Est-il d'ici ? - Rainer Maria Rilke

Est-il d'ici ? Non, des deux empires naquit sa vaste nature. Plus adroitement ploierait le saule quiconque eût d'abord connu ses racines. En vous couchant, ne laissez sur la table ni pain ni lait ; cela tire les morts. Mais lui, l'enchanteur, lui, qu'il mêle sous la...

Le Chat noir - Rainer Maria Rilke

Un fantôme est encor comme un lieu où ton regard se heurte contre un son ; mais contre ce pelage noir ton regard le plus fort est dissout : ainsi un fou furieux, au paroxysme de sa rage, trépigne dans le noir et soudain dans le capitonnage sourd de sa cellule, cesse...

Le Livre de la Pauvreté et de la Mort - Rainer Maria Rilke

Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes solitaire comme une veine de métal pur ; je suis perdu dans un abîme illimité, dans une nuit profonde et sans horizon. Tout vient à moi, m'enserre et se fait pierre. Je ne sais pas encore souffrir comme il faudrait, et...

Un temple dans l'ouïe - Rainer Maria Rilke

Lors s'éleva un arbre. O pure élévation ! O c'est Orphée qui chante ! O grand arbre en l'oreille ! Et tout se tut. Mais cependant ce tu lui-même fut commencement neuf, signe et métamorphose. De la claire forêt comme dissoute advinrent hors du gîte et du nid des bêtes...

Vous qui jamais ne me quittâtes… - Rainer Maria Rilke

Vous qui jamais ne me quittâtes, je vous salue, antiques sarcophages que l'eau heureuse des jours romains parcourt en chanson pèlerine. Ou ces autres, aussi ouverts que l'œil d'un pâtre joyeux qui s'éveille, — dedans pleins de silence et de lamiers — d'où...

Nous dérivons… - Rainer Maria Rilke

Nous dérivons. Mais le pas du temps n'est pas tant dans ce qui dure. Tout ce hâtif passera tôt ; car seul vaut ce qui, en demeurant, nous initie. Garçons, ne jetez le cœur ni dans l'élan ni dans l'essor. Tout est reposé : ombre et clarté, livre et fleur. Rainer Maria...

O viens et va… - Rainer Maria Rilke

O viens et va. Toi, presque enfant, achève pour un instant la forme de tes pas : pure constellation de l'une de ces danses par quoi la nature, sourde ordonnatrice, un jour est surpassée. Car elle ne se mut, pleinement attentive, que lorsque Orphée chanta. D'un autre...

Or, un arbre monta… - Rainer Maria Rilke

Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même. Orphée chante ! Quel arbre dans l'oreille ! Et tout se tut. Mais ce silence était lui-même un renouveau : signes, métamorphose… Faits de silence, des animaux surgirent des gîtes et des nids de la claire forêt. Il apparut que...

Pomme ronde… - Rainer Maria Rilke

Pomme ronde, poire, banane et groseille… Tout cela parle de vie, de mort dans la bouche. Je sens… Lisez plutôt sur le visage de l'enfant lorsqu'il mord dans ces fruits. Oui, ceci vient de loin. Sentez-vous l'ineffable dans votre bouche ? Là où étaient des mots coulent...

Presque une enfant… - Rainer Maria Rilke

Presque une enfant, et qui sortait de ce bonheur uni du chant et de la lyre, et brillait, claire, dans ses voiles printaniers, et se faisait un lit dans mon oreille. Elle dormait en moi. Tout était son sommeil. Les arbres jamais admirés, et ce sensible lointain, et le...

Respirer, invisible poème… - Rainer Maria Rilke

Respirer, invisible poème. Toujours autour de moi, d'espace pur échange. Contrepoids où rythmiquement m'accomplit mon haleine. Unique vague dont je sois la mer progressive ; plus économe de toutes les mers possibles, — gain d'espace. Combien de ces lieux innombrables...

Sens, tranquille ami… - Rainer Maria Rilke

Sens, tranquille ami de tant de larges, combien ton haleine accroît encor l'espace. Dans les poutres des clochers obscurs, laisse-toi sonner. Ce qui t'épuise devient fort par cette nourriture. Va et viens dans la métamorphose. Quelle est ta plus pénible expérience ?...

Seul qui éleva sa lyre… - Rainer Maria Rilke

Seul qui éleva sa lyre au milieu des ombres, peut en pressentant rendre l'hommage infini. Seul qui avec les morts a mangé du pavot, du leur, n'égarera pas même le son le plus léger. Le mirage dans l'étang a beau parfois se troubler ; connais l'image. Dans l'empire...

Toi, mon ami… - Rainer Maria Rilke

s'adresse à un chien Toi, mon ami, tu es solitaire, car… Nous nous approprions par des mots et des gestes le monde peu à peu : sans doute n'est-ce que sa plus dangereuse et sa plus faible part. Qui désigne du doigt une odeur ? — Pourtant des forces qui nous menaçaient...

Un dieu le peut… - Rainer Maria Rilke

Un dieu le peut. Mais comment, dis, l'homme le suivrait-il sur son étroite lyre ? Son esprit se bifurque. Au carrefour de deux Chemins du cœur il n'est nul temple d'Apollon. Le chant que tu enseignes n'est point désir : ni un espoir, enfin comblé, de prétendant....

Le cri - Rainer Maria Rilke

Le cri de l'oiseau, comme il nous saisit… Un cri, n'importe quel, une fois fait. Mais les enfants qui s'amusent dehors poussent des cris déjà loin du vrai cri. Crient le hasard. Dans les interstices de cet espace-ci du monde (où le cri préservé de l'oiseau passe ainsi...

Mais, ô maître, que te vouer… - Rainer Maria Rilke

Mais, ô maître, que te vouer, à toi qui enseignas l'ouïe aux créatures ? — Mon souvenir de ce jour de printemps : un soir, en Russie — un cheval… De là-bas, du bourg, venait l'étalon blanc, traînant son piquet à l'entrave, pour être seul dans la nuit sur les près ; ah...

Miroirs - Rainer Maria Rilke

Miroirs, jamais encor savamment l'on n'a dit ce qu'en votre essence vous êtes. Intervalles du temps, combles de trous, tels des tamis. Vous gaspillez encor la salle vide au crépuscule, profonds comme un bois. Et le lustre traverse ainsi qu'une ramure de cerf votre...

Nous côtoyons la fleur… - Rainer Maria Rilke

Nous côtoyons la fleur, le fruit, la vigne, et la saison n'est pas leur seul langage. De l'ombre monte une évidence coloriée qui a l'éclat, peut-être, de la jalousie des morts dont se nourrit la terre. Mais savons-nous quel est leur rôle en tout cela ? Depuis...

Célébrer, c'est cela… - Rainer Maria Rilke

Célébrer, c'est cela ! Elu pour célébrer, il jaillit tel le minerai des pierres muettes. Son cœur, ô pressoir éphémère d'un vin que l'homme ne peut épuiser. Aucune mort n'atteint sa voix inextinguible lorsqu'il est soulevé par l'exemple divin. Tout se fait vigne et...

Comme un maître, parfois… - Rainer Maria Rilke

Comme un maître, parfois, la feuille, vite approchée, du seul trait véritable délivre, ainsi, souvent, les miroirs recueillent le saint, l'unique sourire des jeunes filles, lorsqu'elles essaient le matin, toutes seules, ou dans l'éclat des lumières serviables. Et sur...

Dansez l'orange… - Rainer Maria Rilke

Retenez-le — ah, ce goût ! — qui s'échappe. — Sourde musique : un murmure en cadence, — Jeunes filles, vous, chaudes, jeunes filles, muettes, du fruit éprouvé exécutez la danse ! Dansez l'orange. Qui peut oublier comme de sa douceur se défendait le fruit, en soi-même...

Devance tous les adieux… - Rainer Maria Rilke

Devance tous les adieux, comme s'ils étaient derrière toi, ainsi que l'hiver qui justement s'éloigne. Car parmi les hivers il en est un si long qu'en hivernant ton cœur aura surmonté tout. Sois toujours mort en Eurydice — en chantant de plus en plus, monte, remonte en...

Il n'est que dans l'espace… - Rainer Maria Rilke

Il n'est que dans l'espace où l'on célèbre, que la plainte peut marcher, la nymphe de la source pleurée, veillant afin que ce qui de nous se condense sur le même rocher demeure transparent qui porte les autels et les portiques. Vois, sur ses épaules tranquilles naître...

L'ancêtre, au fond… - Rainer Maria Rilke

L'ancêtre, au fond, enchevêtré, source et racine secrète de tous ceux qui jamais ne le virent. Cor de chasse, cimier, sentences de barbons, haines de frères, femmes telles des violons… Rameau contre rameau serré ; aucun n'est libre… Un seul ! ah ! monte, monte…...

Ô bonheur de l'été : le carillon tinte… - Rainer Maria Rilke

Ô bonheur de l'été : le carillon tinte puisque dimanche est en vue ; et la chaleur qui travaille sent l'absinthe autour de la vigne crépue. Même à la forte torpeur les ondes alertes courent le long du chemin. Dans cette franche contrée, aux forces ouvertes, comme le...

Bouche de la fontaine - Rainer Maria Rilke

Bouche de la fontaine, ô bouche généreuse, Disant inépuisablement la même eau pure. Masque de marbre devant la figure De l'eau ruisselante. Et d'en arrière Les aqueducs s'en viennent. De loin. Longeant les tombes, des pentes de l'Apennin Ils t'apportent ce chant...

Huitième Élégie de Duino - Rainer Maria Rilke

De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert.   Seuls nos yeux sont comme retournés et posés autour d'elle tels des pièges pour encercler sa libre issue. Ce qui est au-dehors nous ne le connaissons que par les yeux de l'animal.   Car dès l'enfance on nous retourne et...

L'aurai-je exprimé, avant de m'en aller - Rainer Maria Rilke

L'aurai-je exprimé, avant de m'en aller, ce cœur qui, tourmenté, consent à être ? Étonnement sans fin, qui fus mon maître, jusqu'à la fin t'aurai-je imité ? Mais tout surpasse comme un jour d'été le tendre geste qui trop tard admire ; dans nos paroles écloses, qui...

Ô nostalgie des lieux - Rainer Maria Rilke

Ô nostalgie des lieux qui n'étaient point assez aimés à l'heure passagère, que je voudrais leur rendre de loin le geste oublié, l'action supplémentaire ! Revenir sur mes pas, refaire doucement - et cette fois, seul - tel voyage, rester à la fontaine davantage, toucher...

Tel cheval qui boit à la fontaine - Rainer Maria Rilke

Tel cheval qui boit à la fontaine, telle feuille qui en tombant nous touche, telle main vide, ou telle bouche qui nous voudrait parler et qui ose à peine -, autant de variations de la vie qui s'apaise, autant de rêves de la douleur qui somnole : ô que celui dont le...

Vois-tu, là-haut, ces alpages - Rainer Maria Rilke

Vois-tu, là-haut, ces alpages des anges entre les sombres sapins ? Presque célestes, à la lumière étrange, ils semblent plus que loin. Mais dans la claire vallée et jusques aux crêtes, quel trésor aérien ! Tout ce qui flotte dans l'air et qui s'y reflète entrera dans...

La biche - Rainer Maria Rilke

Ô la biche : quel bel intérieur d'anciennes forêts dans tes yeux abonde ; combien de confiance ronde mêlée à combien de peur. Tout cela, porté par la vive gracilité de tes bonds. Mais jamais rien n'arrive à cette impossessive ignorance de ton front. Rainer Maria...

Paume - Rainer Maria Rilke

Paume, doux lit froissé où des étoiles dormantes avaient laissé des plis en se levant vers le ciel. Est-ce que ce lit était tel qu'elles se trouvent reposées, claires et incandescentes, parmi les astres amis en leur élan éternel ? Ô les deux lits de mes mains,...

Tous mes adieux sont faits. Tant de départs - Rainer Maria Rilke

Tous mes adieux sont faits. Tant de départs m'ont lentement formés dès l'enfance. Mais je reviens encor, je recommence, ce franc retour libère mon regard. Ce qui me reste, c'est de le remplir, et ma joie toujours impénitente d'avoir aimé des choses ressemblantes à ces...

Vues des Anges, les cimes... - Rainer Maria Rilke

Vues des Anges, les cimes des arbres peut-être sont des racines, buvant les cieux ; et dans le sol, les profondes racines d'un hêtre leur semblent des faîtes silencieux. Pour eux, la terre, n'est-elle point transparente en face d'un ciel, plein comme un corps ? Cette...

Douce courbe le long du lierre - Rainer Maria Rilke

Douce courbe le long du lierre, chemin distrait qu'arrêtent des chèvres ; belle lumière qu'un orfèvre voudrait entourer d'une pierre. Peuplier, à sa place juste, qui oppose sa verticale à la lente verdure robuste qui s'étire et qui s'étale. Rainer Maria...

La déesse - Rainer Maria Rilke

Au midi vide qui dort combien de fois elle passe, sans laisser à la terrasse le moindre soupçon d'un corps. Mais si la nature la sent, l'habitude de l'invisible rend une clarté terrible à son doux contour apparent. Rainer Maria...

Pays, arrêté à mi-chemin - Rainer Maria Rilke

Pays, arrêté à mi-chemin entre la terre et les cieux, aux voix d'eau et d'airain, doux et dur, jeune et vieux, comme une offrande levée vers d'accueillantes mains : beau pays achevé, chaud comme le pain ! Rainer Maria...

Tout ici chante la vie de naguère - Rainer Maria Rilke

Tout ici chante la vie de naguère, non pas dans un sens qui détruit le demain ; on devine, vaillants, dans leur force première le ciel et le vent, et la main et le pain. Ce n'est point un hier qui partout se propage arrêtant à jamais ces anciens contours : c'est la...

L'Indifférent - Rainer Maria Rilke

Ô naître ardent et triste, mais à la vie convoqué, être celui qui assiste, tendre et bien habillé, à la multiple surprise qui ne vous engage point, et, bien mis, à la bien mise sourire de très loin. Rainer Maria...

Eau qui se presse, qui court - Rainer Maria Rilke

Eau qui se presse, qui court -, eau oublieuse que la distraite terre boit, hésite un petit instant dans ma main creuse, souviens-toi ! Clair et rapide amour, indifférence, presque absence qui court, entre ton trop d'arrivée et ton trop de partance tremble un peu de...

La dormeuse - Rainer Maria Rilke

Figure de femme, sur son sommeil fermée, on dirait qu'elle goûte quelque bruit à nul autre pareil qui la remplit toute. De son corps sonore qui dort elle tire la jouissance d'être un murmure encor sous le regard du silence. Rainer Maria...

Petite cascade - Rainer Maria Rilke

Nymphe, se revêtant toujours de ce qui la dénude, que ton corps s'exalte pour l'onde ronde et rude. Sans repos tu changes d'habit, même de chevelure ; derrière tant de fuite, ta vie reste présence pure. Rainer Maria...

Tout se passe à peu près comme - Rainer Maria Rilke

Tout se passe à peu près comme si l'on reprochait à la pomme d'être bonne à manger. Mais il reste d'autres dangers. Celui de la laisser sur l'arbre, celui de la sculpter en marbre, et le dernier, le pire : de lui en vouloir d'être en cire. Rainer Maria...

Elle passe des heures émues - Rainer Maria Rilke

Elle passe des heures émues appuyée à sa fenêtre, tout au bord de son être, distraite et tendue. Comme les lévriers en se couchant leurs pattes disposent, son instinct de rêve surprend et règle ces belles choses que sont ses mains bien placées. C'est par là que le...

La fontaine - Rainer Maria Rilke

Je ne veux qu'une seule leçon, c'est la tienne, fontaine, qui en toi-même retombes, - celle des eaux risquées auxquelles incombe ce céleste retour vers la vie terrienne. Autant que ton multiple murmure rien ne saurait me servir d'exemple ; toi, ô colonne légère du...

Portrait intérieur - Rainer Maria Rilke

Ce ne sont pas des souvenirs qui, en moi, t'entretiennent ; tu n'es pas non plus mienne par la force d'un beau désir. Ce qui te rend présente, c'est le détour ardent qu'une tendresse lente décrit dans mon propre sang. Je suis sans besoin de te voir apparaître ; il m'a...

Tu me proposes, fenêtre étrange - Rainer Maria Rilke

Tu me proposes, fenêtre étrange, d'attendre ; déjà presque bouge ton rideau beige. Devrais-je, ô fenêtre, à ton invite me rendre ? Ou me défendre, fenêtre ? Qui attendrais-je ? Ne suis-je intact, avec cette vie qui écoute, avec ce cœur tout plein que la perte complète...

Entre le masque de brume - Rainer Maria Rilke

Entre le masque de brume et celui de verdure, voici le moment sublime où la nature se montre davantage que de coutume. Ah, la belle ! Regardez son épaule et cette claire franchise qui ose ... Bientôt de nouveau elle jouera un rôle dans la pièce touffue que l'été...

La passante d'été - Rainer Maria Rilke

Vois-tu venir sur le chemin la lente, l'heureuse, celle que l'on envie, la promeneuse ? Au tournant de la route il faudrait qu'elle soit saluée par de beaux messieurs d'autrefois. Sous son ombrelle, avec une grâce passive, elle exploite la tendre alternative :...

Préfères-tu, rose, être l'ardente compagne - Rainer Maria Rilke

Préfères-tu, rose, être l'ardente compagne de nos transports présents ? Est-ce le souvenir qui davantage te gagne lorsqu'un bonheur se reprend ? Tant de fois je t'ai vue, heureuse et sèche, - chaque pétale un linceul - dans un coffret odorant, à côté d'une mèche, ou...

Un cygne avance sur l'eau - Rainer Maria Rilke

Un cygne avance sur l'eau tout entouré de lui-même, comme un glissant tableau ; ainsi à certains instants un être que l'on aime est tout un espace mouvant. Il se rapproche, doublé, comme ce cygne qui nage, sur notre âme troublée... qui à cet être ajoute la tremblante...

Eros (I) - Rainer Maria Rilke

Ô toi, centre du jeu où l'on perd quand on gagne ; célèbre comme Charlemagne, roi, empereur et Dieu, - tu es aussi le mendiant en pitoyable posture, et c'est ta multiple figure qui te rend puissant. - Tout ceci serait pour le mieux ; mais tu es, en nous (c'est pire)...

Lampe du soir, ma calme confidente - Rainer Maria Rilke

Lampe du soir, ma calme confidente,mon cœur n'est point par toi dévoilé ;(on s'y perdrait peut-être ; ) mais sa pentedu côté sud est doucement éclairée. C'est encore toi, ô lampe d'étudiant,qui veux que le liseur de temps en tempss'arrête, étonné, et se dérangesur son...

Printemps - Rainer Maria Rilke

Ô mélodie de la sève qui dans les instruments de tous ces arbres s'élève -, accompagne le chant de notre voix trop brève. C'est pendant quelques mesures seulement que nous suivons les multiples figures de ton long abandon, ô abondante nature. Quand il faudra nous...

Un rose mauve dans les hautes herbes - Rainer Maria Rilke

Un rose mauve dans les hautes herbes, un gris soumis, la vigne alignée ... Mais au-dessus des pentes, la superbe d'un ciel qui reçoit, d'un ciel princier. Ardent pays qui noblement s'étage vers ce grand ciel qui noblement comprend qu'un dur passé à tout jamais...

Eros (II) - Rainer Maria Rilke

Ô faisons tout pour cacher son visage d'un mouvement hagard et hasardeux, il faut le reculer au fond des âges pour adoucir son indomptable feu. Il vient si près de nous qu'il nous sépare de l'être bien-aimé dont il se sert ; il veut qu'on touche ; c'est un dieu...

Le dormeur - Rainer Maria Rilke

Laissez-moi dormir, encore... C'est la trêve pendant de longs combats promise au dormeur ; je guette dans mon cœur la lune qui se lève, bientôt il ne fera plus si sombre dans mon cœur. Ô mort provisoire, douceur qui nous achève, mesure de mes cimes, très juste...

Puisque tout passe - Rainer Maria Rilke

Puisque tout passe, faisons la mélodie passagère ; celle qui nous désaltère, aura de nous raison. Chantons ce qui nous quitte avec amour et art ; soyons plus vite que le rapide départ. Rainer Maria Rilke

Une rose seule, c'est toutes les roses - Rainer Maria Rilke

Une rose seule, c'est toutes les roses et celle-ci : l'irremplaçable, le parfait, le souple vocable encadré par le texte des choses. Comment jamais dire sans elle ce que furent nos espérances, et les tendres intermittences dans la partance continuelle. Rainer Maria...

Eros (III) - Rainer Maria Rilke

Là, sous la treille, parmi le feuillage il nous arrive de le deviner : son front rustique d'enfant sauvage, et son antique bouche mutilée... La grappe devant lui devient pesante et semble fatiguée de sa lourdeur, un court moment on frôle l'épouvante de cet heureux été...

Le silence uni de l'hiver - Rainer Maria Rilke

Le silence uni de l'hiver est remplacé dans l'air par un silence à ramage ; chaque voix qui accourt y ajoute un contour, y parfait une image. Et tout cela n'est que le fond de ce qui serait l'action de notre cœur qui surpasse le multiple dessin de ce silence plein...

Qu'il est doux parfois - Rainer Maria Rilke

Qu'il est doux parfois d'être de ton avis, frère aîné, ô mon corps, qu'il est doux d'être fort de ta force, de te sentir feuille, tige, écorce et tout ce que tu peux devenir encor, toi, si près de l'esprit. Toi, si franc, si uni dans ta joie manifeste d'être cet arbre...

Verger (I) - Rainer Maria Rilke

Peut-être que si j'ai osé t'écrire, langue prêtée, c'était pour employer ce nom rustique dont l'unique empire me tourmentait depuis toujours : Verger. Pauvre poète qui doit élire pour dire tout ce que ce nom comprend, un à peu près trop vague qui chavire, ou pire : la...

Eros (IV) - Rainer Maria Rilke

Ce n'est pas la justice qui tient la balance précise, c'est toi, ô Dieu à l'envie indivise, qui pèses nos torts, et qui de deux cœurs qu'il meurtrit et triture fais un immense cœur plus grand que nature, qui voudrait encor grandir... Toi, qui indifférent et superbe,...

Les tours, les chaumières, les murs - Rainer Maria Rilke

Les tours, les chaumières, les murs, même ce sol qu'on désigne au bonheur de la vigne, ont le caractère dur. Mais la lumière qui prêche douceur à cette austérité fait une surface de pêche à toutes ces choses comblées. Rainer Maria...

Quel calme nocturne, quel calme - Rainer Maria Rilke

Quel calme nocturne, quel calme nous pénètre du ciel. On dirait qu'il refait dans la palme de vos mains le dessin essentiel. La petite cascade chante pour cacher sa nymphe émue ... On sent la présence absente que l'espace a bue. Rainer Maria...

Verger (II) - Rainer Maria Rilke

Vers quel soleil gravitent tant de désirs pesants ? De cette ardeur que vous dites, où est le firmament ? Pour l'un à l'autre nous plaire, faut-il tant appuyer ? Soyons légers et légères à la terre remuée par tant de forces contraires. Regardez bien le verger : c'est...

Été : être pour quelques jours - Rainer Maria Rilke

Été : être pour quelques jours le contemporain des roses ; respirer ce qui flotte autour de leurs âmes écloses. Faire de chacune qui se meurt une confidente, et survivre à cette sœur en d'autres roses absente. Rainer Maria...

L’Attente - Rainer Maria Rilke

C’est la vie au ralenti, C’est le cœur à rebours, C’est une espérance et demie : Trop et trop peu à son tour. C’est le train qui s’arrête en plein Chemin sans nulle station Et on entend le grillon Et on contemple en vain Penché à la portière, D’un vent que l’on sent,...

Reste tranquille, si soudain - Rainer Maria Rilke

Reste tranquille, si soudain l'Ange à ta table se décide ; efface doucement les quelques rides que fait la nappe sous ton pain. Tu offriras ta rude nourriture pour qu'il en goûte à son tour, et qu'il soulève à sa lèvre pure un simple verre de tous les jours....

Verger (III) - Rainer Maria Rilke

Jamais la terre n'est plus réelle que dans tes branches, ô verger blond, ni plus flottante que dans la dentelle que font tes ombres sur le gazon. Là se rencontre ce qui nous reste, ce qui pèse et ce qui nourrit avec le passage manifeste de la tendresse infinie. Mais à...

Fenêtre, qu'on cherche souvent - Rainer Maria Rilke

Fenêtre, qu'on cherche souvent pour ajouter à la chambre comptée tous les grands nombres indomptés que la nuit va multipliant. Fenêtre, où autrefois était assise celle qui, en guise de tendresse, faisait un lent travail qui baisse et immobilise ... Fenêtre, dont une...

N'es-tu pas notre géométrie - Rainer Maria Rilke

N'es-tu pas notre géométrie, fenêtre, très simple forme qui sans effort circonscris notre vie énorme ? Celle qu'on aime n'est jamais plus belle que lorsqu'on la voit apparaître encadrée de toi ; c'est, ô fenêtre, que tu la rends presque éternelle. Tous les hasards...

Rose, eût-il fallu te laisser dehors - Rainer Maria Rilke

Rose, eût-il fallu te laisser dehors, chère exquise ? Que fait une rose là où le sort sur nous s'épuise ? Point de retour. Te voici qui partages avec nous, éperdue, cette vie, cette vie qui n'est pas de ton âge. Rainer Maria...

Verger (IV) - Rainer Maria Rilke

De leur grâce, que font-ils, tous ces dieux hors d'usage, qu'un passé rustique engage à être sages et puérils ? Comme voilés par le bruit des insectes qui butinent, ils arrondissent les fruits ; (occupation divine). Car aucun jamais ne s'efface, tant soit-il abandonné...

Fragment d'ivoire - Rainer Maria Rilke

Doux pâtre qui survit tendrement à son rôle avec sur son épaule un débris de brebis. Doux pâtre qui survit en ivoire jaunâtre à son jeu de pâtre. Ton troupeau aboli autant que toi dure dans la lente mélancolie de ton assistante figure qui résume dans l'infini la trêve...

N'est-ce pas triste - Rainer Maria Rilke

N'est-ce pas triste que nos yeux se ferment ? On voudrait avoir les yeux toujours ouverts, pour avoir vu, avant le terme, tout ce que l'on perd. N'est-il pas terrible que nos dents brillent ? Il nous aurait fallu un charme plus discret pour vivre en famille en ce...

Sanglot, sanglot, pur sanglot - Rainer Maria Rilke

Sanglot, sanglot, pur sanglot ! Fenêtre, où nul ne s'appuie ! Inconsolable enclos, plein de ma pluie ! C'est le trop tard, le trop tôt qui de tes formes décident : tu les habilles, rideau, robe du vide ! Rainer Maria...

Verger (V) - Rainer Maria Rilke

Ai-je des souvenirs, ai-je des espérances, en te regardant, mon verger ? Tu te repais autour de moi, ô troupeau d'abondance et tu fais penser ton berger. Laisse-moi contempler au travers de tes branches la nuit qui va commencer. Tu as travaillé ; pour moi c'était un...

Il suffit que, sur un balcon - Rainer Maria Rilke

Il suffit que, sur un balcon ou dans l'encadrement d'une fenêtre, une femme hésite ..., pour être celle que nous perdons en l'ayant vue apparaître. Et si elle lève les bras pour nouer ses cheveux, tendre vase : combien notre perte par là gagne soudain d'emphase et...

Notre avant-dernier mot - Rainer Maria Rilke

Notre avant-dernier mot serait un mot de misère, mais devant la conscience-mère le tout dernier sera beau. Car il faudra qu'on résume tous les efforts d'un désir qu'aucun goût d'amertume ne saurait contenir. Rainer Maria...

Si l'on chante un dieu - Rainer Maria Rilke

Si l'on chante un dieu, ce dieu vous rend son silence. Nul de nous ne s'avance que vers un dieu silencieux. Cet imperceptible échange qui nous fait frémir, devient l'héritage d'un ange sans nous appartenir. Rainer Maria...

Verger (VI) - Rainer Maria Rilke

N'était-il pas, ce verger, tout entier, ta robe claire, autour de tes épaules ? Et n'as-tu pas senti combien console son doux gazon qui pliait sous ton pied ? Que de fois, au lieu de promenade, il s'imposait en devenant tout grand ; et c'était lui et l'heure qui...

J'ai une telle conscience... - Rainer Maria Rilke

J'ai une telle conscience de ton être, rose complète, que mon consentement te confond avec mon cœur en fête. Je te respire comme si tu étais, rose, toute la vie, et je me sens l'ami parfait d'une telle amie. Rainer Maria...

Ô bonheur de l'été - Rainer Maria Rilke

Ô bonheur de l'été : le carillon tinte puisque dimanche est en vue ; et la chaleur qui travaille sent l'absinthe autour de la vigne crépue. Même à la forte torpeur les ondes alertes courent le long du chemin. Dans cette franche contrée, aux forces ouvertes, comme le...

Souvent au-devant de nous - Rainer Maria Rilke

Souvent au-devant de nous l'âme-oiseau s'élance ; c'est un ciel plus doux qui déjà la balance, pendant que nous marchons sous des nuées épaisses. Tout en peinant, profitons de son ardente adresse. Rainer Maria...

Verger (VII) - Rainer Maria Rilke

Heureux verger, tout tendu à parfaire de tous ses fruits les innombrables plans, et qui sait bien son instinct séculaire plier à la jeunesse d'un instant. Quel beau travail, quel ordre que le tien ! Qui tant insiste dans les branches torses, mais qui enfin, enchanté...

Je te vois, rose, livre entrebâillé - Rainer Maria Rilke

Je te vois, rose, livre entrebâillé, qui contient tant de pages de bonheur détaillé qu'on ne lira jamais. Livre-mage, qui s'ouvre au vent et qui peut être lu les yeux fermés ..., dont les papillons sortent confus d'avoir eu les mêmes idées. Rainer Maria...

Ô mes amis, vous tous - Rainer Maria Rilke

Ô mes amis, vous tous, je ne renie aucun de vous ; ni même ce passant qui n'était de l'inconcevable vie qu'un doux regard ouvert et hésitant. Combien de fois un être, malgré lui, arrête de son œil ou de son geste l'imperceptible fuite d'autrui, en lui rendant un...

Sur le soupir de l'amie - Rainer Maria Rilke

Sur le soupir de l'amie toute la nuit se soulève, une caresse brève parcourt le ciel ébloui. C'est comme si dans l'univers une force élémentaire redevenait la mère de tout amour qui se perd. Rainer Maria...

Voici encor de l'heure qui s'argente - Rainer Maria Rilke

Voici encor de l'heure qui s'argente, mêlé au doux soir, le pur métal et qui ajoute à la beauté lente les lents retours d'un calme musical. L'ancienne terre se reprend et change : un astre pur survit à nos travaux. Les bruits épars, quittant le jour, se rangent et...

C'est le paysage longtemps - Rainer Maria Rilke

C'est le paysage longtemps, c'est une cloche, c'est du soir la délivrance si pure - ; mais tout cela en nous prépare l'approche d'une nouvelle, d'une tendre figure ... Ainsi nous vivons dans un embarras très étrange entre l'arc lointain et la trop pénétrante flèche :...

De ton rêve trop plein - Rainer Maria Rilke

De ton rêve trop plein, fleur en dedans nombreuse, mouillée comme une pleureuse, tu te penches sur le matin. Tes douces forces qui dorment, dans un désir incertain, développent ces tendres formes entre joues et seins. Rainer Maria...

C'est pour t'avoir vue - Rainer Maria Rilke

C'est pour t'avoir vue penchée à la fenêtre ultime, que j'ai compris, que j'ai bu tout mon abîme. En me montrant tes bras tendus vers la nuit, tu as fait que, depuis, ce qui en moi te quitta, me quitte, me fuit... Ton geste, fut-il la preuve d'un adieu si grand, qu'il...