La Corse - Petrus Borel

À Napoléon Thom, peintre. — C'est tout simplement un peintre, Monseigneur, qui se nomme Romano, qui vit de larcins faits à la nature, qui n'a d'autres armoiries que ses pinceaux… SCHILLER, Fiesque, act. II Le maestral soufflait : la voûte purpurine Brillait de mille...

Le Chant du Réveil - Petrus Borel

Avanzad compagneros, Mas bravos que le Cid ! Marche de Riego. A nos flancs s'est usé l'éperon homicide, Qui, sanglant, résonnait sur le talon royal ; Le coursier populaire a, d'un pied régicide, Écrasé le bandeau sur le front déloyal ; Brisant de son poitrail la...

Le Vieux capitaine - Petrus Borel

Mais enfin le matelot crie : Terre ! terre ! là-bas, voyez ! … Béranger. I Jean, mon vieux matelot, nous touchons : France ! France ! Cet air, de nos longs cours, emporte la souffrance. Jean, serait-ce une erreur ? Vois-tu, dans la vapeur qui nous cache la grève,...

Léthargie de la Muse - Petrus Borel

FRAGMENS A ranimer la muse en vain je m'évertue, Elle est sourde à mes cris et froide sous mes pleurs ; Sans espoir je me jette aux pieds d'une statue Dont le regard sans flamme avive mes douleurs. C'est son souffle pourtant qui parfume mon âme ; C'est sa voix qui...

Nuit du 28 au 29. Grande Semaine. - Petrus Borel

Qu'est-ce ? un roi qui s'éteint, un empire qui tombe ? Un poids plus ou moins lourd qu'on jette dans la tombe… GÉRARD. Les grands ne nous semblent grands que parce que nous sommes à genoux. Eugène SCRIBE. I Lune, témoin de tant de gloire, As-tu marqué dans ta mémoire...

Sanculottide - Petrus Borel

(Avril 1831) À Joseph Bouchardi, graveur. — Sic locutus est leo, PHED. Il y a quelque chose de terrible dans l'amour sacré de la patrie. SAINT-JUST. Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle, Dors, bercé dans ma main, patriote trésor ! Tu dois être bien las...

Sur l'amour - Petrus Borel

Hélas ! qui nous dira ce que c'est que l'amour ? Pour moi, faible héron aux serres de vautour, Je me sens emporté dans le gouffre ou la nue, Dans l'antre ténébreux ou sur la plage nue, Je me sens expirer sous son bec assassin, Qui m'a crevé les yeux ou labouré mon...

À Jules Vabre, architecte - Petrus Borel

De bonne foi, Jules Vabre, Compagnon miraculeux, Aux regards méticuleux Des bourgeois à menton glabre, Devons-nous sembler follet Dans ce monde où tout se range ! Devons-nous sembler étrange, Nous, faisant ce qu'il nous plaît ! Dans Paris, ville accroupie, Passant...

Adroit refus - Petrus Borel

Je ne puis l'oster de mon âme, Non plus que vous y recevoir. MALHERBE. Elle était de l'âge d'un vieil breuf, désirable el fraîche. Béroalde de Verville. Ah ! ne m'accusez pas d'être froid, insensible ; D'avoir l'œil dédaigneux, le rire d'un méchant ; D'avoir un cœur...

Le Rendez-vous - Petrus Borel

Tu m’avais dit : Au soir fidèle Quand reparaît le bûcheron ; Quand, penché sur son escabelle, Au sein de sa famille en rond, Il partage dans sa misère, Triste gain de sa peine amère, Un peu de’ pain à ses enfants, Qu’au loin l’ambition n’entraîne, Et dont nul proscrit...

Le vieux Ménétrier breton - Petrus Borel

Venez, Bretons, venez sous ces érables, Venez danser au son de nos bignous ; Venez sourire à mes chansons aimables : Dans mon printemps j’ai dansé comme vous ; Mais je faiblis et penche vers la tombe, Demain, hélas ! mes doigts seront glacés !… Venez apprendre, avant...

À certain débitant de morale - Petrus Borel

Il est beau tout en haut de la chaire où l’on trône, Se prélassant d’un ris moqueur, Pour festonner sa phrase et guillocher son prône De ne point mentir à son cœur ! Il est beau, quand on vient dire neuves paroles, Morigéner mœurs et bon goût, De ne point s’en aller...

L’Aventurier - Petrus Borel

Ce désert étouffant est donc infranchissable ?… Voilà bientôt deux nuits que j’ai quitté les bords ; De l’aube à l’Occident je marche, et n’en suis hors. SI es deux, pieds lourdement s’enfoncent dans le sable, Et mon bambou se rompt sous le poids de mon corps....

Bénoni - Petrus Borel

Il dort, mon Bénoni, bien moins souffrant sans doute, C’est le premier sommeil qu’aussi longtemps il goûte ; Il dort depuis hier que, le regard terni, Dans sa débile main il a serré la mienne, Disant : Vous m’aimez tous ! maintenant qu’elle vienne ! … Il dort, mon...

Ma Croisée - Petrus Borel

Oh ! que j’aime à rêver, seul, amoureusement, A ma large croisée au vent du soir béante ! Libre de tous soucis, dans le vague flottante, Mon, âme alors s’entr’ouvre au plus doux sentiment. Sous les doigts aimantins de ce muet délire, Ma nature s’émeut, vibre comme un...

Boutade - Petrus Borel

Ho ! que vous êtes plats, hommes lâches, serviles ; Ho ! que vous êtes plats, vous, qu’on nous dit si beaux ; Ho ! que vous êtes plats, que vos âmes sont viles, Vous, de la royauté-charogne, vrais corbeaux ! Ho ! qu’elle fait dégoût, la tourbe laide et bête, Levain...

Misère - Petrus Borel

À mon air enjoué, mon rire sur la lèvre, Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre, Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition, Ignorant le remords, vierge d'affliction ; À travers les parois d'une haute poitrine, Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le...

Désespoir - Petrus Borel

Comme une louve ayant fait chasse vaine, Grinçant les dents, s’en va par le chemin ; Je vais, hagard, tout chargé de ma peine, Seul avec moi, nulle main dans ma main ; Pas une voix qui me dise : A demain. Pourtant bout en mon sein la sève de la vie ; Femmes ! mon...

Odelette - Petrus Borel

Oh ! que n’ai-je vécu dans le beau moyen âge, Age heureux du poète, âge du troubadour ! Quand tout ployait sous l’esclavage, Lui seul n’avait que le servage De sa lyre et de son amour. Donc, sous son mantelet emportait sa richesse, Sa lyre qui vibrait pour...

Doléance - Petrus Borel

Son joyeux, importun, d’un clavecin sonore, Parle, que me veux-tu ? Viens-tu, dans mon grenier, pour insulter encore A ce cœur abattu ? Son joyeux, ne viens plus ; verse à d’autres l’ivresse ; Leur vie est un festin Que je n’ai point troublé ; tu troubles ma détresse,...

Origine d’une Comtesse - Petrus Borel

Dieu ! Manon, comment es-tu faite ? Ton mouchoir est tout déprimé, Et sur le dos de ta jaquette Le vert gazon est imprimé. De cueillir au bois l’aveline, Venir à minuit ? … Vous mentez ! Sortez d’ici, sortez, coquine ! Ah ! je vois que vous en goûtez ! Mais votre...

Fantaisie - Petrus Borel

Oiseaux ! oiseaux que j’envie Votre sort et votre vie ! Votre gentil gouvernail, Votre infidèle pennage, Découpé sur le nuage, Votre bruyant éventail. Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie Votre sort et votre vie ! Vos jeux, aux portes du ciel ; Votre voix sans broderie,...

Prologue - Petrus Borel

Quand ton Petrus ou ton Pierre N'avait pas même une pierre Pour se poser, l'œil tari, Un clou sur un mur avare Pour suspendre sa guitare, - Tu me donnas un abri. Tu me dis : - Viens, mon rhapsode, Viens chez moi finir ton ode ; Car ton ciel n'est pas d'azur, Ainsi que...

Heur et malheur - Petrus Borel

J’ai caressé la mort, riant au suicide, Souvent et volontiers quand j’étais plus heureux ; De ma joie ennuyé je la trouvais aride, J’étais las d’un beau ciel et d’un lit amoureux. Le bonheur est pesant, il assoupit notre âme. Il étreint notre cœur d’un cercle étroit...

Rêveries - Petrus Borel

La mort sert de morale aux fables de la vie. La vie est un champ clos de milliaires semé, Où souvent le champion se brise tout armé À l’unième… Or, voilà le destin que j’envie ! Le monde est une mer où l’humble caboteur, Pauvre, va se traînant du cirque au promontoire...

Hymne au soleil - Petrus Borel

Là dans ce sentier creux, promenoir solitaire De mon clandestin mal, Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre Comme un brute animal. Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre, Appeler le sommeil. Pour étancher un peu ma brûlante paupière ; Je viens user...

Sonnets - Petrus Borel

Jamais je n’oublierai l’heureux instant, madame, Où dans la cour d’Eugène enfin je vous revis : Je devins fou tout bas, mes sens étaient ravis ; Un bonheur inconnu descendit en mon âme. Comme le cerf bondit vers sa biche qui brame, Comme l’émerillon fond sur un...

Isolement - Petrus Borel

Sous le soleil torride au beau pays créole, Où l'Africain se courbe au bambou de l'Anglais, Encontre l'ouragan, le palmier qui s'étiole Aux bras d'une liane unit son bois épais. En nos antiques bois, le gui, saint parasite, Au giron d'une yeuse et s'assied et s'endort...

Sur les Blessures de l’Institut - Petrus Borel

Il est donc vrai, Français ! ô Paris ! quel scandale ! Quoi ! déjà subir un affront ; Laisseras-tu voiler, par une main vandale, Les cicatrices de ton front ? Juillet, il est donc vrai qu’on en veut à tes fastes, Au sang épanché de ton cœur ? Badigeonneurs maudits !...

L'incendie du bazar - Petrus Borel

Ô toi, dont j'avais fait l'emplette Pour danse au bois neige-noisette ! L'as-tu toujours, ma Jeanneton, Ton jupon blanc, ton blanc jupon ? Pour quelque muscadin, matière à comédie, Ne va pas m'oublier dans ce coquet bazar, Où tu trône au comptoir. Colombine hardie !...

Sur l’art - Petrus Borel

L’Art ne saurait souffrir de verrou ni de chaîne ; Il brise tout lien qui l’entrave ou le gêne. Il prend pour lui le ciel, le temps, l’immensité, Il ne met sous sa dent qu’un pain de liberté. Au théâtre surtout il veut son coude à l’aise, Pour y pétrir les mœurs comme...

La Fille du Baron - Petrus Borel

Non ! rendez-moi mon bachelet ; Mon humble cœur est son varlet ! Sèche tes pleurs, fille adorée. Tu peux puiser dans mon trésor ; Veux-tu brillera la vesprée ? Prends tous ces velours et cet or ! Non ! rendez-moi mon bachelet ; Mon humble cœur est son varlet ! Peux-tu...

Victoire - Petrus Borel

Allez-vous-en, monsieur, la nuit est avancée, La lune à notre ciel s’est soudain éclipsée ; Allez-vous-en, j’ai peur, le chemin est désert. Pourquoi rester encor ? Pars, va-t’en, à quoi sert ? … Oh ! ne m’accable plus de ce baiser frivole, Où notre amour renaît, où...

La Soif des Amours - Petrus Borel

Viens, accours, fille jolie ! Viens, que j’oublie en ton sein Le chagrin, Qui, partout, dans cette vie, Suit le pauvre pèlerin ; Qu’un autre envieux de la gloire Dans le tracas coule ses jours ; Moi, toujours, Riant de ce mot illusoire, Je n’ai que la soif des amours...

Le Médaillon d’Iseult - Petrus Borel

Bronze charmant donnant d’amour la fièvre, Verte émeraude où luit une beauté, Un ange, Iseult, au regard attristé ; Oh ! laissez-moi vous presser sur ma lèvre, Laissez-moi cette volupté ! Volupté chaste, et la seule où j’aspire ; Car de mon doigt je n’oserais toucher...

Le Rempart - Petrus Borel

Donnez-moi votre main, asseyons-nous, ma belle, Sur ces palis rompus ; tiens, vois la citadelle Au milieu des ravins ainsi qu’un bloc géant ; De l’antique Babel on dirait une marche, Ou, captive aux sommets des montagnes, une arche Fatiguant de son poids l’univers...