On les voit chaque jour - Jules Laforgue

La société peut se diviser en gens qui ont plus de dîners que d'appétits et en gens qui ont plus d'appétits que de dîners. Chamfort. On les voit chaque jour, filles-mères, souillons, Béquillards mendiant aux porches des églises, Gueux qui vont se vêtir à la halle aux...

Petite chapelle - Jules Laforgue

Je mettrai mon cœur au cœur d'un ostensoir, au milieu d'une chapelle, dans les lumières, l'encens, les musiques et nuit et jour viendront sangloter vers mon cœur Ceux que rien ici-bas n'assouvit, que rien ne rend heureux et se meurent dans des maux inconnus mais dont...

Rêve - Jules Laforgue

Sonnet Je ne puis m'endormir, je rêve, au bercement De l'averse emplissant la nuit et le silence. Tout dort, aime, boit, joue, – oh ! par la terre immense, Qui songe à moi, dans la nuit noire, en ce moment ? Le Témoin éternel qui trône au firmament, Me voit-il ?...

Soleil couchant (L'astre calme) - Jules Laforgue

L'astre calme descend vers l'horizon en feu. Aux vieux monts du Soudan qui, dans le crépuscule Et le poudroiement d'or, s'estompent peu à peu, - Amas de blocs géants où le fauve circule - Là-haut, sur un talus voûtant un gouffre noir, De ses pas veloutés foulant à...

Soleil couchant (Le soleil s'est couché) - Jules Laforgue

Le soleil s'est couché, cocarde de l'azur ! C'est l'heure où le fellah, près de sa fellahine, Accroupi sur sa natte, avec son doigt impur, De son nombril squameux épluche la vermine. Dans la barbe d'argent du crasseux pèlerin Dont le chauve camail est orné de...

Spleen et printemps - Jules Laforgue

Avril met aux buissons leurs robes de printemps, Des essaims de baisers frissonnent dans les branches, La mouche d'eau zigzague aux moires de l'étang, Les boutons d'or ont mis leurs collerettes blanches… - Dans mon cœur souffle encor l'hiver et ses autans. Aux baisers...

Trop tard - Jules Laforgue

Ah que n'ai je vécu dans ces temps d'innocence, Lendemain de l'An mil, où l'on croyait encore ! Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence Ses anges délicats souriants sur fond d'or. Ô cloîtres d'autrefois ! Jardins d'âmes pensives, Corridors pleins d'échos,...

Intérieur (Dans l'estomac) - Jules Laforgue

Dans l'estomac des gueux la faim met son galop. Ici tout est cossu, Toinon lève la table Après avoir donné les miettes à Jacquot. Madame fait la caisse avec un air capable. Lui, content et repu, gilet déboutonné, Songeant que seul le vice amène la misère Et qu'on est...

Intérieur (Il fait nuit) - Jules Laforgue

Il fait nuit. Au dehors, à flots tombe la pluie. L'âtre aux vieux murs couverts d'une lèpre de suie, D'une résine en feu s'éclaire pauvrement. Tapi dans son coin noir, mélancoliquement, Un grillon solitaire, en son cri-cri sonore, Regrette son cher trou, dans les...

Intérieur (On vient de se lever) - Jules Laforgue

On vient de se lever. Les sueurs de la nuit Montent des lits défaits dans l'atmosphère chaude. Monsieur prend dans un coin son bain de pied sans bruit ; La femme, en cheveux, hume un bas, qu'elle ravaude, Tandis qu'assis par terre – oh ! le vilain méchant ! Toto sauce...

J'écoute dans la nuit - Jules Laforgue

J'écoute dans la nuit rager le vent d'automne, Sous les toits gémissants combien de galetas Où des mourants songeurs que n'assiste personne Se retournant sans fin sur de vieux matelas Écoutent au dehors rager le vent d'automne. Sonne, sonne pour eux, vent éternel, ton...

L'espérance - Jules Laforgue

Belle Philis on désespère. L'Espoir ! toujours l'espoir ! Ah ! gouffre insatiable, N'as-tu donc pas assez englouti d'univers ? Ne soupçonnes-tu pas à quel néant tu sers ? N'entends-tu pas, sans trêve, en la nuit lamentable, Les astres te hurler plus nombreux que le...

La chanson des morts - Jules Laforgue

Fragment d'un poème : Un Amour dans les Tombes. « Qui vous dit que la mort n'est pas une autre vie ? » Une nuit que le vent pleurait dans les bruyères, À l'heure où le loup maigre hurle au fond des forêts, Où la chouette s'en va miaulant dans les gouttières, Où le...

La femme est une malade - Jules Laforgue

(Michelet) La noce touche à sa fin. La tête me bout Depuis huit jours. J'enrage, oh ! quand je vois surtout De mes nouveaux parents la cohue attendrie, Je crois que j'en ferais, certe, une maladie ! - Mais enfin tout cela sera fini ce soir. Profitons d'un instant où...

La maisonnette blanche - Jules Laforgue

Rondel. Ce serait une maison blanche, Tuiles roses et volets verts, Dans l'azur calme et le grand air, Là-bas, sur ce coteau qui penche. A ma fenêtre, dans les branches, Je cisèlerais de beaux vers. Tuiles roses et volets verts : Ce serait une maison blanche. Là,...

La ronde de Barbe-Bleue - Jules Laforgue

Ouvrez la porte à deux battants Ma petite femme ell' m'attend. Avance-moi un bon fauteuil Donne-moi un verre d'eau fraîche Ah ! qu'est-c'que c'est que cet accueil N'as-tu pas reçu ma dépêche Je l'ai reçue, je l'ai reçue : Je vais te poser tes sangsues. Qu'est-c' qui...

Les humbles - Jules Laforgue

(Tableau parisien) Képi, pantalon bleu, veston court, collet droit Brodé de fils d'argent. – Les gros sous qu'il reçoit Vont dans un sac de cuir qu'il porte en bandoulière. Un beau cheval galope, à flottante crinière Sur la plaque d'étain que notre homme a poli Ce...

Ballade de retour - Jules Laforgue

Le Temps met Septembre en sa hotte, Adieu, les clairs matins d'été ! Là-bas, l'Hiver tousse et grelotte En son ulster de neige ouaté. Quand les casinos ont jeté Leurs dernières tyroliennes, La plage est triste en vérité ! Revenez-nous, Parisiennes ! Toujours l'océan...

Ce qu'aime le gros Fritz - Jules Laforgue

Oui, j'aime à promener ma belle âme allemande À travers l'Esthétique et les brouillards d'Hegel ; Un nuage en Bouteille est tout ce que demande L'âme éprise de vague et d'immatériel. La nuit, quand s'ouvre en moi la fleur des rêveries, De ma blonde Gretchen, oh !...

Certes, ce siècle est grand - Jules Laforgue

Certes, ce siècle est grand ! quand on songe à la bête De l'âge du silex, cela confond parfois De voir ce qu'elle a fait de sa pauvre planète, Malgré tout, en domptant une à une les Lois. Le télescope au loin fouille les Nébuleuses, Le microscope atteint l'infiniment...