À L’ALLEMAGNE

Aucune nation n’est plus grande que toi ; 
Jadis, toute la terre étant un lieu d’effroi, 
Parmi les peuples forts tu fus le peuple juste. 
Une tiare d’ombre est sur ton front auguste ; 
Et pourtant comme l’Inde, aux aspects fabuleux, 
Tu brilles ; ô pays des hommes aux yeux bleus, 
Clarté hautaine au fond ténébreux de l’Europe, 
Une gloire âpre, informe, immense, t’enveloppe ;
Ton phare est allumé sur le mont des Géants ; 
Comme l’aigle de mer qui change d’océans, 
Tu passas tour à tour d’une grandeur à l’autre ; 
Huss le sage a suivi Crescentius l’apôtre ; 
Barberousse chez toi n’empêche pas Schiller ; 
L’empereur, ce sommet, craint l’esprit, cet éclair. 
Non, rien ici-bas, rien ne t’éclipse, Allemagne. 
Ton Vitikind tient tête à notre Charlemagne, 
Et Charlemagne même est un peu ton soldat. 
Il semblait par moments qu’un astre te guidât ; 
Et les peuples t’ont vue, ô guerrière féconde, 
Rebelle au double joug qui pèse sur le monde, 
Dresser, portant l’aurore entre tes poings de fer, 
Contre César Hermann, contre Pierre Luther. 
Longtemps, comme le chêne offrant ses bras au lierre, 
Du vieux droit des vaincus tu fus la chevalière ; 
Comme on mêle l’argent et le plomb dans l’airain, 
Tu sus fondre en un peuple unique et souverain 
Vingt peuplades, le Hun, le Dace, le Sicambre ; 
Le Rhin te donne l’or et la Baltique l’ambre ; 
La musique est ton souffle ; âme, harmonie, encens, 
Elle fait alterner dans tes hymnes puissants 
Le cri de l’aigle avec le chant de l’alouette ; 
On croit voir sur tes burgs croulants la silhouette 
De l’hydre et du guerrier vaguement aperçus 
Dans la montagne, avec le tonnerre au-dessus ; 
Rien n’est frais et charmant comme tes plaines vertes ; 
Les brèches de la brume aux rayons sont ouvertes,
Le hameau dort, groupé sous l’aile du manoir, 
Et la vierge, accoudée aux citernes le soir, 
Blonde, a la ressemblance adorable des anges. 
Comme un temple exhaussé sur des piliers étranges 
L’Allemagne est debout sur vingt siècles hideux, 
Et sa splendeur qui sort de leurs ombres, vient d’eux. 
Elle a plus de héros que l’Athos n’a de cimes. 
La Teutonie, au seuil des nuages sublimes 
Où l’étoile est mêlée à la foudre, apparaît ; 
Ses piques dans la nuit sont comme une forêt ; 
Au-dessus de sa tête un clairon de victoire 
S’allonge, et sa légende égale son histoire ; 
Dans la Thuringe, où Thor tient sa lance en arrêt, 
Ganna, la druidesse échevelée, errait ; 
Sous les fleuves, dont l’eau roulait de vagues flammes, 
Les syrènes chantaient, monstres aux seins de femmes, 
Et le Harz que hantait Velléda, le Taunus 
Où Spillyre essuyait dans l’herbe ses pieds nus, 
Ont encor toute l’âpre et divine tristesse 
Que laisse dans les bois profonds la prophétesse ; 
La nuit, la Forêt-Noire est un sinistre éden ; 
Le clair de lune, aux bords du Neckar, fait soudain 
Sonores et vivants les arbres pleins de fées. 
O Teutons, vos tombeaux ont des airs de trophées ; 
Vos aïeux n’ont semé que de grands ossements ; 
Vos lauriers sont partout ; soyez fiers, Allemands. 
Le seul pied des titans chausse votre sandale. 
Tatouage éclatant, la gloire féodale
Dore vos morions, blasonne vos écus ; 
Comme Rome Coclès vous avez Galgacus, 
Vous avez Beethoven comme la Grèce Homère ; 
L’Allemagne est puissante et superbe. 

A LA FRANCE

Ô ma mère !

Victor Hugo

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