Savez-vous, gens de Paris,
Dont on voit les faces ternes
Sous des arbres rabougris
Où fleurissent des lanternes,

Quand, au long des boulevards,
Vous assiégez d’une lieue
Les gros drames, ces renards
Dont l’été coupe la queue !...

Savez-vous que le bon Dieu,
Chassant la brume morose,
Sur la toile du ciel bleu
Brosse un printemps vert et rose.

Silence à vos cris d’enfer !
Qu’on se flatte ou qu’on se morde,
Les scandales de l’hiver
Sont usés jusqu’à la corde.

Oyez ! j’apporte des bois,
Où tremblotent les rosées,
De quoi défrayer six mois
Vos chroniques épuisées.

Les nids vont bien, les boutons
Sont faits sur de bons modèles ;
On a vu des hannetons,
On attend les hirondelles.

Des muguets, des bassins d’or,
J’ai le cours sur mes tablettes ;
Les blés sont calmes encor,
La hausse est aux violettes.

Comme un critique sournois,
Avril des jardins s’approche,
Et se glisse, en tapinois,
De la grêle plein sa poche.

Mais les grives n’ont pas peur,
Et m’ont donné l’assurance
Que le fruit tient sous la fleur,
L’avenir sous l’espérance.

Les collines ont du thym ;
L’air est doux ; rien de la vigne ;
J’ai rencontré ce matin
Quatre pécheurs à la ligne.

Hier, enfin, de l’ombre épris,
Je rôdais par les vallées,
Entre les gazons fleuris
Et les voûtes étoilées ;

À l’heure où le carnaval,
Escorté de cinq cents masques,
Défonce, au galop final,
La peau des tambours de basques ;

Quand j’ai vu, sur un ruisseau,
Planer, tout blanc d’étincelles,
Le Silence, cet oiseau
Dont on n’entend pas les ailes !...


Louis Bouilhet

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