Jours futurs - André Lemoyne

À Ernest Benjamin. LE POÈTE. En quel temps vivons- nous, mon pauvre philosophe ? LE PHILOSOPHE. Dans un siècle d'argent qui bientôt doit finir. LE POÈTE. D'une tranquille mort, sans bruit ni catastrophe ? Que vois-tu sous le ciel du prochain avenir ? LE PHILOSOPHE....

Rosaire d'amour - André Lemoyne

J'aime tes belles mains longues et paresseuses, Qui, pareilles au lis, n'ont jamais travaillé, Mais savent le secret des musiques berceuses Qui parlent à voix lente au cœur émerveillé. — J'aime tes belles mains longues et paresseuses. J'aime tes petits pieds vifs et...

Sara la chanteuse - André Lemoyne

À Gustave Droz. La petite Sara, la brune guitariste, Qui se recueille au bruit de sa robe en marchant, Possède une vois d'or dans un gosier d'artiste Et m'accepte parfois comme écuyer tranchant. Elle aime le rosbif dans les fleurs du vieux Sèvres, Les verres de Bohême...

L'avenir - André Lemoyne

À Cyprien Girerd. LE POÈTE. Philosophe aussi pur que les sages antiques, Si tu daignes m'entendre, écoute et réponds-moi Les poètes n'ont plus les accents prophétiques De leurs divins aïeux ; Maître, sais-tu pourquoi ? LE PHILOSOPHE. Un caprice du vent vous emporte et...

La veuve - André Lemoyne

À Armand Silvestre. I. Le sourire est en fleur sur les lèvres des belles, Dans la saison d'avril et des robes nouvelles. — Salut, ô rubans clairs, guimpes et cols brodés, Bonnets aériens !... toute la panoplie Révélant le bon goût d'une femme accomplie Traîne sur les...

Trois vieilles - André Lemoyne

I. Le prêtre avait béni l'enfant qu'on enterrait... — Trois vieilles sœurs buvaient au fond d'un cabaret. Depuis dix ans les sœurs ne s'étaient rencontrées Qu'une fois ; les soleils de Paris sont trop courts : On se voit quand on peut dans la suite des jours, Comme...

Une page de l'enfer - André Lemoyne

À François Coppèe. I. Lorsque Dante, égaré dans un âpre chemin, Marchait, sans le savoir, aux ténébreux abîmes, Virgile, comme un frère, y vint prendre la main Du sombre évocateur qui parle en tierces rimes. Anxieux au tomber du jour, le Florentin Restait pâle et muet...

Le retour - André Lemoyne

À Leconte de Lisle. I. Quand on vieillit, on aime à lire l'Odyssée, Comme on aimait, enfant, Robinson Crusoé, Le berceau de Moïse et l'arche de Noé Achevant sur les monts sa haute traversée. Et quand ces livres d'or à regret sont fermés, On revoit en esprit de...

Vains regrets - André Lemoyne

À Adolphe Brisson. Je mourrai sans avoir la petite maison Qui voit sa claire image aux bords d'une eau courante Sous l'abri de la haute et large feuillaison D'un vieux saule trempant son pied dans la Charente. Et voici que j'arrive à l'arrière-saison, Assez pauvre...

Les charmeuses - André Lemoyne

À Jules Claretie. LES NAGEURS. Ô filles de la mer, loin des bords égarées, Quand les flots s'empourpraient aux lueurs du couchant, Nous avons entendu votre merveilleux chant Épanouir en chœur ses voix énamourées. Mais nous sommes en vain de robustes nageurs ; Nous...

Vieux logis - André Lemoyne

À D.-U.-N. Maillart. Dans un cher souvenir de vos jeunes années, Ne regrettez-vous pas ces hautes cheminées Où l'âtre, réjoui par un grand feu de bois, Réchauffait, en flambant, nos maisons d'autrefois ? Ne regrettez-vous pas ces vieilles cheminées Dans l'épaisseur...

Les gardiens du feu - André Lemoyne

À Saint-René Taillandier. I. En décembre les jours sont de courte durée, Notre zone brumeuse est à peine éclairée : À la pointe du Raz, dès quatre heures du soir, Le soleil tombe en mer, la nuit jette son voile ; Et jusqu'au lendemain pas un rayon d'étoile. Sur la...

Vieux moulins - André Lemoyne

À Alfred Barthe. En pays de Saintonge, où nos meilleures vignes Sont, comme au champ d'honneur, mortes en droites lignes, Sous le fléau terrible, on voit encor souvent, Dominant les hauteurs, un vieux moulin à vent. Sur le coteau pierreux et nu comme un calvaire, Ce...

Matin d'octobre - André Lemoyne

À Jules Breton. Le soleil s'est levé rouge comme une sorbe Sur un étang des bois : — il arrondit son orbe Dans le ciel embrumé, comme un astre qui dort ; Mais le voilà qui monte en éclairant la brume, Et le premier rayon qui brusquement s'allume À toute la forêt donne...

Vol d'oiseaux - André Lemoyne

À David Sauvageot. I. Les cygnes migrateurs qui passent dans les airs, Pèlerins de haut vol, fiers de leurs ailes grandes, Sont tout surpris de voir tant d'espaces déserts : Des steppes, des marais, des grèves et des landes. « C'est triste, pensent-ils... Ne croit-on...

Nocturne - André Lemoyne

À Madame Fernand Barthe. LA CÉTOINE-EMERAUDE. Quand la lune apparaît, silencieuse amie, Dans le cœur embaumé d'une rose endormie Je me blottis sans crainte et jusqu'au lendemain. LE CRIOCÈRE. Moi, c'est dans un grand lys à corolle d'ivoire Que, le soir, je commence à...

Paix aux morts - André Lemoyne

Vous qui dormiez en paix dans le sein de la terre, Au vaste champ des morts, heureux d'être oubliés, On fouille vos cercueils dans leur profond mystère : Les secrets de vos cœurs vont être publiés. Aux siècles finissants grouille une race impie D'ignorants vaniteux,...

Pastorale - André Lemoyne

À Henri Boutet. Deux grands bœufs vendéens à robe jaune pâle, Traînant un lourd charroi d'arbres mal équarris, Que mène un fier garçon tout bronzé par le haie Et les soleils marins, sont entrés dans Paris. Ces deux bons ruminants, si loin de leurs charrues, Venus de...

Paysage de nuit - André Lemoyne

À Jules Berge. C'est un dimanche soir. — Un large clair de lune Étale son argent sur la grève et la dune. La mer baisse... On entend comme un orgue lointain Dans la rumeur du flot qui jamais ne s'éteint. Sous le rayonnement de cette nuit paisible L'œil perçoit...

Printemps - André Lemoyne

À Adolphe Magu. Les amoureux ne vont pas loin : On perd du temps aux longs voyages. Les bords de l'Yvette ou du Loing Pour eux ont de frais paysages. Ils marchent à pas cadencés Dont le cœur règle l'harmonie, Et vont l'un à l'autre enlacés En suivant leur route bénie....

Propos aériens - André Lemoyne

À madame Ernest Courbet. LE PAPILLON. Où t'endors-tu, le soir, pauvre petite abeille, Butineuse des fleurs, qui t'en vas picorant Dès la pointe du jour, quand l'aube se réveille, Jusqu'au dernier rayon du soleil expirant ? L'ABEILLE. Sans trop hâter mon vol, c'est à...

Fleur solitaire - André Lemoyne

À Madame de Bertha. Par un soir ténébreux de l'arrière-saison. Dans un coup de rafale une graine emportée, Tombant contre les murs d'une haute prison, Entre de vieux pavés mal joints s'est arrêtée. Dans ce lit de hasard elle dort tout l'hiver, Sous des blocs de granit...

Rêve d'oiseau - André Lemoyne

À Mademoiselle Bertbe Wells. Sous les fleurs d'églantier nouvellement écloses, Près d'un nid embaumé dans le parfum des roses, Quand la forêt dormait immobile et sans bruit, Le rossignol avait chanté toute la nuit. Quand les bois s'éclairaient au réveil de l'aurore,...

À Sully Prudhomme - André Lemoyne

Combien connaissez-vous d'hommes vraiment heureux Sur le globe terrestre ? — A part moi, quand je songe Aux élus qui du ciel ont tout reçu pour eux, Je n'en trouve qu'un seul... Il vivait en Saintonge ; Le fils d'un paysan, paysan comme lui, Né près d'une rivière, aux...

À Victor Hugo - André Lemoyne

Ô grand charmeur du siècle et des peuples nouveaux, Pourquoi te reléguer dans ces pâles ténèbres, Sous l'oblique faux jour de ces étroits caveaux, Pour les morts d'autrefois classiquement funèbres ? Pourquoi donc t'exiler dans ce froid Panthéon ? Sur la montagne...

Berceuse - André Lemoyne

Sein maternel au pur contour, Veiné d'azur, gonflé d'amour, Ton lait s'échappe d'une fraise Où la soif de vivre s'apaise, Où l'enfant boit, souriant d'aise. Sein maternel, doux oreiller, Où, bienheureux de sommeiller, Bouche ouverte, paupière close, Le fortuné...

Causerie d'atelier - André Lemoyne

À Georges Lafenestre. LE PEINTRE. À quoi donc penses-tu, mon pauvre statuaire, D'une rêveuse main tenant ton ébauchoir ? Reviens-tu de pétrir un masque mortuaire ? As-tu l'esprit hanté par un papillon noir ? LE STATUAIRE. Il pleut. — Le ciel est gris... et dans ce...

Cœur de soldat - André Lemoyne

À Léo Hector Claretie. Tu dois venir de loin, pauvre petit troupier, Mince, pâle, amaigri, traînant ta jambe lasse ? — Je viens de Ploërmel (la route est longue à pied) Et ma dernière étape est au Havre-de-Grâce. « C'est là qu'on nous embarque, et de très grand matin...

Échos forestiers - André Lemoyne

À Léonce Bénédite. Dans ma vieille forêt, au canton des fougères, Sur un chêne tombé je m'arrête souvent ; Le regard se complaît à ces frondes légères Dont la pâle verdure oscille au moindre vent. Sous le grand éventail dentelé de leurs palmes, S'abritent des soleils...

Amours d'oiseaux - André Lemoyne

À Philippe Gille. I. Deux ramiers voyageurs, emperlés de rosée, Ont abattu leur vol au bord de ma croisée Ouverte à l'orient... Je les ai reconnus, Car chez moi, l'an passé, tous deux étaient venus. Ces deux beaux pèlerins m'arrivent de Bohême, À l'époque où fleurit...

Fleurs d'avril - André Lemoyne

À André Theuriet. Le bouvreuil a sifflé dans l'aubépine blanche ; Les ramiers, deux à deux, ont au loin roucoulé, Et les petits muguets, qui sous bois ont perlé, Embaument les ravins où bleuit la pervenche. Sous les vieux hêtres verts, dans un frais demi-jour, Les...

Après - André Lemoyne

À Joseph Bertrand. Quand un ardent soleil s'éleva de la plaine, Tous les glorieux morts n'étaient pas enterrés : Habits galonnés d'or et capotes de laine S'étalaient par lambeaux richement éclairés. Plus rien ne remuait dans la chaude lumière. Pas un tressaillement...

Dormeuse - André Lemoyne

Le soleil du matin tombe en bruine d’or A travers les rideaux de blanche mousseline : C’est comme un fin brouillard de lumière en sourdine Éclairant l’oreiller d’une blonde qui dort. Les cheveux, déroulés comme un torrent de soie Riche de tous ses flots trop longtemps...

Marine - André Lemoyne

Au fond d’un lointain souvenir, Je revois, comme dans un rêve, Entre deux rocs, sur une grève, Une langue de mer bleuir. Ce pauvre coin de paysage Vu de très-loin apparaît mieux, Et je n’ai qu’à fermer les yeux Pour éclairer la chère image. Dans mon cœur les rochers...

Fin d’avril - André Lemoyne

Le rossignol n’est pas un froid et vain artiste Qui s’écoute chanter d’une oreille égoïste, Émerveillé du timbre et de l’ampleur des sons : Virtuose d’amour, pour charmer sa couveuse, Sur le nid restant seule, immobile et rêveuse, Il jette à plein gosier la fleur de...

Matin d'hiver - André Lemoyne

La neige tombe en paix sur Paris qui sommeille, De sa robe d'hiver à minuit s'affublant. Quand la ville surprise au grand jour se réveille, Fins clochers, dômes ronds, palais vieux, tout est blanc. Moins rudes sont les froids, et la Seine charrie : D'énormes blocs de...

Fleur des morts - André Lemoyne

J’entends les curieux dire : « Quel âge a-t-elle ? » Vienne la mi-novembre, elle aura quarante ans. Peu de femmes ont vu la Saint-Martin si belle ; Et l’automne rendrait jaloux bien des printemps. Par un sang riche et pur sa lèvre est carminée : Jamais un grain de...

Novembre - André Lemoyne

LE FILS. Quand le froid des hivers chasse les hirondelles Loin de notre pays, ma mère, où s’en vont-elles ? LA MÈRE. Mon fils, d’un vol rapide elles passent les mers. Et retrouvent ensemble, après un long voyage, Un ciel bleu, du soleil et de grands arbres verts. LE...