Le spleen - Auguste Barbier

" C'est moi ; - moi qui, du fond des siècles et des âges, Fis blanchir le sourcil et la barbe des sages ; La terre à peine ouverte au soleil souriant, C'est moi qui, sous le froc des vieux rois d'Orient, Avec la tête basse et la face pensive, Du haut de la terrasse et...

La cuve - Auguste Barbier

Il est, il est sur terre une infernale cuve, On la nomme Paris ; c'est une large étuve, Une fosse de pierre aux immenses contours Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours C'est un volcan fumeux et toujours en haleine Qui remue à longs flots de la matière...

La curée - Auguste Barbier

I Oh ! lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles Des ponts et de nos quais déserts, Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles Sifflait et pleuvait par les airs ; Que dans Paris entier, comme la mer qui monte, Le peuple soulevé grondait, Et qu'au...

Les Victimes - Auguste Barbier

Une nuit je rêvais… et dans mon rêve sombre, Autour d’un ténébreux autel, Passaient, passaient toujours des victimes sans nombre, Les bras tendus vers l’éternel. Toutes avaient au front une trace luisante ; Toutes, comme un maigre troupeau Qui laisse à l’écorcheur sa...

Londres - Auguste Barbier

C’est un espace immense et d’une longueur telle Qu’il faut pour le franchir un jour à l’hirondelle, Et ce n’est, bien au loin, que des entassements De maisons, de palais, et de hauts monuments, Plantés là par le temps sans trop de symétrie ; De noirs et longs tuyaux,...

L’Émeute - Auguste Barbier

Comme un vent orageux, des bruits rauques et sourds Roulent soudainement de faubourgs en faubourgs ; Les portes des maisons, les fenêtres frémissent, Les marteaux sur le bronze à grands coups retentissent, La peur frappe partout, et les vieillards tremblants, Les...

Mazaccio - Auguste Barbier

Ah ! S’il est ici-bas un aspect douloureux, Un tableau déchirant pour un cœur magnanime, C’est ce peuple divin que le chagrin décime, C’est le pâle troupeau des talents malheureux. C’est toi, Mazaccio, jeune homme aux longs cheveux. De la bonne Florence enfant cher et...

Michel-Ange - Auguste Barbier

Que ton visage est triste et ton front amaigri, Sublime Michel-Ange, ô vieux tailleur de pierre ! Nulle larme jamais n’a baigné ta paupière : Comme Dante, on dirait que tu n’as jamais ri. Hélas ! D’un lait trop fort la muse t’a nourri, L’art fut ton seul amour et prit...

Prologue - Auguste Barbier

On dira qu’à plaisir je m’allume la joue ; Que mon vers aime à vivre et ramper dans la boue ; Qu’imitant Diogène au cynique manteau, Devant tout monument je roule mon tonneau ; Que j’insulte aux grands noms, et que ma jeune plume Sur le peuple et les rois frappe avec...

Quatre-ving-treize - Auguste Barbier

Un jour que de l’État le vaisseau séculaire, Fatigué trop longtemps du roulis populaire, Ouvert de toutes parts, à demi démâté, Sur une mer d’écueils, sous des cieux sans étoiles, Au vent de la terreur qui déchirait ses voiles, S’en allait échouer la jeune liberté ;...

Raphaël - Auguste Barbier

Ce qui donne du prix à l’humaine existence, Ah ! C’est de la beauté le spectacle éternel ! Rien n’égale en splendeur le destin du mortel Qui peut la contempler dans sa plus pure essence. Et ce fut là ton sort, bienheureux Raphaël ! Artiste plein d’amour, de grâce et...

Titien - Auguste Barbier

Quand l’art italien, comme un fleuve autrefois, S’en venait à passer par une grande ville, Ce n’était pas alors une eau rare et stérile, Mais un fleuve puissant à la superbe voix. Il allait inondant les palais jusqu’aux toits, Les dômes suspendus par une main débile,...

Toutes les Muses - Auguste Barbier

Toutes les Muses glorieuses N’ont pas au front le calme et la sérénité, Et dans le chœur sacré de ces nobles chanteuses Plus d’une grande voix sonne avec âpreté. L’une épanche son âme en plaintes infernales, Par les bois, et les monts, et les flots voyageurs ;...

Il est triste - Auguste Barbier

Il est triste de voir partout l’œuvre du mal, D’entonner ses chansons sur un rythme infernal. Au ciel le plus vermeil de trouver un nuage, Une ride chagrine au plus riant visage. Heureux à qui le ciel a fait la bonne part ! Bien heureux qui n’a vu qu’un beau côté de...

Le Fouet - Auguste Barbier

« Courbez, courbez les reins, tendez le dos, soldats, Et vous, soldats-bourreaux, frappez à tour de bras ; Frappez, n’épargnez point ces robustes épaules ; Contre la discipline ils ont failli, les drôles. » Et l’homme, enfant du ciel, image du Très-haut, S’est, comme...

Le Pilote - Auguste Barbier

Un jour un homme au large et froid cerveau Déchaîne les chiens de la guerre, Leur dit : carnage ! Et lance le troupeau Sur l’océan et sur la terre ; Pour exciter leurs sombres aboîments, Tenir leurs gueules haletantes, Il met en flamme, et les moissons des champs, Et...

Le Progrès - Auguste Barbier

A quoi servent, grand dieu ! Les leçons de l’histoire Pour l’avenir des citoyens, Et tous les faits notés dans une page noire Par la main des historiens, Si les mêmes excès et les mêmes misères Reparaissent dans tous les temps, Et si de tous les temps les exemples des...

Léonard de Vinci - Auguste Barbier

Salut, grand florentin adoré du Lombard, Au front majestueux, à la barbe luisante ! Devant toi je m’incline, ô noble Léonard, Plus que devant un prince à l’armure éclatante ! Ah ! Que sont les grandeurs que la victoire enfante À côté des trésors de ton âme, ô...

Conscience - Auguste Barbier

Dieu du ciel, ô mon Dieu, par quels sombres chemins Passent journellement des myriades d’humains ? Combien de malheureux sous ses monceaux de pierre Toute large cité dérobe à la lumière, Que d’êtres gémissants cheminent vers la mort, Le visage hâlé par l’âpre vent du...

Dante - Auguste Barbier

Dante, vieux gibelin ! Quand je vois en passant Le plâtre blanc et mat de ce masque puissant Que l’art nous a laissé de ta divine tête, Je ne puis m’empêcher de frémir, ô poëte ! Tant la main du génie et celle du malheur Ont imprimé sur toi le sceau de la douleur....

Dominiquin - Auguste Barbier

Noble fille des cieux, divine solitude, Bel ange inspirateur de tout génie humain, Toi, qui vis saintement, et le front dans la main, Loin des pas du vulgaire et de la multitude ! Ô nourrice de l’art ! ô mère de l’étude ! Tu reçus dans tes bras le grand Dominiquin,...

L'idole - Auguste Barbier

Ô Corse à cheveux plats ! que ta France était belle Au grand soleil de messidor ! C'était une cavale indomptable et rebelle, Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique, Fumante encor du sang des rois, Mais fière, et d'un pied fort...

Le Corrége - Auguste Barbier

Nourrice d’Allegri, Parme, cité chrétienne, Sois fière de l’enfant que tes bras ont porté ! J’ai vu d’un œil d’amour la belle antiquité, Rome en toute sa pompe et sa grandeur païenne ; J’ai vu Pompéï morte, et comme une athénienne, La pourpre encor flottant sur son...

Le Départ - Auguste Barbier

Les Alpes ont beau faire et m’opposer leur dos, Leurs glaciers verts et bleus aux terribles passages, Et leurs pics décharnés où les sombres nuages Viennent traîner le ventre et se mettre en lambeaux ; Tombent, tombent sur moi, leurs effrayantes eaux, Leurs torrents...

Allegri - Auguste Barbier

Si dans mon cœur chrétien l’antique foi s’altère, L’art reste encor debout, comme un marbre pieux Que le soleil, tombé de la voûte des cieux, Colore dans la nuit d’un reflet solitaire. Ainsi, vieil Allegri, musicien austère, Compositeur sacré des temps religieux, Ton...

Cimarosa - Auguste Barbier

Chantre mélodieux né sous le plus beau ciel, Au nom doux et fleuri comme une lyre antique, Léger napolitain, dont la folle musique A frotté, tout enfant, les deux lèvres de miel, Ô bon Cimarosa ! Nul poëte immortel, Nul peintre, comme toi, dans sa verve comique,...