La jeunesse. - Jean Aicard

Oui, nous sommes les fiers, nous sommes la jeunesse ! Le siècle nous a faits tristes, vaillants et forts ; Condamnant sans pitié la peur et la faiblesse, Nous plaignons les vivants sans gémir sur les morts. S'il tombe de nos yeux quelques vains pleurs de femme, Nous...

Le mistral. - Jean Aicard

Ce vent, qui jette aux flots les galets de la grève, Pour sortir de son outre avec de longs cris sourds, Brusquement, sans attendre aucun ordre, la crève ! Lors il souffle par trois, par six et par neuf jours, Car Trois étant sacré pour les dieux et les mondes Sur ce...

Lettre à ma sœur. - Jean Aicard

Que dis-tu ? Que fais-tu là-bas, ma sœur chérie ? Écris-moi plus souvent encore, je t'en prie. Je suis dans un torrent de bruit. Si tu savais ! Je veille, je dors mal ; j'écris, je viens, je vais, Dans l'immense Paris, sans trêve ni relâche, Recommençant toujours...

Retour par mer. - Jean Aicard

On carguait lentement les lourdes voiles rondes Qui poussaient le vaisseau sous les vents réguliers, Et l'Occident brisait ses flèches moribondes Sur leurs rondeurs s'offrant comme des boucliers. Derrière nous l'effroi de l'infini, le large. La houle nous faisait un...

La leçon de lecture. - Jean Aicard

« Monsieur Jean, vous lirez l'alphabet aujourd'hui. » J'entends encore ce mot qui faisait mon ennui. J'avais six ans, j'aimais les beaux livres d'images, Mais suivre ces longs traits qui noircissent des pages, Ce n'était point ma joie et je ne voulais pas. Pourtant,...

L'historien. - Jean Aicard

Parfois l'historien qui sonde Les grands règnes évanouis, Ou sur les horizons du monde Fixe ses regards éblouis, Voyant dans quelle nuit profonde Les esprits dormaient enfouis ; Et quelle tempête féconde Les fit surgir épanouis, Cet homme enthousiaste pleure !...

Samson. - Jean Aicard

Tu dors content, Voltaire, et de ton fin sourire L'ironique reflet parmi nous est resté ; Le siècle t'a compris ; la jeunesse t'admire : Toi, tu sommeilles, calme, et dans ta majesté. L'édifice pesant que tu voulais détruire, Debout, menace encor l'aveugle Humanité,...

La Méditerranée. - Jean Aicard

La Méditerranée est couchée au soleil ; Des monts chargés de pins, d'oliviers et de vignes Qui font un éternel murmure au sien pareil, Voient dans ses eaux trembler leurs lignes. Elle est couchée aux pieds des pins aux sueurs d'or, Qui de leurs parfums d'ambre...

Le plongeur. - Jean Aicard

Où va ce plongeur sublime, Intrépide en son travail ? Il va ravir à l'abîme Ses perles et son corail. Où va cet oiseau qui passe Dans le grand firmament clair ? Je veux plonger dans l'espace Comme on plonge dans la mer ! Où va l'étoile, ô mon âme, Qui file ainsi qu'un...

Sauts périlleux. - Jean Aicard

C'était un saltimbanque leste ! Sa vie était un carnaval ; Son costume d'un bleu céleste Scintillait d'astres en métal. Il avait le poing sur la hanche. Sa Colombine, verte et blanche, L'admirait d'un air orgueilleux ; Mais sa paupière était baissée, Et l'on eût dit...

L'âme du blé. - Jean Aicard

En juin, on voit sortir de terre, germe obscur, Une larve bizarre et qu'étonne l'azur, Ayant l'aspect d'un ver et des rudiments d'ailes. Telles sont tout d'abord les cigales nouvelles. Mais bientôt, s'enfantant soi-même avec effort, De sa légère peau morte l'insecte...

Lied. - Jean Aicard

J'ai dit aux bons vents Qui heurtent ma porte : « Bien loin des vivants Qu'un souffle m'emporte ! » J'ai dit au soleil : « Idéale flamme, Astre du réveil, Aspire mon âme ! » Tout m'a fait défaut, Vent et feu célestes... Pour monter là-haut, Amour, tu me restes ! Jean...

Solidarité. - Jean Aicard

J'ai ceint mes reins, j'ai pris le bâton voyageur, Car mon âme souvent n'est qu'une plaie ouverte ! Et je vais, demandant sans trêve un air meilleur, En tous lieux où l'on trouve une route déserte. Or, hier, j'ai gravi l'escarpement d'un mont : J'escaladais les pics...

La mer. - Jean Aicard

Concert prodigieux des ondes et des pierres ! Long retentissement des flots sur les galets ! Majesté de la mer débordant de lumières ! Fourmillement profond d'ombres et de reflets ! La mer, suprême tombe, est la source suprême ; Plongez dans ce soleil, vous trouverez...

Le printemps me plaît. - Jean Aicard

Le printemps me plaît... J'erre avec délices Dans les champs joyeux, avec les moineaux ; Je contemple tout : les riches calices, Les insectes d'or et les foins nouveaux. Ninetta là-bas relève sa robe, Et, pour passer l'eau, montre son bas blanc : Par le sang du Christ...

L'immortelle. - Jean Aicard

Tu croîs dans ma Provence, ô divine Immortelle. L'hiver, sur les coteaux que le flot bleu dentèle, On abrite tes plants comme on cache un trésor ; Tes tiges en avril jaillissent sur la touffe, Et quand les blés sont mûrs, aux mois où l'on étouffe, Ta plante grise...

Solus eris. - Jean Aicard

Tout est fini : la nuit surgit, le malheur règne. Le toit s'est écroulé sur l'hôte confiant, Et près du moribond immobile et qui saigne On passe, le regard distrait ou souriant. Ainsi ceux qui l'ont vu jadis en sa jeunesse Donner son temps à tous, et son âme et sa...

La mort de l'aïeul. - Jean Aicard

Mon père est mort, voici vingt ans, à Vaugirard. Enfant, je n'ai pas vu partir le corbillard, Mais je sais la tristesse affreuse que dégage Ce char glacé portant les morts comme un bagage Au milieu des passants affairés, et du bruit Des fiacres et des vieux hôtels...

Le puits. - Jean Aicard

L'été hurle de soif ; la terre ardente éclate. Le lézard bâille et dort sous le pampre écarlate. Le chaume craque, l'ombre est nette sur le sol, Et, pour s'y reposer des chansons et du vol, L'alouette choisit une vigne encore verte. Les oliviers au loin dans la plaine...

Lorsque j'étais enfant. - Jean Aicard

Lorsque j'étais enfant, j'ai fait plus d'une fois, Comme tous mes égaux, l'école buissonnière. Le maître m'attendait : j'étais dans la rivière, Ou le long de l'étang, ou dans le petit bois. Temps perdu ? Non, gagné, car j'apprenais des choses Que jamais ne me dit le...

La moustouire. - Jean Aicard

« Holà, voisin ! ma vigne est mûre ; qu'on se prête : Aidez-nous, et demain, notre vendange faite, Nous irons vous aider de même à notre tour. » C'est pourquoi le coteau, dès la pointe du jour, Est plein d'éclats de rire et de chansons alertes ; Cachés jusqu'à...

Le Rhône. - Jean Aicard

Le Rhône est si profond, si rapide et si large, Que dans la grande Europe il n'a pas son pareil. Emportant des bateaux sans nombre avec leur charge, Il va roulant de l'or et roulant du soleil. Fleuve superbe ! il court, et se jouant des lieues Il atteint, lui qui sort...

Lumière. - Jean Aicard

La lumière, ce fleuve insondable qu'envoie Le soleil, vaste source, aux mondes, vastes mers, Prodigue largement la Vie à l'univers, Et dans le cœur de tous fait ruisseler la joie ! Quel bonheur d'admirer l'air libre qui reluit, Quand le soleil sublime et charmant nous...

Thestylis. - Jean Aicard

Un dimanche matin, mettant la veste à bas, Les garçons, montrant nus les muscles de leurs bras, Jouent aux boules, ou bien, corps à corps, à la lutte. L'un, entouré d'enfants, se façonne une flûte, Et leur dit, abaissant et relevant les doigts, Comment du roseau creux...

L'ange et l'enfant. - Jean Aicard

Il lui disait : « Je suis ton frère ; Ne te souvient-il plus des cieux ? Leur doux reflet brille en tes yeux : Tu n'es pas l'enfant de la terre ! » Et l'ange souriait et lui tendait les bras ; L'enfant semblait dormir et ne répondait pas. « Déjà les portes éternelles,...

Les canisses. - Jean Aicard

Lorsque j'étais enfant surtout, j'aimais ce coin Où sur leurs pieux rugueux on étale (non loin De la bastide, afin d'y veiller sans fatigue) La claie aux roseaux drus où doit sécher la figue. Les pieux sont reliés de traverses entre eux Qui supportent la claie où les...

Marseille. - Jean Aicard

La ville c'est le port, où tout s'agite et crie, Où la voile gaîment revient se reployer ; Le quai, seuil de la mer et seuil de la patrie, Première marche, sûre et large, du foyer. Venez là, sur ce quai : là, vous verrez Marseille ; On respire l'odeur salubre du...

Toulon. - Jean Aicard

La frégate retourne au port, voiles tendues, Et, pour mieux voir la côte aux falaises ardues, Je monte dans la hune où me suit un gabier. La vergue tremble ; il court sur cet étroit sentier : « J'y suis habitué, dit-il, mais prenez garde. » Du haut de mon balcon...

La Noël. - Jean Aicard

L'hiver resserre autour du foyer la famille. Voici Noël. Voici la bûche qui pétille ; Le « carignié », vieux tronc énorme d'olivier Conservé pour ce jour, flambe au fond du foyer. Ce soir, le « gros souper » sera bon, quoique maigre. On ne servira pas l'anchois rouge...

Les cyprès. - Jean Aicard

Vous m'êtes chers, cyprès du Nord, cyprès funèbres, Malgré votre feuillage habité des ténèbres, Car vous me rappelez d'autres cyprès joyeux, Mes cyprès odorants dont la forme est la même, Vos frères du Midi, tout l'horizon que j'aime, Où vous seriez plus verts dans le...

Mignon. - Jean Aicard

« Connais-tu le pays où fleurit l'oranger ? » Ainsi chante Mignon sous un ciel étranger, Les yeux vers l'horizon immense. Elle voit en esprit ce que nomme son chant, Et quand le dernier mot se meurt, triste et touchant, La vierge aux grands yeux recommence. Je...

Tout l'été. - Jean Aicard

— « Je suis la petite Cigale Qu'un rayon de soleil régale Et qui meurt quand elle a chanté Tout l'été. « Tout l'été j'ai redit ma chanson coutumière : Mais la bise est venue : adieu l'azur vermeil ! Je fus l'âme des blés vibrant dans la lumière : Je reverrai comme eux...

La ruche. - Jean Aicard

Mon compagnon de jeux me disait quelquefois : « Viens aux abeilles, viens ! » Et dans le petit bois Nous allions, curieux et troublés, en silence. Je vois encore le bois de pins qui se balance ; J'entends ses longs rameaux bercés dans l'air du ciel ; Puis le...

Les magnanarelles. - Jean Aicard

Paris en Juin. L'été débute par la pluie, Et, rouvrant ma croisée à l'aube, je m'ennuie De voir le ciel toujours brouillé comme en hiver. Sous mes yeux assoupis rien de bleu ni de vert : C'est la rue et la fange, au mois qui fait les roses ! Les vitres des maisons et...

Misère et soleil. - Jean Aicard

Êtes-vous quelquefois, rêveur, passé devant Des baraques de bois qui craquaient à tout vent ? Il faisait froid et chaud. C'était quelque dimanche ; Un être maigre et laid sautait sur une planche ; Il riait. Il était revêtu d'un lambeau. Homme ou femme, il sautait....

Un cimetière. - Jean Aicard

Au versant d'un coteau, par-dessus des murs bas, Tout le champ apparaît, et l'on ne croirait pas, Tant les cyprès (dont bien des bastides sont closes) Sont charmants, tant la joie éclate dans les choses, Que ce soit là le sol où les morts sont couchés. Les cyprès par...

La Sainte-Baume. - Jean Aicard

A dos d'âne, on gravit la montagne où serpente Un chemin large, plein de rocs et dur de pente, Entre des buissons verts, sous un soleil brûlant. L'ânière en grand chapeau pousse l'âne indolent Dont le pas routinier vous berce sans secousse ; Chacun parle, et médit de...

Les Mayes. - Jean Aicard

Premier mai, souvenir charmant, boutons ouverts ! La querelle des nids emplit les chênes verts. L'épine disparaît sous le fouillis des roses. Dans la haie, où les fleurs du jasmin sont écloses, Un frais et monstrueux chardon s'épanouit. La montagne respire, et tout se...

Vere novo. - Jean Aicard

Je ne sais pas pourquoi je me crois au printemps ; J'ai l'esprit travaillé d'un mystérieux rêve : Je me vois au milieu des arbres, et j'entends Dans les bourgeons courir le frisson de la séve. J'ai le cœur et les yeux tout gonflés par les pleurs. Au fond de moi je...

La Saint-Éloi. - Jean Aicard

La grand'messe chantée, en pompe le curé Fait porter sous le porche un saint Eloi doré, Vieux buste aux yeux d'émail, à figure béate, Posé sur un brancard au tapis écarlate. Le vicaire l'assiste et deux enfants de chœur. Par avance, les deux abbés ont l'air moqueur...

Les pins. - Jean Aicard

Une forêt de pins s'étend dans la colline ; Verticaux et serrés sur ce plan qui s'incline Ils semblent une armée innombrable à l'assaut ; Le regard qui les suit doit s'arrêter bientôt Car des milliers de troncs lui font une barrière. L'ombre grise a partout des lueurs...

Nice. - Jean Aicard

Nice, trop petite naguère, S'agrandit, libre de tout mur, Ni port marchand, ni port de guerre, Toute blanche au bord de l'azur. Nice a pour orgueil d'être blanche Dès que luit le soleil levant ; Les vaisseaux vont à Villefranche Qui veulent s'abriter du vent. Son quai...

Le bas. - Jean Aicard

Joanne a six ans. Hier c'était un ange encore ; Ce n'est plus qu'une enfant d'Ève. Le ciel colore Pourtant de son regard son regard caressant, Car Dieu regarde face à face l'innocent ; Elle est pauvre, elle est gaie, à la fois rose et blanche. Elle a les mouvements de...

Les roseaux du golfe. - Jean Aicard

Je sais un bouquet de roseaux Qui dans le golfe, au bord des eaux, Est solitaire ; Mélodieux, frais et serré, Pour moi ce petit bois sacré Garde un mystère. Le joli golfe est peu connu ; Jamais étranger n'est venu Fouler sa grève ; On y va par un sentier creux : C'est...