Le renard et les raisins - Charles Perrault

Un Renard ne pouvant atteindre aux Raisins d'une treille, dit qu'ils n'étaient pas mûrs, et qu'il n'en voulait point.Quand d'une charmante beauté,Un galant fait le dégoûté,Il a beau dire, il a beau feindre,C'est qu'il n'y peut atteindre. Charles...

Le singe et le chat - Charles Perrault

Le Singe voulant manger des marrons qui étaient dans le feu, se servit de la patte du Chat pour les tirer.Faire sa cour aux dépens d'un Rival,Est à peu près un tour égal. Charles Perrault

Le conseil des rats - Charles Perrault

Les Rats tinrent conseil pour se garantir d'un Chat qui les désolait. L'un d'eux proposa de lui pendre un grelot au cou ; l'avis fut loué, mais la difficulté se trouva grande à mettre le grelot.Quand celle à qui l'on fait la cour,Est rude, sauvage et sévère ;Le moyen...

Le renard et le bouc - Charles Perrault

Un Bouc et un Renard descendirent dans un puits pour y boire, la difficulté fut de s'en retirer ; le Renard proposa au Bouc de se tenir debout, qu'il monterait sur ses cornes, et qu'étant sorti il lui aiderait. Quand il fut dehors, il se moqua du Bouc, et lui dit : -...

Le singe roi - Charles Perrault

Un Singe fut élu Roi par les Animaux, pour avoir fait cent singeries avec la couronne qui avait été apportée pour couronner celui qui serait élu. Un Renard indigné de ce choix, dit au nouveau Roi qu'il vînt prendre un trésor qu'il avait trouvé. Le Singe y alla et fut...

Le milan et les oiseaux - Charles Perrault

Un Milan feignit de vouloir traiter les petits Oiseaux le jour de sa naissance, et les ayant reçus chez lui les mangea tous.Quand vous voyez qu'une fine femelle,En même temps fait les yeux douxÀ quinze ou seize jeunes fous,Qui tous ne doutent point d'être aimés de la...

Le loup et la grue - Charles Perrault

Un Loup pria une Grue de lui ôter avec son bec un os qu'il avait dans la gorge, elle le fit et lui demanda récompense : - N'est-ce pas assez, dit le Loup, de ne t'avoir pas mangée ? -Servir une ingrate beauté,C'est tout au moins peine perdue,Et pour prétendre en être...

Le lièvre et la tortue - Charles Perrault

Un Lièvre s'étant moqué de la lenteur d'une Tortue, de dépit elle le défia à la course. Le Lièvre la voit partir et la laisse si bien avancer, que quelques efforts qu'il fît ensuite, elle toucha le but avant lui.Trop croire en son mérite est manquer de cervelle,Et...

Le rat et la grenouille - Charles Perrault

Une Grenouille voulant noyer un Rat, lui proposa de le porter sur son dos par tout son marécage, elle lia une de ses pattes à celle du Rat, non pas pour l'empêcher de tomber, comme elle disait ; mais pour l'entraîner au fond de l'eau. Un Milan voyant le Rat fondit...

Le singe juge - Charles Perrault

Un Loup et un Renard plaidaient l'un contre l'autre pour une affaire fort embrouillée. Le Singe qu'ils avaient pris pour Juge, les condamna tous deux à l'amende, disant qu'il ne pouvait faire mal de condamner deux aussi méchantes bêtes.Quand deux amants en usent...

Le perroquet et le singe - Charles Perrault

Un Perroquet se vantait de parler comme un homme : - Et moi, dit le Singe, j'imite toutes ses actions. - Pour en donner une marque, il mit la chemise d'un jeune garçon qui se baignait là auprès, où il s'empêtra si bien que le jeune garçon le prit et l'enchaîna.Il ne...

Le paon et le rossignol - Charles Perrault

Un Paon se plaignait à Junon de n'avoir pas le chant agréable comme le Rossignol. Junon lui dit : - Les Dieux partagent ainsi leurs dons, il te surpasse en la douceur du chant, tu le surpasses en la beauté du plumage. -L'un est bien fait, l'autre est galant,Chacun...

La grue et le renard - Charles Perrault

La Grue pria ensuite le Renard à manger, et lui servit aussi de la bouillie, mais dans une fiole, où faisant entrer son grand bec, elle la mangea toute, elle seule.On connaît peu les gens à la première vue,On n'en juge qu'au hasardTelle qu'on croit une GrueEst plus...

Le renard et la grue - Charles Perrault

Un Renard ayant invité une Grue à manger, ne lui servit dans un bassin fort plat, que de la bouillie qu'il mangea presque toute, lui seul.Tromper une Maîtresse est trop se hasarder,Et ce serait grande merveille,Si malgré tous les soins qu'on prend à s'en garder,Elle...

La poule et les poussins - Charles Perrault

Une Poule voyant approcher un Milan, fit entrer ses Poussins dans une cage, et les garantit ainsi de leur ennemi.Quand on craint les attraits d'une beauté cruelle,Il faut se cacher à ses yeuxOu soudain se ranger sous les lois d'une BelleQui sache nous défendre et qui...

Le combat des oiseaux - Charles Perrault

Les Oiseaux eurent guerre avec les Animaux terrestres. La Chauve-Souris croyant les Oiseaux plus faibles, passa du côté de leurs ennemis qui perdirent pourtant la bataille. Elle n'a osé depuis retourner avec les Oiseaux et ne vole plus que la nuit.Quand on a pris...

Le singe et ses petits - Charles Perrault

Un Singe trouva un jour un de ses petits si beau, qu'il l'étouffa à force de l'embrasser.Mille exemples pareils nous font voir tous les jours,Qu'il n'est point de laides amours. Charles Perrault

Le dragon, l'enclume, et la lime - Charles Perrault

Un Dragon voulait ronger une Enclume, une Lime lui dit : - Tu te rompras plutôt les dents que de l'entamer. Je puis moi seule avec les miennes te ronger toi-même et tout ce qui est ici. -Quand un galant est fâché tout de bonEn vain l'amante se courrouce,Elle ne gagne...

Le paon et la pie - Charles Perrault

Les Oiseaux élirent le Paon pour leur Roi à cause de sa beauté. Une Pie s'y opposa, et leur dit qu'il fallait moins regarder à la beauté qu'il avait qu'à la vertu qu'il n'avait pas.Pour mériter le choix d'une jeune merveille,N'en déplaise à maint jouvenceauDont le...

Le coq et le coq d'inde - Charles Perrault

Un Coq d'Inde entra dans une Cour en faisant la roue. Un Coq s'en offensa et courut le combattre, quoiqu'il fût entré sans dessein de lui nuire.D'aucun rival il ne faut prendre ombrage,Sans le connaître auparavant :Tel que l'on croit dangereux personnageN'est qu'un...

Les paons et le geai - Charles Perrault

Le Geai s'étant paré un jour des plumes de plusieurs Paons, voulait faire comparaison avec eux ; chacun reprit ses plumes, et le Geai ainsi dépossédé, leur servit de risée.Qui n'est pas né pour la galanterie,Et n'a qu'un bel air emprunté,Doit s'attendre à la...

L'aigle et le renard - Charles Perrault

Une Aigle fit amitié avec un Renard, qui avait ses petits au pied de l'arbre où était son nid ; l'Aigle eut faim et mangea les petits du Renard qui, ayant trouvé un flambeau allumé mit le feu à l'arbre et mangea les Aiglons qui tombèrent à demi rôtis.Il n'est point de...

Le chat pendu et les rats - Charles Perrault

Un Chat se pendit par la patte, et faisant le mort, attrapa plusieurs Rats. Une autre fois il se couvrit de farine. Un vieux Rat lui dit : - Quand tu serais même le sac de la farine, je ne m'approcherais pas. -Le plus sûr bien souvent est de faire retraiteLe Chat est...

Le coq et le diamant - Charles Perrault

Un Coq ayant trouvé un Diamant, dit : - J'aimerais mieux avoir trouvé un grain d'orge. -Ainsi jeune beauté, mignonne et délicate,Gardez-vous bien de tomber sous la patteD'un brutal qui n'ayant point d'yeuxPour tous les beaux talents dont votre esprit éclateAimerait...

Le coq et le renard - Charles Perrault

Un Renard priait un Coq de descendre, pour se réjouir ensemble de la paix faite entre les Coqs et les Renards : - Volontiers, dit le Coq, quand deux lévriers que je vois, qui en apportent la nouvelle, seront arrivés. - Le Renard remit la réjouissance à une autre fois...

Les coqs et la perdrix - Charles Perrault

Une Perdrix s'affligeait fort d'être battue par des Coqs ; mais elle se consola, ayant vu qu'ils se battaient eux-mêmes.Si d'une belle on se voit maltraiterLes premiers jours qu'on entre à son service,Il ne faut pas se rebuter :Bien des Amants, quoiqu'Amour les...

Le duc et les oiseaux - Charles Perrault

Un jour le Duc fut tellement battu par tous les Oiseaux, à cause de son vilain chant et de son laid plumage, que depuis il n'a osé se montrer que la nuit.Tout homme avisé qui s'engageDans le Labyrinthe d'Amour,Et qui veut en faire le tour,Doit être doux en son...

Tirade des non merci - Cyrano de Bergerac - Edmond Rostand

Et que faudrait-il faire ?Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,Et comme un lierre obscur qui circonvient un troncEt s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?Non, merci ! Dédier, comme tous ils le...

Treize - Renée Vivien

Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch Fendent la nuit d'hiver, massive comme un roc, De leurs iles et de leur souffle de fournaise, Et, sur les murs lépreux de Suburra, Moloch De son pouce sanglant trace le nombre  : treize. Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch Ont...

Virgo Hebraïca - Renée Vivien

Tu m'apportes l'ardeur des nuits de Palestine. Sur ton front, serein comme un feu d'autel, Brûle, sceau mystique, empreinte divine, La gloire de ta race, ô fille d'Israël  ! Ton corps a les parfums du corps de Bethsabée, Pâleur de lotus et de nénuphar. Un saphir...

Les demoiselles de ce temps - Vincent Voiture

Les demoiselles de ce temps Ont depuis peu beaucoup d'amants ; On dit qu'il n'en manque à personne, L'année est bonne. Nous avons vu les ans passés Que les galants étaient glacés ; Mais maintenant tant en foisonne, L'année est bonne. Le temps n'est pas bien loin encor...

Sur une Dame - Vincent Voiture

sur une Dame, dont la juppe fut retroussée en versant dans un carrosse, à la campagne. Philis, je suis dessous vos loix, Et sans remede à cette fois, Mon ame est vostre prisonniere : Mais sans justice et sans raison, Vous m'avez pris par le derriere, N'est-ce pas une...

Telle que Viviane - Renée Vivien

Le blond zodiaque détruit Ses énigmatiques algèbres, Et les cygnes noirs de la nuit Glissent sur un lac de ténèbres. Tu me tends, d'un geste onduleux, Tes mains où le lotus se fane. A travers les feuillages bleus Tu souris, comme Viviane. Je retrouve les chers...

Les Oripeaux - Renée Vivien

Je ne danserai pas sur ton tréteau banal, Avec tes histrions et tes prostituées. Lorsque fermente en moi la tristesse du vin, J'erre, exagérant mon verbe de pitre, Mentant comme un prêtre et comme un devin Ma loquacité pérore et chapitre Devant la foule aux remous de...

Les Succubes disent… - Renée Vivien

Quittons la léthargie heureuse des maisons, Le carmin des rosiers et le parfum des pommes Et les vergers où meurt l'ondoiement des saisons, Car nous ne sommes plus de la race des hommes. Nous irons sous les ifs où s'attarde la nuit, Où le souffle des Morts vole, comme...

Les Vendeuses de Fleurs - Renée Vivien

Elles attendent, dans l'or bleu d'un réverbère, Quand la nuit des cités tragiques délibère Au pied d'un réverbère. Elles attendent… Et, frissonnant de dégoût, Les Fleurs, sous leurs doigts gris, leur haleine d'égout, Ont blêmi de dégoût. L'âpre fraternité de leurs...

Litanie de la Haine - Renée Vivien

La Haine nous unit, plus forte que l'Amour. Nous haïssons le rire et le rythme du jour, Le regard du printemps au néfaste retour. Nous haïssons la face agressive des mâles. Nos cœurs ont recueilli les regrets et les râles Des Femmes aux fronts lourds, des Femmes aux...

Naples - Renée Vivien

Le temple abandonné de la Vénus latine Se recule et s'estompe à travers les embruns, Et le déroulement rituel des parfums Ne tourbillonne plus vers l'Image Divine. Les roses, sur le marbre enfiévré par leur sang, N'ont plus leur rouge ardeur de rire et de rapine  : Le...

Paysage d'après El Greco - Renée Vivien

Parmi le boréal silence, le zénith Irradie âprement aux jardins d'aconit. Enigmes et remords, les yeux des Nyctalopes Reflètent la perplexité des horoscopes, Et les musiciens, frères des Séraphim, Ecoutent murmurer la harpe d'Eloïm. De glauques nénuphars charment le...

Péché des Musiques - Renée Vivien

Je n'ai point contemplé le mirage des formes, Je n'ai point désiré l'oasis des couleurs, J'ai su me détourner de la saveur des cormes Et des mûres de pourpre et des figues en fleurs. Mes doigts n'ont point pétri le moelleux des étoffes. J'ai fui, comme devant un...

Pour Une - Renée Vivien

Quelqu'un, je crois, se souviendra dans L'avenir de nous. Mon souci. Psappha Dans l'avenir gris comme une aube incertaine, Quelqu'un, je le crois, se souviendra de nous, En voyant brûler sur l'ambre de la plaine L'automne aux yeux roux. Un être parmi les êtres de la...

Reflets d'Ardoise - Renée Vivien

Vois, tandis que gauchit la bruine sournoise, Les nuages pareils à des chauves-souris, Et là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris, Ruisseler le reflet pluvieux de l'ardoise. O mon divin Tourment, dans tes yeux bleus et gris S'aiguise et se ternit le reflet...

Les cygnes sauvages - Renée Vivien

CHANSON NORVEGIENNE CHŒUR Comme un vol de cygnes sauvages, Battements d'ailes vers le Nord, Passe le vol des blancs nuages, Chassés par la bise qui mord. RECIT Viens, nous respirerons les parfums de la neige. Les brumes auront le bleu de tes regards froids. Tes...

Les Emmurées - Renée Vivien

L'ombre étouffe le rire étroit des Emmurées. Leur illusoire appel s'étrangle dans la nuit. Leur front implore en vain la brise qui s'enfuit Vers l'Ouest, où les mers sommeillent, azurées. Leur cécité profonde ignore les marées Des couleurs, les reflux de la fleur et...

Les Iles - Renée Vivien

La mer porte le poids voluptueux des Iles… Le lapis lazuli des ondes infertiles Sollicite le frais recueillement des Iles. Iles d'hiver, ô fleurs de la nacre et du nord  ! Lorsque l'ombre a tressé les roses de la mort, Les Iles ont jailli de la nacre et du nord. Elles...

Les Lèvres pareilles - Renée Vivien

L'odeur des frézias s'enfuit Vers les cyprès aux noirs murmures… La brune amoureuse et la nuit Ont confondu leurs chevelures. J'ai vu se mêler, lorsque luit Le datura baigné de lune, Les cheveux sombres de la nuit Aux cheveux pâles de la brune. La fin balsamique du...

Les Mangeurs d'herbe - Renée Vivien

C'est l'heure où l'âme famélique des repus Agonise, parmi les festins corrompus. Et les Mangeurs d'herbe ont aiguisé leurs dents vertes Sur les prés d'octobre aux corolles larges ouvertes, Les prés d'un ton de bois où se rouillent les clous… Ils boivent la rosée avec...

Les Morts aveugles - Renée Vivien

Les Morts aveugles sont assis dans les tombeaux, Ils ouvrent leurs yeux larges et stupides Devant la lueur rouge des flambeaux, Et leurs yeux béants sont des gouffres vides… Dardant vers la nuit leurs regards stupides, Les Morts aveugles sont assis dans les tombeaux....

Les Oliviers - Renée Vivien

Et je regrette et je cherche… Psappha Les oliviers, changeants et frais comme les vagues, Recueillent gravement tes murmures légers, Psappha, Divinité des temples d'orangers, Dont le chant surpassa le chant des étrangers… La montagne a des plis musicalement vagues…...

La Nuit latente - Renée Vivien

Le soir, doux berger, développe Son rustique solo… Je mâche un brin d'héliotrope Comme Fra Diavolo. La nuit latente fume, et cuve Des cendres, tel un noir Vésuve, Voilant d'une vapeur d'étuve La lune au blanc halo. Je suis la fervente disciple De la mer et du soir. La...

La Vierge au Tapis - Renée Vivien

Pâle et mélancolique ainsi qu'une malade, Un tapis fondu languit sous tes pieds. Plus majestueux qu'un temple de jade, Les magnolias et les tulipiers Ont laissé pleuvoir la nuit de leur voûte. Tramé dans un soir aux bleus inconnus Par de brunes mains que l'été...

Le Dédain de Psappha - Renée Vivien

Vous n'êtes rien pour moi. Pour moi, je n'ai point de ressentiment, mais j'ai l'âme sereine. Psappha Vous qui me jugez, vous n'êtes rien pour moi. J'ai trop contemplé les ombres infinies. Je n'ai point de l'orgueil de vos fleurs, ni l'effroi De vos calomnies. Vous ne...

Donna m'apparve - Renée Vivien

Sopra candido vel cinta d'oliva Donna m'apparve, sotto verde manto, Vestita di color di fiamma viva. Dante, Purgatorio, canto trentesimo. Lève nonchalamment tes paupières d'onyx. Verte apparition qui fus ma Béatrix. Vois les pontificats étendre, sur l'opprobre Des...

Explicit Liber Veneris Caecorum - Renée Vivien

Dans le frais clair-obscur bleuissent des lumières  : Viens rêver de la Mort… J'adore tes paupières. Les siècles ont glissé sur nos fronts endormis, Plus légers et plus doux que des rires amis… Et le ruissellement des feuilles de pivoine Pleut dans notre cercueil...

Faste des Tissus - Renée Vivien

Estompe ta beauté sous le poids des étoffes, Plus souples que les flots, plus graves que les strophes. Elles ont la caresse et le rythme des mers, Et leur frisson s'accorde au blanc frisson des chairs. Revêts le violet des antiques chasubles, Parsemé de l'éclair des...

Incipit Liber Veneris Caecorum - Renée Vivien

Le feuillage s'écarte en des plis de rideaux Devant la Vénus des Aveugles, noire Sous la majesté de ses noirs bandeaux. Le temple a des murs d'ébène et d'ivoire Et le sanctuaire est la nuit des nuits. Il n'est plus d'odeurs, il n'est plus de bruits Autour de cet autel...

Intervalle crépusculaire - Renée Vivien

Tes yeux sous tes cheveux sont comme des poignées De rayons à travers des toiles d'araignées. Ton sourire d'été, que l'aube colora, Est pareil au sourire orgueilleux de Sara. Mon regard s'hypnotise à cette fauve boucle Où le divin saphir épouse l'escarboucle. Tes...

L'Aurore vengeresse - Renée Vivien

L'Aube, dont le glaive reluit, Venge, comme une blanche Electre, La fiévreuse aux regards de spectre, Dupe et victime de la nuit… Vers l'horreur des étoiles noires Montent les funèbres accords… Sur la rigidité des morts Veillent les lys expiatoires. L'ombre aux...

La Dogaresse - Renée Vivien

UN ACTE EN VERS SCENE PREMIERE Le palais des Doges. Fenêtres ouvertes sur la lagune. On entend de lointains accords de luths et de mandolines. GEMMA O Venise  ! J'ai l'âme ivre des sérénades  : La musique a brûlé mes lèvres et mon front. Les barques où, parmi la...

La Douve - Renée Vivien

L'aube a des pas furtifs de louve Et des yeux de chacal… De mes mains j'ai creusé la douve  ; J'ai bâti, sans vassal, La tour aux murs noirs qui t'encloître. Ton épouvante voit s'accroître, Pareil à l'enflure d'un goitre, Mon amour féodal. Que m'importe ton regard...

La Fourrure - Renée Vivien

Je hume en frémissant la tiédeur animale D'une fourrure aux bleus d'argent, aux bleus d'opale  ; J'en goûte le parfum plus fort qu'une saveur, Plus large qu'une voix de rut et de blasphème, Et je respire avec une égale ferveur, La Femme que je crains et les Fauves que...

La Madone aux Lys - Renée Vivien

J'ai bu, tel un poison, vos souffles éplorés, Vos sanglots de parfums, lys fauves, lys tigrés  ! Dédiez au matin votre rose sourire, Lys du Japon, éclos aux pays de porphyre. Ténèbres, répandez vos torpeurs d'opiums, Vos sommeils de tombeaux sur les chastes arums. Lys...

Céres Eleusine - Renée Vivien

La nuit des vergers bleus d'acanthes, Des jardins pourpres d'aloès, Attend l'Evohé des Bacchantes Et les mystères de Cérès. Dans le temple aux flammes païennes, Le soir, accroupi comme un sphinx, Contemple les Musiciennes, Evocatrices de Syrinx. Une étrange et pâle...

Chanson pour Elle - Renée Vivien

L'orgueil, endolori s'obstine A travestir ton cœur lassé, Ténébreux comme la morphine Et le mystère du passé. Tu récites les beaux mensonges Comme on récite les beaux vers. L'ombre répand de mauvais songes Sur tes yeux d'archange pervers. Tes joyaux sont des orchidées...

Chevauchée - Renée Vivien

Les Ondines, ceignant les roseaux bleus du fleuve, Ont des chansons de vierge et des sanglots de veuve. Leurs gemmes sont les pleurs lumineux du passé. Le Griffon s'alanguit en un songe lassé  ; Sur ses paupières a pesé la somnolence, Et ses ongles d'onyx ont rayé le...

Parle-moi, de ta voix pareille à l'eau courante - Renée Vivien

Parle-moi, de ta voix pareille à l'eau courante, Lorsque s'est ralenti le souffle des aveux. Dis-moi des mots railleurs et cruels si tu veux, Mais berce-moi de la mélopée enivrante. De ce timbre voilé qui m'attriste et m'enchante, Lorsque mon front s'égare en tes...

Ta chevelure d'un blond rose - Renée Vivien

Ta chevelure d'un blond rose A l'opulence du couchant, Ton silence semble une pause Adorable au milieu d'un chant. Et tu passes, ô Bien-Aimée, Dans le frémissement de l'air… Mon âme est toute parfumée Des roses blanches de ta chair. Lorsque tu lèves les paupières, Tes...

A la Florentine - Renée Vivien

Entre tes seins blêmit une perle bizarre. Tu rêves, et ta main curieuse s'égare Sur les algues de soie et les fleurs de satin. J'aime, comme un péril, ton sourire latin, Tes prunelles de ruse où l'ombre se consume Et ton col sinueux de page florentin. Tes yeux sont...

A la perverse Ophélie - Renée Vivien

Les évocations de ma froide folie Raniment les reflets sur le marais stagnant Où flotte ton regard, ô perverse Ophélie  ! C'est là que mes désirs te retrouvent, ceignant D'iris bleus ton silence et ta mélancolie, c'est là que les échos raillent en s'éloignant. L'eau...

After Glow - Renée Vivien

Je poursuis mon chemin vers le havre inconnu. Les Femmes de Désir ont blessé mon cœur nu. Dans la perversité de leur inquiétude Elles ont outragé ma calme solitude. Elles n'ont respecté ni l'ordre ni la loi Que j'observais, avec un très exact effroi. Obéissant au cri...

Arums de Palestine - Renée Vivien

O ma Maîtresse, je t'apporte, Funèbres comme un requiem, Lys noirs sur le front d'une morte, Les arums de Jérusalem. Ils éclosent parmi les râles De l'amour que l'aube détruit, Et les succubes aux doigts pâles Ont respiré leur chair de nuit. Seule, ton âme ténébreuse...

Prophétie - Renée Vivien

Tes cheveux aux blonds verts s'imprègnent d'émeraude Sous le ciel pareil aux feuillage clairs. L'odeur des pavots se répand et rôde Ainsi qu'un soupir mourant dans les airs. Les yeux attachés sur ton fin sourire, J'admire son art et sa cruauté, Mais la vision des ans...

Ressemblance inquiétante - Renée Vivien

J'ai vu dans ton front bas le charme du serpent. Tes lèvres ont humé le sang d'une blessure, Et quelque chose en moi s'écœure et se repent Lorsque ton froid baiser me darde sa morsure. Un regard de vipère est dans tes yeux mi-clos, Et ta tête furtive et plate se...

Sonnet - Renée Vivien

Les algues entr'ouvraient leurs âpres cassolettes D'où montait une odeur de phosphore et de sel, Et, jetant leurs reflets empourprés vers le ciel, Semblaient, au fond des eaux, un lit de violettes. La blancheur d'un essor palpitant de mouettes Mêlait au frais nuage un...

Ton âme - Renée Vivien

Pour une amie solitaire et triste. Ton âme, c'est la chose exquise et parfumée Qui s'ouvre avec lenteur, en silence, en tremblant, Et qui, pleine d'amour, s'étonne d'être aimée. Ton âme, c'est le lys, le lys divin et blanc. Comme un souffle des bois remplis de...

Velléité - Renée Vivien

Dénoue enfin tes bras fiévreux, ô ma Maîtresse  ! Délivre-moi du joug de ton baiser amer, Et, loin de ton parfum dont l'impudeur m'oppresse, Laisse-moi respirer les souffles de la mer. Loin des langueurs du lit, de l'ombre et de l'alcôve, J'aspirerai le sel du vent et...

Cri - Renée Vivien

Tes yeux bleus, à travers leurs paupières mi-closes, Recèlent la lueur des vagues trahisons. Le souffle violent et fourbe de ces roses M'enivre comme un vin où dorment les poisons… Vers l'heure où follement dansent les lucioles, L'heure où brille à nos yeux le désir...

Écoutez… Celles-là sont les Musiciennes - Renée Vivien

Écoutez… Celles-là sont les Musiciennes. Leur présence est pareille à l'écho d'une voix, Et leur souffle est dans l'air plein de légers émois, Plein de très lents accords aux langueurs lesbiennes. Et les voici passer, formes aériennes, Se mêlant au silence harmonieux...

J'ai l'âme lasse - Renée Vivien

J'ai l'âme lasse du destin Et je ne veux plus voir le monde Qu'à travers le voile divin De tes pâles cheveux de blonde. Sur mon front, haï des sommeils Et que le délire importune, Répands tes doux cheveux, pareils A des rayons de clair de lune. Puisque le passé pleure...

Le Sang des fleurs - Renée Vivien

Ainsi que, sur les montagnes, les pâtres foulent aux pieds l'hyacinthe, et la fleur s'empourpre sur la terre. Psappha Le soir s'attriste encor de ses clartés éteintes. Des rêves ont troublé l'air pâle et languissant, Et, chantant leurs amours, les pâtres, en passant,...

Les Amazones - Renée Vivien

On voit errer au loin les yeux d'or des lionnes… L'Artémis, à qui plait l'orgueil des célibats, Qui sourit aux fronts purs sous les pures couronnes, Contemple cependant sans colère, là-bas, S'accomplir dans la nuit l'hymen des Amazones, Fier, et semblable au choc...

Paroles à l'Amie - Renée Vivien

Tu me comprends  : je suis un être médiocre, Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois. Je hais les lourds parfums et les éclats de voix, Et le gris m'est plus cher que l'écarlate ou l'ocre. J'aime le jour mourant qui s'éteint par degrés, Le feu, l'intimité...

Psappha revit - Renée Vivien

La lune se levait autrefois à Lesbos Sur le verger nocturne où veillaient les amantes. L'amour rassasié montait des eaux dormantes Et sanglotait au cœur profond des sarbitos. Psappha ceignait son front d'auguste violettes Et célébrait l'Eros qui s'abat comme un vent...

Toi, notre Père Odin - Renée Vivien

Le vent d'hiver s'élance, audacieux et fort, Ainsi que les Vikings, en leur nobles colères. La tempête a soufflé sur les pins séculaires Et les flots ont bondi… Venez, mes Dieux du Nord ! Vos yeux ont le reflet des lames boréales, Les abîmes vous sont de faciles...

Viens, Déesse de Kupros - Renée Vivien

Viens, Déesse de Kupros, et verse délicatement dans les coupes d'or le nectar mêlé de joies. Psappha Mon orgueil n'a connu que le blâme et l'affront, Et l'impossible gloire au loin rit et chatoie… Puisque le noir laurier ne ceindra point mon front, Remplis la coupe...

Viviane - Renée Vivien

Une odeur fraîche, un bruit de musique étouffée Sous les feuilles, et c'est Viviane la fée. Elle imite, cachée en un fouillis de fleurs, Le rire suraigu des oiseaux persifleurs. Souveraine fantasque, elle s'attarde et rôde Dans la forêt, comme en un palais d'émeraude....

Devant la mort d'une amie véritablement aimée - Renée Vivien

Ils me disent, tandis que je sanglote encore  : «  Dans l'ombre du sépulcre où sa grâce pâlit, Elle goûte la paix passagère du lit, Les ténèbres au front, et dans les yeux l'aurore. «  Mais elle a la splendeur de l'Esprit délivré, Rêve, haleine, harmonie, éclat,...

La Pleureuse - Renée Vivien

Elle vend aux passants ses larmes mercenaires, Comme d'autres l'encens et l'odeur des baisers. L'amour ne brûle plus dans ses yeux apaisés Et sa robe a le pli rigide des suaires. Son deuil impartial, à l'heure des sommeils, Gémit sur les anciens aux paupières blêmies...

Héléna – Chant I – L'Autel - Alfred de Vigny

Ils ont, Seigneur, affligé votre peuple, ils ont opprimé votre héritage. Ils ont mis à mort la veuve et l'étranger, ils ont tué les orphelins. (Psaumes.) Le téorbe et le luth, fils de l'antique lyre, Ne font plus palpiter l'Archipel en délire ; Son flot, triste et...

Héléna – Chant II – Le Navire - Alfred de Vigny

O terre de Cécrops ! terre où règnent un souffle divin et des génies amis des hommes ! (Les Martyrs, Chateaubriand.) Au cœur privé d'amour, c'est bien peu que la gloire. Si de quelque bonheur rayonne la victoire, Soit pour les grands guerriers, soit à ceux dont la...

Héléna – Chant III – L'Urne - Alfred de Vigny

Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre ? O vous ! à ma douleur, objet terrible et tendre, Éternel entretien de haine et de pitié ! (Corneille.) « Aux armes, fils d'Ottman, car de sa voix roulante Le tambour vous rappelle à la tâche sanglante. Le canon gronde...

Lord Littleton - Alfred de Vigny

Poème inachevé – 1847 Si vous me demandiez ce qu'il fut, je dirais Qu'il était pâle et grand, triste et blond, que ses traits N'étaient pas de ceux-là qui font que l'on s'écrie : Je ne croirai jamais qu'il danse ni qu'il rie. Au contraire, il avait un front calme et...

Ballade en vieil langage françois - François Villon

Car, ou soit ly sains appostolles D'aubes vestuz, d'amys coeffez, Qui ne seint fors saintes estolles Dont par le col prent ly mauffez De mal talant tous eschauffez, Aussi bien meurt que filz servans, De ceste vie cy brassez : Autant en emporte ly vens. Voire, ou soit...

Ainsi je parlerai… - Renée Vivien

Ô si le Seigneur penchait son front sur mon trépas, Je lui dirais  : «  Ô Christ, je ne te connais pas. «  Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne, Et je vécus ainsi qu'une simple païenne. «  Vois l'ingénuité de mon cœur pauvre et nu. Je ne te connais point....

D'après Swinburne - Renée Vivien

À Paule Riversdale, En souvenir d'une épigraphe de «  l'Etre Double  » . Sweet for a little even to fear, and sweet, O love, to lay sown fear at love's fair feet, Shall not some fiery memory of his breath Lie sweet on lips that touch the lips of death  ? Yet leave me...

La Dryade - Alfred de Vigny

Idylle dans le goût de Théocrite Honorons d'abord la Terre, qui, la première entre les dieux, rendit ici les oracles… J'adore aussi les nymphes. Eschyle. Vois-tu ce vieux tronc d'arbre aux immenses racines ? Jadis il s'anima de paroles divines ; Mais par les noirs...

Madame de Soubise - Alfred de Vigny

À M. Antony Deschamps. « Le 24 du mesme mois s'exploita l'execution tant souhaitée, qui deliura la chrestienté d'un nombre de pestes, au moyen desquelles le diable se faisoit fort de la destruire, attendu que deux ou trois qui en reschappe- rent font encore autant de...

La Bouteille à la mer - Alfred de Vigny

Conseil à un jeune homme inconnu I Courage, ô faible enfant, de qui ma solitude Reçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez Sous mes yeux ombragés du camail de l'étude. Oubliez les enfants par la mort arrêtés ; Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre ; De...

La Maison du berger - Alfred de Vigny

À Éva I Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aigle blessé, Portant comme le mien, sur son aile asservie, Tout un monde fatal, écrasant et glacé ; S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle, S'il ne voit plus l'amour, son...

La Sauvage - Alfred de Vigny

I Solitudes que Dieu fit pour le Nouveau Monde, Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde A d'éternelles nuits que les brûlants soleils N'éclairent qu'en tremblant par deux rayons vermeils (Car le couchant peut seul et seule peut l'aurore Glisser obliquement aux...