L'épreuve du talent. - Henri-Frédéric Amiel

Oui, l'Art est grand ! Ses bois sacrés Te sont ouverts ; courage, adepte ! Comme néophyte il t'accepte, Tu peux franchir tous ses degrés. Sa grandeur n'est point dans la pompe ; Il ennoblit chêne et fétu, Et sourit au turlututu Comme au large accent de la trompe. Mais...

L'imitation. - Henri-Frédéric Amiel

Jaloux bien à tort, chacun cède A l'erreur commune ici-bas : N'estimant que ce qu'il n'a pas, Il méconnaît ce qu'il possède. On croit beaucoup trop au voisin ; A le copier, on s'excède : Rester soi serait bien plus fin. Henri-Frédéric...

L'homme de désir. - Henri-Frédéric Amiel

Par crainte, erreur ou poésie Nous compliquons tout à plaisir ; Les éclairs de la jalousie, Les prismes de la fantaisie Font tout mal voir et mal saisir : Tout est plus simple dans la vie Que ne croit l'homme de désir. Henri-Frédéric...

L'éternel Protée. - Henri-Frédéric Amiel

Flamme Qui tout brûle et dissout ; Lame Qui tout tranche et découd ; Rame Qui fait vague et remoût ; Volcan qui toujours bout ; Voix qui chante à tout coup Gamme ; Œil qui tout juge et tout Blâme ; Sphinx malin qui, par goût, Trame Drame Qu'un mot noue et résout ;...

L'estime. - Henri-Frédéric Amiel

Il est doux d'obtenir l'estime ; Il est mieux de la mériter. Attends, sans la solliciter, Cette heure d'allégresse intime ; Et jusqu'à la mort, s'il le faut, Bravement, non pas en victime, Attends-la, cœur ferme et front haut. Henri-Frédéric...

Les saisons au village. - Henri-Frédéric Amiel

Monts sublimes ! Si l'Hiver glace vos âmes Qui blanchissent dans l'azur, De vos flancs descend l'air pur, L'eau jaillit de vos abîmes. Alouettes ! Du Printemps les pâquerettes Ont brillé parmi le thym ; Gais troupeaux, c'est le matin ; L'aube a lui ; tintez,...

Les incomplets. - Henri-Frédéric Amiel

Tu sens profondément et le bon et le beau, Et la haine et l'amour, la nature et la vie ; Et si l'art devant toi les reproduit, ravie Ton âme resplendit comme un soleil nouveau ; — Mais si, clavier muet, tu n'as, joyeux ou triste, Pas d'accents pour chanter ta joie ou...

Les habiles. - Henri-Frédéric Amiel

Qui veut rester fier et debout Offense les âmes serviles ; Il faut s'abaisser jusqu'au bout Pour réussir aux œuvres viles. J'admirais fort l'habileté ; Plus tard, je m'en suis dégoûté, Pour avoir connu les habiles. Henri-Frédéric...

Les esprits revêches. - Henri-Frédéric Amiel

Connais-tu ces épis sans grâce, Qui, dans une manche glissés, Par leurs poils revêches hissés, Grimpent d'autant plus qu'on les chasse ? Tels sont, contredisant toujours Et contrecarrant quoi qu'on fasse, Les fâcheux esprits nés rebours. Henri-Frédéric...

Les émigrants Suisses. - Henri-Frédéric Amiel

Debout, enfants, bâtons en main, Et vous, femmes, courage ! Nos pleurs sécheront en chemin ; Mieux vaut aujourd'hui que demain ; Allons ! cœur au voyage ! Vallons, enclos, humbles maisons. Clochers de nos villages. Il fallait vivre, nous partons, Mais, l'âme en deuil,...

Le progrès de l'étude. - Henri-Frédéric Amiel

Toujours des mots ! — Je veux les choses ; Toujours des faits ! — Je veux les causes ; Toujours les corps ! — Je veux l'esprit ; Toujours l'esprit ! — Montrez-moi l'âme, L'âme qui pleure ou l'âme qui sourit : L'âme donne à tout vie et flamme : Sans l'âme, rien n'est...

L'insouciance acquise. - Henri-Frédéric Amiel

C'est un trésor que la gaîté : Elle ressemble à l'espérance. Au cœur, s'il en fut peu doté, Reste un secours, l'insouciance : Bannir les regrets et la peur, Vivre au présent, bonne science, Qui réduit la part du malheur. Henri-Frédéric...

Le plaisir le plus pur. - Henri-Frédéric Amiel

Heureux qui sans effort admire ! Cœur humble à la fois et joyeux, Soupirant sans être envieux, Il est joyeux quoiqu'il soupire ; Divin plaisir que d'admirer, Plus doux que l'orgueil de la vie, Plus pur aussi de toute lie, Car c'est aimer sans désirer. Henri-Frédéric...

Le papillon. - Henri-Frédéric Amiel

I De fleur en fleur, papillon, Et de tige en tige, Beau d'or et de vermillon, Fin d'aigrette et d'aiguillon, Étourdi, voltige ! Dans la corolle, au matin, Comme une épousée Sous ses rideaux de satin, Furtif, d'un baiser lutin, Surprends la rosée. Toi qu'un zéphyr...

Le nuage grandissant. - Henri-Frédéric Amiel

Dans le cœur et sur le visage Tout défaut grandit avec l'âge Et devient laideur sans retour ; Le petit point noir de l'enfance, Nuage dans l'adolescence, Assombrit tout le ciel un jour. Contre cette nuit qui s'avance, Pour l'âme est-il une défense ? — Oui ; son...

Le moyen pour réussir. - Henri-Frédéric Amiel

Travailler, même avec courage, Mais sans méthode, est temps perdu. Pour faire un travail étendu Apprends à diviser l'ouvrage : Qui, pour abattre une forêt, L'entaillerait toute avec rage, À tout cognant, rien n'abattrait. Henri-Frédéric...

Le moyen de se connaître. - Henri-Frédéric Amiel

L'idole qui règne sur nous Voudrait y régner sans partage : Aussi nos travers sont jaloux, Chacun d'eux hait sa propre image. Désires-tu donc aujourd'hui Savoir ton défaut ? C'est celui Qui, parmi les défauts d'autrui, Te frappe et choque davantage. Henri-Frédéric...

L'embarras des richesses. - Henri-Frédéric Amiel

Nous te quittons, ô vieil abri de chaume, Oui, mes enfants, rendez grâce à genoux ; La faim n'est plus, nous avons un royaume ; Un ciel plein d'or vient de s'ouvrir sur nous. Nous, si joyeux quand jadis une obole Brillait un jour au foyer indigent, Nous héritons ! la...

Le livre en trois langues. - Henri-Frédéric Amiel

En Décembre, au concert, souvenir d'agonie ! J'entendis, comment rendre un pareil souvenir ? La douleur ineffable et gronder et gémir : D'un grand maître germain c'était la symphonie. La vie intérieure, avec ses grands déserts, Ses gouffres inconnus, son ciel et ses...

Le feu follet. - Henri-Frédéric Amiel

Le feu follet gaiement pétille A travers champs, prés et marais ; Mais vite hélas ! tu disparais, Caprice errant, flamme gentille ! Sans la volonté, le talent Comme toi, feu follet, scintille Flambe et meurt, en s'éparpillant. Henri-Frédéric...