Trop tard - Jules Laforgue

Ah que n'ai je vécu dans ces temps d'innocence, Lendemain de l'An mil, où l'on croyait encore ! Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence Ses anges délicats souriants sur fond d'or. Ô cloîtres d'autrefois ! Jardins d'âmes pensives, Corridors pleins d'échos,...

Petite chapelle - Jules Laforgue

Je mettrai mon cœur au cœur d'un ostensoir, au milieu d'une chapelle, dans les lumières, l'encens, les musiques et nuit et jour viendront sangloter vers mon cœur Ceux que rien ici-bas n'assouvit, que rien ne rend heureux et se meurent dans des maux inconnus mais dont...

Rêve - Jules Laforgue

Sonnet Je ne puis m'endormir, je rêve, au bercement De l'averse emplissant la nuit et le silence. Tout dort, aime, boit, joue, – oh ! par la terre immense, Qui songe à moi, dans la nuit noire, en ce moment ? Le Témoin éternel qui trône au firmament, Me voit-il ?...

L'espérance - Jules Laforgue

Belle Philis on désespère. L'Espoir ! toujours l'espoir ! Ah ! gouffre insatiable, N'as-tu donc pas assez englouti d'univers ? Ne soupçonnes-tu pas à quel néant tu sers ? N'entends-tu pas, sans trêve, en la nuit lamentable, Les astres te hurler plus nombreux que le...

Les humbles - Jules Laforgue

(Tableau parisien) Képi, pantalon bleu, veston court, collet droit Brodé de fils d'argent. – Les gros sous qu'il reçoit Vont dans un sac de cuir qu'il porte en bandoulière. Un beau cheval galope, à flottante crinière Sur la plaque d'étain que notre homme a poli Ce...

Idylle - Jules Laforgue

Il est minuit. – Ils sont sous les grands marronniers. Lasticot, caporal dans les carabiniers, Le coupe-choux au flanc, le shako sur l'oreille, Fier comme un Dumanet ! – À ses côtés, vermeille Comme une pomme à cidre, exhalant une odeur D'ail et de vieux fricot, son...

Ballade de retour - Jules Laforgue

Le Temps met Septembre en sa hotte, Adieu, les clairs matins d'été ! Là-bas, l'Hiver tousse et grelotte En son ulster de neige ouaté. Quand les casinos ont jeté Leurs dernières tyroliennes, La plage est triste en vérité ! Revenez-nous, Parisiennes ! Toujours l'océan...

Dans la nuit - Jules Laforgue

(Insomnie) Ah ! j'entendrai toujours ce lointain aboiement. - Un chien maigre perdu par les landes sans borne, Vers les nuages fous qui courent au ciel morne, Dans l'averse et la nuit ulule longuement, Ils dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent...

Épicuréisme - Jules Laforgue

Je suis heureux gratis ! – Il est bon ici-bas De faire, s'il se peut, son paradis, en cas Que celui de là-haut soit une balançoire, Comme il est, après tout, bien permis de le croire. S'il en est un, tant mieux ! Ce n'est qu'au paradis Que l'on pourrait aller, vivant...

Eponge pourrie - Jules Laforgue

Je sens que j'ai perdu l'Art, ma dernière idole, Le Beau ne m'émeut plus d'un malade transport, Maintenant c'est fini, car avec l'Art s'envole Cette extase où parfois le noir Dégoût s'endort. Trente siècles d'ennui pèsent sur mon épaule Et concentrent en moi leur...

Excuse macabre - Jules Laforgue

À Hamlet, prince de Danemark. Margaretha, ma bien-aimée, or donc voici Ton crâne. Quel poli ! l'on dirait de l'ivoire. (Je le savonne assez, chaque jour, Dieu merci, Et me permets d'ailleurs fort rarement d'y boire.) Te voilà ! … Dans ces deux trous, deux beaux yeux...

Fleur de rêves - Jules Laforgue

Klop, Klip, Klop, Klop, Klip, Klop, Goutte à goutte égrenant son rythmique sanglot, Aux vasques du bassin où l'eau rêve immobile, Un jet d'eau trouble seul la grande Nuit tranquille. Quel silence ! On dirait que le monde assoupi Sur des flots de velours roule dans...

A une tête de mort - Jules Laforgue

Mon frère, d'où, viens-tu ? Dans quel siècle ? Comment ? Que contint le cerveau qui fut dans cette boîte ? L'Infini douloureux ? ou la pensée étroite Qui fait qu'on vit et meurt sans nul étonnement ? Chacun presque, ici-bas, suit naturellement, Sans rien voir au delà...