La colombe - Louis Bouilhet

Quand chassés, sans retour, des temples vénérables, Tordus au vent de feu qui soufflait du Thabor, Les grands olympiens étaient si misérables Que les petits enfants tiraient leur barbe d'or ; Durant ces jours d'angoisse où la terre étonnée Portait, comme un fardeau,...

À X - Louis Bouilhet

Artiste au front sacré, poète aux belles rimes, Voyageur attiré vers les songes vermeils, Toi qui portes aux pieds ces poussières sublimes Qu’on soulève, en marchant, au pays des soleils. Quand je t’ai vu passer, dans ta force et ton calme, Traînant, comme un manteau,...

Vers Paï-lui-chi - Louis Bouilhet

I L’écho douze fois frappé Par le vers sept fois coupé, C’est la cadence opportune D’un couplet bien échappé. Ce galop sans halte aucune Semble une bonne fortune À tout poëte trempé D’une façon peu commune. Et sur ce rhythme escarpé, L’oiseau, d’ombre enveloppé,...

Vesper - Louis Bouilhet

Écoutez, écoutez, sous les forêts profondes La cigale causeuse a fini son refrain ; Seuls, les lourds chariots traînant les gerbes blondes, Font tinter dans le vent leurs clochettes d’airain. Les hôtes écailleux de la mer taciturne Sur la vague d’azur montrent leurs...

Vestigia Flammæ - Louis Bouilhet

Où donc es-tu partie, ô belle jeune fille ? Toi dont le doux regard et dont la voix, un jour, Comme un oiseau qu’éveille un bruit sous la charmille, À l’ombre de mon cœur ont fait chanter l’amour. Ange, te souvient-il que je t’aimai sur terre ? Que j’aurais tout donné...

Quand vous m’avez quitté - Louis Bouilhet

Quand vous m’avez quitté, boudeuse et mutinée Secouant mes baisers, comme un arbre ses fleurs, Je restai seul, debout, près de la cheminée, Me forçant au sourire, et me sentant des pleurs. C’était le premier doute et le premier nuage Dans ce beau ciel d’amour qu’un...

À Mathurin Régnier - Louis Bouilhet

Vieux Mathurin, poète aux âpres mélodies, J’aime de ton bon vers les allures hardies, Quand il va débraillé, sans grègues, sans chapeau, Ainsi qu’un franc luron, au sortir du bordeau. Tu savais, ô Régnier, que l’ardente satire A besoin de piment pour allumer son ire....

Berceuse philosophique - Louis Bouilhet

Monsieur l’enfant qu’on attendait, Soyez le bienvenu sur terre ! Vous dansez comme un farfadet, En narguant la sagesse austère ; Car Dieu vous fit frais et vermeil, Et votre mère en est ravie, Et vous avez, sous le soleil, L’éblouissement de la vie. Déjà, pour vos...

Europe - Louis Bouilhet

Quand, sur le grand taureau, tu fendais les flots bleus, Vierge phénicienne, Europe toujours belle, La mer, soumise au Dieu, baisait ton pied rebelle, Le vent n'osait qu'à peine effleurer tes cheveux ! Un amant plus farouche, un monstre au cou nerveux T'emporte,...

La Vierge de Sunam - Louis Bouilhet

On dit qu’au vieux David, pale et transi par l’âge, Tandis qu’autour de lui fumaient les trépieds d’or, Et que des grands lions la dépouille sauvage S’enroulait à son sein, sans réchauffer encor, Pour réveiller le maître, en sa couche glacée, Un serviteur fidèle, un...

Les Raisins - Louis Bouilhet

Dans la vigne, au mur étalée, La lune glisse lentement, Et, sous la feuille dentelée, Caresse le raisin dormant. Tout à coup la grappe en alerte S’éveille et croit le jour venu ; Chaque grain, gonflant sa peau verte, Frissonne au vent comme un sein nu. Chaque...

Puberté - Louis Bouilhet

Ô vierge ! ta beauté semble un champ de blé mûr Dont le vent fait rouler les vagues inquiètes ! Parmi les brins serrés, passant leurs folles têtes, Brillent le pavot rouge et le bluet d’azur ; Au zénith éclatant pas un nuage obscur ; L’aube seule aux épis suspend ses...

À Maxime du Camp - Louis Bouilhet

Lorsque tu sortiras des ondes libyennes, Le front tout jaune encor des baisers du soleil, Et roulant dans ton cœur mille choses lointaines À raconter, le soir, près du foyer vermeil. Poète aux pieds légers, aux courses vagabondes, Nous qui restons ici, nous te...

Bucolique - Louis Bouilhet

Quand, pareilles aux blés mûrs Les étoiles toutes blondes Ont couvert des cieux obscurs Les solitudes profondes, La nuit se met en chemin. Moissonneuse à la peau brune Qui, pour faucille, à sa main Tient le croissant de la lune ; Par le vaste firmament, Elle fauche, à...

Flux et Reflux - Louis Bouilhet

Toujours, dans son grand lit d’algues et de corail, L’océan, sous les cieux, fait osciller ses ondes, Tantôt poussant au bord les vagues en travail, Tantôt les refoulant dans ses cryptes profondes. La lune sourit d’aise à son balcon nacré, Elle guide, d’en haut, ces...

Le barbier de Pékin - Louis Bouilhet

À mon ami Alfred Foulongne. Hao ! Hao ! c'est le barbier Qui secoue au vent sa sonnette ! Il porte au dos, dans un panier, Ses rasoirs et sa savonnette. Le nez camard, les yeux troussés, Un sarrau bleu, des souliers jaunes, Il trotte, et fend les flots pressés Des...

Les Zones de l’âme - Louis Bouilhet

L’âme ― ainsi que la terre ― a ses régions douces, Ses climats tempérés qu’effleure le soleil : Frais espoirs souriant comme un flot sur les mousses, Voluptés sans angoisse et bonheurs sans réveil. Elle a les passions de sa zone torride, Ses amours, épandus comme un...

Savez-vous pas - Louis Bouilhet

Savez-vous pas quelque douce retraite, Au fond des bois, un lac au flot vermeil, Où des palmiers la grande feuille arrête Les bruits du monde et les traits du soleil - Oh ! je voudrais, loin de nos vieilles villes, Par la savane aux ondoyants cheveux, Suivre, en...

À R… - Louis Bouilhet

Je ne suis pas le Christ, ô pâle Madeleine, Pour que tes longs cheveux caressent mes pieds nus ; Je marche, ainsi que toi, dans le doute et la peine, Voyageur égaré par les chemins perdus. Je ne te dirai pas les paroles divines Qu’il jetait, comme un baume, à tous les...

Candaule - Louis Bouilhet

J’ai lu dans quelque auteur qu’un prince de Lydie, Candaule, cet époux de sa femme orgueilleux, Comme elle était, un soir, par le somme engourdie, Fit demander Gygès, son favori joyeux. Levant le dernier voile, avec sa main hardie, Il découvrit un corps fait pour le...

Gelida - Louis Bouilhet

Elle a, pour toute science, La gaîté de ses vingt ans ; C’est la blonde insouciance, Aux yeux bleus, couleur du temps. Pour lasser la patience Des désirs les plus constants, Son cœur a fait alliance Avec ses cheveux flottants. Sourde à l’hymne des tendresses, Elle rit...

Le Bois qui pleure - Louis Bouilhet

Tout est mort ! ― vers d’autres climats Les oiseaux vont chercher fortune, Et la terre, sous les frimas, Est blanche, au loin, comme la lune. Le vent, pareil à cent taureaux, Mugit au seuil de ma demeure ; Le givre a brodé mes carreaux ; À mon foyer, la bûche pleure :...

Lied normand - Louis Bouilhet

Sous le chèvrefeuil, Je vidais bouteille. Trois amis en deuil M’ont dit à l’oreille : — Eh ! bon ! bon ! bon ! ― qu’on nous verse encor ! Le vin, c’est du sang ! ― le cidre, de l’or ! « prends bien garde à toi, On te fauche l’herbe. » — « Je n’ai pas d’effroi, J’ai...

Sérénade - Louis Bouilhet

Les musiciens. Le soir a tendu ses voiles. Éveillons, à petit bruit, La plus blanche des étoiles Qui manque au front de la nuit. Un chanteur. J’ai dans mon cœur une belle Que j’adore nuit et jour ; Une lampe est devant elle, La lampe de mon amour ! Dans cette chapelle...

À Rosette - Louis Bouilhet

Mai sourit au firmament, Mai, le mois des douces choses ; Ton aveu le plus charmant Est venu le jour des roses. Pour témoins de ce bonheur Nous avons pris, ô ma belle, Le premier lilas en fleur, Et la première hirondelle. Le vallon sait notre amour, Les grands bois...

Ce n'est pas le vent seul... - Louis Bouilhet

Ce n'est pas le vent seul, quand montent les marées, Qui se lamente ainsi dans les goémons verts, C'est l'éternel sanglot des races éplorées ! C'est la plainte de l'homme englouti sous les mers. Ces débris ont vécu dans la lumière blonde ; Avant toi, sur la terre ils...

Imité du chinois - Louis Bouilhet

Sous des déguisements divers, Plâtre ou fard, selon ton envie, Masque tes mœurs, cache ta vie, Sois honnête homme, en fait de vers ! Un seul beau vers est une source Qui, dans les siècles, coulera. Dix ans, peut-être, on pleurera Quelques mots trop prompts à la...

Le Crapaud - Louis Bouilhet

L’ombre descend, la terre est brune, Tous les bruits meurent à la fois ; Seul, les yeux fixés sur la lune, Le crapaud chante au bord du bois. Du vieux tronc qu’un lierre festonne Il sort ainsi, quand vient le soir. Comme une flûte monotone, Sa voix monte sous le ciel...

L’Aloès - Louis Bouilhet

Il poussait, à l’écart, plein d’un immense ennui, Sinistre, hérissé, comme pour les querelles. L’abeille, en frissonnant, se détournait de lui ; Les fleurs le regardaient et chuchotaient entre elles. — « D’où vient qu’il est morose et n’épanouit pas Son calice odorant...

Soir d’été - Louis Bouilhet

Amis, je veux me perdre au fond du bois sonore. La lune des sentiers argente le gazon ; Et, comme dans la coupe un vin qui s’évapore, Déjà monte la brume aux bords de l’horizon. La bruyante cité, près du fleuve étendue, Allonge ses grands ponts comme des bras sur...

À un enfant - Louis Bouilhet

Enfant aux cheveux blonds que le rire accompagne, Ne va pas, ne va pas jouer sur la montagne, Et ne quitte jamais le seuil de ta maison Pour suivre les troupeaux à la molle toison. Reste, petit enfant, reste auprès de ta mère, Car ce serait pour elle une douleur...

Ceux qui viennent - Louis Bouilhet

À l’heure où le sommeil commence, J’ai fait un rêve, et j’ai cru voir S’allonger une plaine immense Que terminait un grand trou noir. Vers le gouffre qui les appelle, Chassés par un destin de fer, Hommes et femmes, pêle-mêle, Roulaient, comme un fleuve à la mer. Et...

Intérieur - Louis Bouilhet

La mère de famille a quitté la maison, Elle dort maintenant sous la colline verte. Le père s’est assis dans la salle déserte, Tandis qu’à l’âtre éteint fume un maigre tison ; Le père s’est assis, les coudes sur la table, Et pressant dans ses mains son front chargé...

Le Dieu de la porcelaine - Louis Bouilhet

Il est, en Chine, un petit dieu bizarre, Dieu sans pagode, et qu’on appelle Pu ; J’ai pris son nom dans un livre assez rare Qui le dit frais, souriant et trapu. Il a son peuple au long des poteries, Et règne en paix sur ces magots poupins Qui vont cueillant des...

L’Esprit des Fleurs - Louis Bouilhet

Sylphe léger, fils des molles rosées, J’aime à bondir sur les gazons en fleurs, Et l’arc-en-ciel aux teintes irisées Fait à mon front chatoyer ses couleurs ; Sur un brin d’herbe, en passant, je me pose, Et, sous mes pieds, bourdonnent les sillons ; J’ai, pour tunique,...

Soldat libre - Louis Bouilhet

Soldat libre, au léger bagage, J’ai mis ma pipe à mon chapeau, Car la milice où je m’engage N’a ni cocarde ni drapeau. La caserne ne me plaît guère, Les uniformes me vont peu ; En partisan, je fais la guerre, Et je campe sous le ciel bleu. La liberté, que l’on croit...

À un jeune homme - Louis Bouilhet

Jeune homme au cœur léger., ne touche point la lyre, Va demander ta joie aux rêves d’ici-bas. La pensée est un glaive, et sa pointe déchire La main de l’imprudent qui ne la connaît pas. Au temps que Jupiter, de la voûte éthérée Descendait, à l’odeur de l’hécatombe en...

Chanson des brises - Louis Bouilhet

Réveillez-vous, arbres des bois ! Tressaillez toutes à la fois, Forêts profondes ! Et, loin des rayons embrasés, À la fraîcheur de nos baisers Livrez vos ondes ! Aimez-nous ! Chantez tous, Pins et houx, Fougères ! Nous passons, Nous glissons, Nous valsons, Légères !...

Jasmin - Louis Bouilhet

J’ai cueilli pour vous seule, à sa branche flétrie, Ce jasmin par l’hiver oublié dans la tour. J’ai baisé sa corolle, et mon âme attendrie Dans la dernière fleur met son dernier amour. Louis Bouilhet

Le Galet - Louis Bouilhet

Rond, luisant et poli sous la vague marine, Océan, je l’ai pris parmi tes flots amers, Ce caillou blanc avec sa frange purpurine, Comme un bijou tombé du vaste écrin des mers. Mille ans, il a roulé sur le bord de cette onde, Les flots jaloux, mille ans, l’ont ramené...

L’Hallali - Louis Bouilhet

Toutes les passions, comme une meute infâme, Ensemble, sur mon cœur, ont bondi par milliers : Molosses haletants, dogues à l’œil de flamme, Tout hurle et tout aboie à travers les halliers ; J’ai franchi les ravins, et, comme un cerf qui brame, J’ai rougi de mon sang...

Sombre églogue - Louis Bouilhet

Le Voyageur. L’ombre sans lune a couvert la campagne ; Où t’en vas-tu, pâtre silencieux ? Le Pâtre. O voyageur, le souci m’accompagne, Et, quand tout dort, je marche sous les cieux. Le Voyageur. Sans voix qui bêle et sans grelot qui sonne, Ton noir troupeau s’allonge...

À une femme - Louis Bouilhet

Quoi ! tu raillais vraiment, quand tu disais : Je t’aime ! Quoi ! tu mentais aussi, pauvre fille !… A quoi bon ? Tu ne me trompais pas, tu te trompais toi-même, Pouvant avoir l’amour, tu n’as que le pardon ! Garde-le, large et franc, comme fut ma tendresse. Que par...

Chanson des rames - Louis Bouilhet

Bois chenus ! ah ! vent d’automne ! L’oiseau fuit ! ah ! l’herbe est jaune ! Le soleil ! ah ! s’est pâli ! J’ai le cœur, ah ! bien rempli ! Sous ma nef, ah ! l’eau moutonne, Et répond, ah ! monotone À mon chant, ah ! si joli. Quels regrets, ah ! l’amour donne ! L’âge...

Jour sans soleil - Louis Bouilhet

La brume a noyé l’horizon blafard, Les vents font le bruit d’un taureau qui beugle, Et, sur les prés nus, le ciel sans regard S’ouvre, vide et blanc comme un œil d’aveugle. Ce n’est pas la nuit, ce n’est pas le jour ; Du zénith glacé, je sens, comme un givre, Tomber...

Le Laboureur - Louis Bouilhet

À mon ami Eugène Crépet. Ô laboureur de l’âme, ô semeur éternel. Poète, avant le jour, loin du toit paternel, Sans écouter le chien qui gronde, Pars avec ta charrue et ton rude aiguillon : Tu sais que le temps presse, et qu’il faut au sillon Jeter tout l’avenir d’un...

L’Héritier de Yang-ti - Louis Bouilhet

La révolte, de sang et de larmes suivie, A brisé du talon le pouvoir qu’on envie, Et Yang-Ti, fils du ciel, en cette nuit d’horreur, Gît aux pieds de son trône, un couteau dans le cœur. Son héritier, qu’attend une même agonie, Prend un flacon fatal dont nul ne se...

Sur la première page d’un album - Louis Bouilhet

Quoi ! Vous voulez que, le premier, Au seuil blanc de ce beau cahier, Je me pavane et me prélasse Juste à l’endroit prétentieux Où doivent tomber tous les yeux, Sitôt qu’on entre dans la place ? Ma foi ! sans chercher d’argument Je m’exécute bravement ; Les gens en...

À une jeune fille - Louis Bouilhet

La fille de Tantale, en sa forme nouvelle, Sur les bords phrygiens devint pierre, dit-on ; Et les dieux ont donné le vol de l’hirondelle À la fille de Pandion. Que je sois ton miroir, pour que vers moi sans cesse Tu penches ton beau front orné par les amours ! Que je...

Chanson d’amour - Louis Bouilhet

Allez au pays de Chine, Et sur ma table apportez Le papier de paille fine Plein de reflets argentés ! Pour encre et pour écritoire, Allez prendre à l’Alhambra Le sang d’une mûre noire Et l’écorce d’un cédrat ! Au fond des vertes savanes Où l’oiseau pousse son cri,...

Kronos - Louis Bouilhet

Kronos, roi du passé, père des jours à naître, Seul des olympiens sur son trône est resté ; L’impitoyable faux au tranchant redouté Tremble éternellement dans les mains du vieux maître : Sa barbe, que le feu des étoiles pénètre, Sous ses flocons d’argent couvre...

Le Nid et le cadran - Louis Bouilhet

Près du cadran sonore où l’heure se balance, L’hirondelle a bâti son fragile berceau ; Entendez-vous deux bruits monter dans le silence ? La voix du temps se mêle aux chansons de l’oiseau ; Sombre avertissement de l’heure qui s’envole, Hymne charmant du nid qui...

L’Îlot - Louis Bouilhet

Au dos d’un océan sans bornes, Battu des vents, rongé des flots, Le plus funèbre des îlots Hérisse ses falaises mornes. Ni pins touffus, ni bouquets d’ornes, Sur ses récifs pleins de sanglots ; De loin, les jeunes matelots, Pour se moquer, lui font des cornes ; Tandis...

Sur un Bacchus de Lydie - Louis Bouilhet

Ô Bacchus Lydien, dont la barbe est frisée, J’aime ton front tranquille orné d’un cercle d’or, Tandis qu’à quelques pas, humide de rosée, La déesse des fleurs sous la brise se tord. La main, que l’œil devine et que la robe cache, Entre ses seins pointus presse des lis...

À une petite fille - Louis Bouilhet

Pourquoi pleurer, ma petite, Lorsque le jour est fini ? Fais silence ! et dors bien vite, Comme un oiseau dans son nid ! Au bruit des vents de décembre, Songe, songe, entre tes draps, Comme il fait bon dans ta chambre, Et comme on a froid là-bas ! Loin des flots et du...

Chatterie - Louis Bouilhet

Je la vis seule, aux derniers rangs assise ; Des feux du lustre éclairée à demi, Elle courbait, comme un chat endormi, Son dos frileux, sous sa fourrure grise. Sa main mignarde, aux gestes ambigus, Dans un gant paille avait rentré ses griffes ; Ses longs yeux verts,...

Kuchiuk-Hanem - Louis Bouilhet

Le Nil est large et plat comme un miroir d’acier, Les crocodiles gris plongent au bord des îles, Et, dans le bleu du ciel, parfois un grand palmier Étale en parasol ses feuilles immobiles. Les gypaëtes blancs se bercent dans les airs, Le sable, au plein midi, fume...

Le Poète aux Étoiles - Louis Bouilhet

Comme il n’avait pas dîné, Comme les bourgeois honnêtes Tout le jour avaient berné Le faiseur de chansonnettes, Triste et pâle, sur le soir, Prêt pour la dernière épreuve, Loin du monde, il vint s’asseoir Et chanter au bord du fleuve. Il chanta les longs tourments De...

L’Oiseleur - Louis Bouilhet

Les plaines, au loin, de fleurs sont brodées. Parmi les oiseaux et les papillons, J’entends bourdonner l’essaim des idées Qui flotte au soleil en blancs tourbillons ! Comme un aigrefin méditant ses crimes, Sans perdre un moment, j’apprête, en sournois, Un beau...

Tou-Tsong - Louis Bouilhet

Le long du fleuve jaune, on ferait bien des lieues, Avant de rencontrer un mandarin pareil. Il fume l'opium, au coucher du soleil, Sur sa porte en treillis, dans sa pipe à fleurs bleues. D'un tissu bigarré son corps est revêtu ; Son soulier brodé d'or semble un...

Abrutissement - Louis Bouilhet

Les hommes sont si mauvais Que, sans pleurer, je m’en vais Du monde. Pour la haine ou l’amitié Je n’ai plus qu’une pitié Profonde. Au point de nous empester, Chaque jour on voit monter Les fanges. Dans mon désespoir fougueux Je ne crois pas plus aux gueux Qu’aux...

Chronique du printemps - Louis Bouilhet

Savez-vous, gens de Paris, Dont on voit les faces ternes Sous des arbres rabougris Où fleurissent des lanternes, Quand, au long des boulevards, Vous assiégez d’une lieue Les gros drames, ces renards Dont l’été coupe la queue !... Savez-vous que le bon Dieu, Chassant...

La Chanson du Marchand de Mouron - Louis Bouilhet

Petits serins, petits moineaux, Passez la tête à vos barreaux, Je viens des bois et de la plaine, De mouron frais ma hotte est pleine. Mouron ! mouron ! Qui veut du mouron ! Au long des prés et des ruisseaux, Des champs tout blonds aux verts coteaux, Parmi la mousse...

Le Sang des Géants - Louis Bouilhet

Quand les Géants tordus sous la foudre qui gronde Eurent enfin payé leurs complots hasardeux, La terre but le sang qui stagnait autour d’eux Comme un linceul de pourpre étalé sur le monde. On dit que, prise alors d’une pitié profonde, Elle cria « Vengeance ! » et,...

Mars - Louis Bouilhet

Le printemps s’est hâté, mars en mai se déguise ; Comme un hérisson fauve, il traîne le soleil Qui lutte et fait trembler, au froid qui les aiguise, Sur son dos frissonnant ses pointes de vermeil. La brise a des chansons qui grelottent encore ; Sous son capuchon rose...

Une baraque de la foire - Louis Bouilhet

Oh ! qu’il était triste, au coin de la salle ! Comme il grelottait, l’homme au violon ! La baraque en planche était peu d’aplomb, Et le vent soufflait dans la toile sale. Des bourgeois blasés ― l’un d’eux s’en alla ! ― Raillaient à plaisir ces vieilles sornettes,...

Air de chasse - Louis Bouilhet

I Le soleil va chasser la nuit ; Pâle Phoebé, reine aux longs voiles, Il est temps de rentrer, sans bruit, Ton troupeau de blanches étoiles ! Déjà des bois silencieux L’aube pénètre le mystère… Que fais-tu si tard dans les cieux, Quand nous t’attendons sur la terre ?...

Confiance - Louis Bouilhet

Quoi ! Sans te soucier de l'océan qui gronde, Tu veux ta place à bord, sur mon vaisseau perdu ; Et pour dire à Colomb qu'il a trouvé son monde, Tu n'attends pas, enfant, qu'il en soit revenu ! Dans tes bras frémissants j'ai mis ma tête blonde. J'ai bu ton souffle en...

La Dernière Chanson - Louis Bouilhet

J’ai voulu, le premier jour, Vendre mes chansons d’amour ; J’étais bien novice ! Ô mes dignes manuscrits, L’épicier qui vous a pris M’a rendu service. Le second, j’ai, sur le quai, Vendu mon couvert marqué, Vieux meuble d’histoire, Où mon aïeule, en mordant, Cassa sa...

Le Secret - Louis Bouilhet

Parfois la terre, ouvrant son sein qui gronde, Heurte les monts l’un sur l’autre croulants, Elle s’agite et veut jeter au monde Le noir secret enfermé dans ses flancs ; Un jour, une heure, et les flots ruisselants Le vomiront sur la grève inféconde ; Il va sortir de...

Musique - Louis Bouilhet

Quand le vieil Amphion, la cithare à la main, Bâtissait les remparts de la ville thébaine ; Quand le bon Josué, soufflant à perdre haleine, Ébranlait Jéricho de sa trompe d’airain ; Certe ils avaient tous deux le rhythme souverain, Bien qu’un effet contraire ait...

Une soirée - Louis Bouilhet

Dix-huit ans ! ― Vous croyez ?… c’est le plus !… Blanche et rose, Comme un pêcher fleuri que l’eau du ciel arrose, Sous ses cheveux bouclés, elle allongeait son cou Et ses grands regards bleus allaient on ne sait où. C’était un bal mêlé d’art ; Une demoiselle Mûre, et...

Amour double - Louis Bouilhet

Ami, tu disais toi-même : — Et j’entends encor ta voix ― « Il ne se peut pas qu’on aime Deux maîtresses à la fois ! » Tu m’as bien trompé !… Regarde L’effet d’un mot hasardeux : J’ai vécu sans prendre garde, Voilà que j’en aime deux ! Je ne sais pas trop laquelle Me...

Dans le cimetière de S… - Louis Bouilhet

Toute chose, ici-bas, cherchant Dieu comme un pôle, Se tourne, en frémissant, vers son dôme éternel : Élancé dans les airs, le mont, sur son épaule, Comme un pavillon bleu porte le vaste ciel. Le cèdre du Liban, loin de la roche nue, Pousse toute sa sève à flots...

La Fleur rouge - Louis Bouilhet

À moi seul !… pour moi seul !… Oh ! toute ma pensée Fixe, ardente et jalouse, allait, en frémissant, Vers cette fleur de pourpre, à ta gorge placée Comme une goutte de ton sang ; Chaude émanation, larme rouge, venue Des sources de ce cœur où tu m’as fait puiser, Et...

Le Tung-whang-fung - Louis Bouilhet

La fleur Ing-wha, petite et pourtant des plus belles, N'ouvre qu'à Ching-tu-fu son calice odorant ; Et l'oiseau Tung-whang-fung est tout juste assez grand Pour couvrir cette fleur en tendant ses deux ailes. Et l'oiseau dit sa peine à la fleur qui sourit, Et la fleur...

Néera - Louis Bouilhet

Corydon le pasteur, assis au bord de l’onde, Un soir chantait cet hymne à Néère aux longs yeux : « — Tout aime, ô Néera, tout aime dans le monde, Et l’homme a su l’amour par l’exemple des dieux ! L’atelier des sculpteurs est plein de cette histoire ; Les marbres ont...

Vers à une femme - Louis Bouilhet

Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J'ai fait chanter mon rêve au vide de son cœur. Louis Bouilhet

Apparition - Louis Bouilhet

Près des colombes, sous les toits, Au détour de la vieille rue, Dans ma chambrette d’autrefois Ma jeunesse m’est apparue ; Ses cheveux flottaient sur son cou Libres et blonds comme les gerbes ; Ses yeux fixés on ne sait où Étaient pleins de rayons superbes ; Au seuil...

Démolitions - Louis Bouilhet

Ah ! pauvres maisons éventrées Par le marteau du niveleur, Pauvres masures délabrées, Pauvres nids qu’a pris l’oiseleur ! Quand, sous le suaire des nues, Au bord des larges boulevards, Se dressent vos carcasses nues Comme autant de spectres blafards, Quand vos...

La Paix des neiges - Louis Bouilhet

Au fond du cabinet de soie, Dans le pavillon de l’étang, Pi-pi, po-po ! Le feu flamboie. L’horloge dit : Ko-tang, ko-tang ! Au dehors, la neige est fleurie, Et le long des sentiers étroits, Le vent, qui souffle avec furie, Disperse au loin ses bouquets froids. Sous le...

Le Vieillard libre - Louis Bouilhet

Prêt, dès l’aube, à déloger, Je rentre avec la nuit noire. J’ai dans mon puits de quoi boire, Dans mon champ de quoi manger… À l’empereur suis-je pas étranger !… Louis Bouilhet

Parjure - Louis Bouilhet

Comment croirais-je aux Dieux ? Celle Qui m’a trompé si souvent, Sur ma vie ! Est aussi belle, Aussi belle que devant ! Elle garde en son allure La grâce des premiers jours. Longue était sa chevelure, Ses cheveux sont longs toujours. Son pied, près du mien, se pose...

Au grand tonneau d’Heidelberg - Louis Bouilhet

Monstre des temps homériques, Dans les nôtres déclassé ; Polyphème des barriques, Dont l’œil au ventre placé Provoque avec assurance — Avortons d’un siècle obtus ― Nos tonneaux qui sont en France, Étroits comme nos vertus ! Foudre géant, qu’à ta forme On prendrait...

Dernière nuit - Louis Bouilhet

Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte, Mon feu s’éteint avec un dernier bruit. Sans un ami, sans un chien qui m’écoute, Je pleure seul, dans la profonde nuit. Derrière moi ― si je tournais la tête, Je le verrais, ― un fantôme est placé : Témoin fatal apparu dans ma...

La pluie venue du Mont Ki-Chan - Louis Bouilhet

Le vent avait chassé la pluie aux larges gouttes, Le soleil s'étalait, radieux, dans les airs, Et les bois, secouant la fraîcheur de leurs voûtes, Semblaient, par les vallons, plus touffus et plus verts ! Je montai jusqu'au temple accroché sur l'abîme ; Un bonze...

Les Chevriers - Louis Bouilhet

L’Aube aux pieds d’argent descend des montagnes ; La Nuit s’est cachée au fond des grands bois ; Tous les nids d’oiseaux chantent à la fois. Hardis chevriers, quittons nos compagnes ! Les sentiers couverts de mousse et de thym Mettront sous nos pas un tapis superbe,...

Portrait - Louis Bouilhet

Je ne sais pas ton nom, comtesse ou bien marquise, Dont le portrait charmant rit dans ce cadre d’or ; Mais nulle, en sa beauté, n’eut plus de grâce exquise, Au temps qu’on était jeune et qu’on aimait encor. Tes cheveux à frimas, où le zéphyr se joue, Effleurent...

À la Lune - Louis Bouilhet

O toi qui dans le vieux Paris, Comme quelqu’un qu’on doit connaître, Venais tout le long des toits gris Me regarder par ma fenêtre ; Toi qui, du bout de tes rayons, Répandais, veilleuse obstinée, Tes pâles consolations Sur le noir de ma destinée ! Sœur de la terre,...

Baiser de Muse - Louis Bouilhet

Je l’ai gardé ce bon baiser de muse ! Comme une perle, il rayonne à mon front ; Et désormais, qu’on me flatte ou m’accuse, Sans l’effacer les soucis passeront. Je l’ai gardé ce baiser de poëte ! Comme un bon vin qui réchauffe au départ, Quand sur le seuil, au chant de...

Double Incendie - Louis Bouilhet

Hier, le feu prit à la maison de celle Qui, l’an passé, m’entourait de ses bras ; Les pieds dans l’eau, trempé jusqu’à l’aisselle, J’ai fait la chaîne et je songeais tout bas : Combien de fois, au seul bruit de mes pas, Le portier chauve a tiré sa ficelle, Quand ma...

La Source - Louis Bouilhet

Ils diront, mesurant la profondeur de l’onde Et l’horizon bleuâtre où la vague se perd : « Quel est ce fleuve étrange, épandu sur le monde, Pur comme le cristal et grand comme la mer ? Sans doute, il vient des monts avec un bruit immense ; Il tombe des sommets où...

Les Flambeaux - Louis Bouilhet

Du sage qui médite et pèse, en soupirant, Les choses de la vie, L’huile onctueuse, au bord du vase transparent, Éclaire l’insomnie. Couronné de verveine, et tout léger d’espoir, Entre ses mains joyeuses, L’hyménée, en chantant, secoue au vent du soir Les torches...

Première ride - Louis Bouilhet

Aglaé n’est pas heureuse : Elle a trouvé, ce matin, Une ride qui se creuse Dans les neiges de son teint. Les jeux ailés, les dieux-mouches, Tous les petits nains du ciel Vont menant des deuils farouches Pour ce cas essentiel. Voici les plaisirs moroses Confits en...

A ma belle lectrice - Louis Bouilhet

Oh ! Votre voix sonnait brève, lente ou pressée, Suivant les passions et les rhythmes divers, Puis, s'échappant soudain légère et cadencée, Sautait, comme un oiseau, sur les branches du vers ! Moi - j'écoutais - perdu dans de lointains concerts, Ma pauvre poésie à vos...

Berceau - Louis Bouilhet

À l’ombre d’un figuier superbe, Prés d’un fleuve aux bords inconnus, Deux enfants sont couchés dans l’herbe, Frais, souriants, et demi-nus ; Le grand ciel bleu les environne, Un dernier rayon du soleil Semble poser une couronne Sur leurs fronts joints par le sommeil ;...

Étude antique - Louis Bouilhet

Il est jeune, il est pâle ― et beau comme une fille. Ses longs cheveux flottants d’un nœud d’or sont liés, La perle orientale à son cothurne brille, Il danse ― et, secouant sa torche qui pétille, À l’entour de son cou fait claquer ses colliers. Tout frotté de parfums...

La Terre et les Étoiles - Louis Bouilhet

Roulant dans la nuit solitaire, Les astres dirent à la terre : « Où vas-tu, monde audacieux ? Comme un point perdu dans l’espace, Ton orbe étroit tremble et s’efface, Mais toujours on connaît ta place, Au bruit que tu fais dans les cieux ! « Ô terre dont le flanc...

Les Larmes de la vigne - Louis Bouilhet

I Mars est venu, la vigne pleure : Le vent du nord, passant brutal, Fait, sur les branches qu’il effleure, Rouler des perles de cristal ; Et, peu sensible à tes alarmes, Au flanc des côtes sans chemins, La terre boit tes grandes larmes, Consolatrice des humains. Oh !...

Printemps - Louis Bouilhet

Lève-toi ! lève-toi ! le printemps vient de naître. Là-bas, sur les vallons, flotte un réseau vermeil. Tout frissonne au jardin, tout chante, et ta fenêtre, Comme un regard joyeux, est pleine de soleil. Les larges espaliers, couverts de boutons roses, De leur haleine...