Sous l’ombrage d’une treille,
Au coin d’un verger normand,
À la troisième bouteille
Je m’endormis doucement.
Dans mon sommeil m’apparurent
Tous les ivrognes qui burent
Le jus qu’inventa Noé.
Bacchus, une coupe pleine
Soutenait le vieux Silène
Qui murmurait : Evohé !

Glorieux d’être en famille,
Maître Adam se trémoussait
À doler une cheville
Qui se changeait en fausset.
À cheval sur sa futaille,
De ce coursier de bataille,
Basselin, le bon Normand,
Souriait à Henri quatre,
Qui semblait las de se battre
Et buvait royalement.

Philippe de Macédoine,
Près de son fils demi-nu,
Querellait un pauvre moine
D’Aristote soutenu.
Diogène le cynique
Montrait d’un doigt ironique
Chapelle tout décoiffé.
Despréaux raillait Voltaire
Qui sucrait avec mystère
Une tasse de café.

Caton, la face rougie,
Pleurait d’attendrissement
Au gras récit d’une orgie
Que lui faisait Saint-Amant.
L’ami Faret, le vieux drôle,
S’appuyait sur son épaule
Avec un souris cruel,
Tandis qu’au gai bruit du verre,
Alcofribas, l’œil sévère,
Achevait Pantagruel.

Puis en s’éloignant, mon rêve
S’acheva dans un jardin ;
J’aperçus notre mère Ève
À la porte de l’Éden.
Rouges du jus de la pomme,
Les lèvres du premier homme
Tremblaient de honte et d’orgueil ;
Le serpent, d’un œil étrange,
Guettait le glaive de l’ange,
Qui flamboyait sur le seuil.

De l’arbre à sève traîtresse,
Quel que soit le fruit mordu,
Son jus renferme l’ivresse
Et c’est un fruit défendu.
Gens à soif inassouvie
Qui, croyant boire la vie,
Versez, versez jusqu’au bord,
Plus naïfs qu’Adam sans doute,
Vous vous tuez goutte à goutte
Et vous savourez la Mort.


Gustave Le Vavasseur

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