Le bibliophile - Aloysius Bertrand

Ce n'était pas quelque tableau de l'école flamande, un David-Téniers, un Breughel d'Enfer, enfumé à n'y pas voir le diable. C'était un manuscrit rongé des rats par les bords, d'une écriture toute enchevêtrée, et d'une encre bleue et rouge. - " Je soupçonne l'auteur,...

Le clair de lune - Aloysius Bertrand

Oh ! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or ! Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas. Mais bientôt...

Le fou - Aloysius Bertrand

La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d'ébène qui argentait d'une pluie de vers luisants les collines, les prés et les bois. Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait sur mon toit, au cri de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence,...

Le soir sur l'eau - Aloysius Bertrand

La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un bravo qui court à quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne sous sa cape. Un cavalier et une dame y causaient d'amour : - " Les orangers si parfumés, et vous si indifférente ! Ah ! Signora,...

Les cinq doigts de la main - Aloysius Bertrand

Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et grivoise, qui fume sur sa porte, à l'enseigne de la double bière de mars. L'index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui, dès le matin, soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse...

Les deux anges - Aloysius Bertrand

- " Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses ; jouons-nous dans la lumière et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et accompagnons le printemps voyageur. " La mort me la ravit échevelée et livrée au sommeil d'un évanouissement, tandis que, retombé...

Les gueux de nuit - Aloysius Bertrand

- Ohé ! rangez-vous qu'on se chauffe ! - Il ne te manque plus que d'enfourcher le foyer ! Ce drôle a les jambes comme des pincettes. - Une heure ! - Il bise dru ! - Savez-vous, mes chats- huants, ce qui a fait la lune si claire ? - Non ! - Les cornes de cocu qu'on y...

Ma chaumière - Aloysius Bertrand

Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui enchâsse les perles de la pluie, et quelque giroflée qui fleure l'amande. Mais l'hiver, - quel plaisir, quand le matin aurait secoué ses...

Octobre - Aloysius Bertrand

Les petits savoyards sont de retour, et déjà leur cri interroge l'écho sonore du quartier ; comme les hiron- delles suivent le printemps, ils précèdent l'hiver. Octobre, le courrier de l'hiver, heurte à la porte de nos demeures. Une pluie intermittente inonde la vitre...

Ondine - Aloysius Bertrand

- " Ecoute ! - Ecoute ! - C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau...

A M. Charles Nodier - Aloysius Bertrand

L'homme est un balancier qui frappe une monnaie à son coin. La quadruple porte l'empreinte de l'empereur, la médaille du pape, le jeton du fou. Je marque mon jeton à ce jeu de la vie où nous perdons coup sur coup et où le diable, pour en finir, râfle joueurs, dés et...

A M. David, statuaire - Aloysius Bertrand

Non, Dieu, éclair qui flamboie dans le triangle symbolique, n'est point le chiffre tracé sur les lèvres de la sagesse humaine ! Non, l'amour, sentiment naïf et chaste qui se voile de pudeur et de fierté au sanctuaire du cœur, n'est point cette tendresse cavalière qui...

A M. Victor Hugo - Aloysius Bertrand

Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège de chevalerie, Décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des manoirs. Mais le petit livre que je te dédie, aura...

Départ pour le sabbat - Aloysius Bertrand

Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et chacun d'eux avait pour cuillère l'os de l'avant-bras d'un mort. La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au...

Encore un printemps - Aloysius Bertrand

Encore un printemps, - encore une goutte de rosée, qui se bercera un moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme ! Ô ma jeunesse, tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur...

Harlem - Aloysius Bertrand

Harlem, cette admirable bambochade qui résume l'école flamande, Harlem peint par Jean-Breughel, Peeter-Neef, David-Téniers et Paul Rembrandt. Et le canal où l'eau bleue tremble, et l'église où le vitrage d'or flamboie, et le stoël où sèche le linge au soleil, et les...

Jean des Tilles - Aloysius Bertrand

- " Ma bague ! ma bague ! " - Et le cri de la lavandière effraya dans la souche d'un saule un rat qui filait sa quenouille. Encore un tour de Jean des Tilles, l'ondin malicieux et espiègle qui ruisselle, se plaint et rit sous les coups redoublés du battoir ! Comme...

L'alchimiste - Aloysius Bertrand

Rien encore ! - Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de Raymond-Lulle ! Non rien, si ce n'est avec le sifflement de la cornue étincelante, les rires moqueurs d'un salamandre qui se...

L'écolier de Leyde - Aloysius Bertrand

Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un cuisinier s'est rôtie sur une faïence. Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin ; moi, pauvre écolier...

La ronde sous la cloche - Aloysius Bertrand

Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean. Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement les ténèbres. Aussitôt la lune courut se cacher derrière...

La salamandre - Aloysius Bertrand

- " Grillon, mon ami, es-tu mort, que tu demeures sourd au bruit de mon sifflet, et aveugle à la lueur de l'incendie ? " Et le grillon, quelque affectueuses que fussent les paroles de la salamandre, ne répondait point, soit qu'il dormît d'un magique sommeil, ou bien...

La Tour de Nesle - Aloysius Bertrand

- " Valet de trèfle ! " - " Dame de pique ! de gagne ! " - Et le soudard qui perdait envoya d'un coup de poing sur la table son enjeu au plancher. Mais alors messire Hugues, le prévôt, cracha dans le bra- sier de fer avec la grimace d'un cagou qui a avalé une araignée...

La viole de Gamba - Aloysius Bertrand

Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'ar- chetla viole bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de lazzi et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de Comédie Italienne. C'était d'abord la duègne Barbara qui...