dont les grands vents Agenouillent ses bois mouvants Avec leur ombre sur la terre. Il est gardé par...

La Folie - Émile Verhaeren

Routes de fer vers l'horizon : Blocs de cendres, talus de schistes, Où sur les bords un agneau triste Broute les poils d'un vieux gazon ; Départs brusques vers les banlieues, Rails qui sonnent, signaux qui bougent, Et tout à coup le passage des yeux Crus et sanglants...

Le Banquier - Émile Verhaeren

Sur une table chargée, où les liasses abondent, Serré dans un fauteuil étroit, morne et branlant, Il griffonne menu, au long d'un papier blanc ; Mais sa pensée, elle est là-bas au bout du monde. Le Cap, Java, Ceylan vivent devant ses yeux Et l'océan d'Asie, où ses...

Le ciel en nuit, s'est déplié - Émile Verhaeren

Le ciel en nuit, s'est déplié Et la lune semble veiller Sur le silence endormi. Tout est si pur et clair, Tout est si pur et si pâle dans l'air Et sur les lacs du paysage ami, Qu'elle angoisse, la goutte d'eau Qui tombe d'un roseau Et tinte, et puis se tait dans...

Les Trains - Émile Verhaeren

Sur un chemin compact, de pierraille et de cendre, A travers bois, taillis, fleuves, moissons et prés, Sous les pâles matins ou les couchants pourprés, Les trains quotidiens font le tour de la Flandre. Jadis, on les voyait rouler presque avec crainte : Les bœufs...

La plaine (I) - Émile Verhaeren

Je veux mener tes yeux en lent pèlerinage Vers ces loins de souffrance, hélas ! où depuis quand, Depuis quels jours d'antan, mon cœur fait hivernage ! C'est mon pays d'immensément, Où ne croît rien que du néant, Battu de pluie et de grand vent. C'est mon pays de long...

Les Meules - Émile Verhaeren

Comme des tentes pour les blés Les grandes meules fraternelles Se rassemblent l'hiver sur les champs isolés Et l'autan noir rôde autour d'elles Les solides faucheurs du bourg Les ont, sous la rude pesée De leurs fermes genoux et de leurs coudes lourds, Dûment, sur le...

Les Routes - Émile Verhaeren

Comme des clous, les gros pavés Fixent au sol les routes claires : Lignes et courbes de lumière Qui décorent et divisent les terres En ce pays de bois et de champs emblavés. Les plus vieilles se souviennent du temps de Rome, Quand s'en venaient les Dieux Rôder dans...

Le Donneur de Mauvais Conseils - Émile Verhaeren

Par les chemins bordés de pueils Rôde en maraude Le donneur de mauvais conseils. La vieille carriole aux tons groseille Qui l'emmena, on ne sait d'où, Une folle la garde et la surveille, Au carrefour des chemins mous. Le cheval paît l'herbe d'automne, Près d'une mare...

Les Vieux Maîtres - Émile Verhaeren

Dans les bouges fumeux où pendent des jambons, Des boudins bruns, des chandelles et des vessies, Des grappes de poulets, des grappes de dindons, D'énormes chapelets de volailles farcies, Tachant de rose et blanc les coins du plafond noir, En cercle, autour des mets...

La Dame en Noir - Émile Verhaeren

- Dans la ville d'ébène et d'or, Sombre dame des carrefours, Qu'attendre, après tant de jours, Qu'attendre encor ? - Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir, Vers les lunes de mes deux yeux, Si longuement, vers mes deux yeux silencieux, Si longuement et si...

L'Europe - Émile Verhaeren

Un soir plein de clartés et de nuages d'or, Du fond des cieux lointains, rayonne au cœur d'un port Léger de mâts et lourd de monstrueux navires ; L'ombre est de pourpre autour des aigles de l'Empire Dont le bronze géant règne sur les maisons. On écoute bondir, dans...

La Conquête - Émile Verhaeren

Le monde est trépidant de trains et de navires. De l'Est à l'Ouest, du Sud au Nord, Stridents et violents, Ils vont et fuient ; Et leurs signaux et leurs sifflets déchirent L'aube, lejour, le soir, la nuit ; Et leur fumée énorme et transversale Barre les cités...

Le Monde - Émile Verhaeren

Le monde est fait avec des astres et des hommes. Là-haut, Depuis quels temps à tout jamais silencieux, Là-haut, En quels jardins profonds et violents des cieux, Là-haut, Autour de quels soleils, Pareils à des ruches de feux, Tourne, dans la splendeur de l'espace...

Sur la mer - Emile Verhaeren

Larges voiles au vent, ainsi que des louanges, La proue ardente et fière et les haubans vermeils, Le haut navire apparaissait, comme un archange Vibrant d’ailes qui marcherait, dans le soleil. La neige et l’or étincelaient sur sa carène ; Il étonnait le jour naissant,...

Une heure de soir - Emile Verhaeren

En ces heures de soirs et de brumes ployés Sur des fleuves partis vers des fleuves sans bornes, Si mornement tristes contre les quais si mornes, Luisent encor des flots comme des yeux broyés. Comme des yeux broyés luisent des flots encor, Tandis qu’aux poteaux noirs...