De tout ceci, du gouffre obscur, du fatal sort, 
Des haines, des fureurs, des tombes, ce qui sort, 
C’est de la clarté, peuple, et de la certitude. 
Progrès ! Fraternité ! Foi ! que la solitude 
L’affirme, et que la foule y consente à grands cris ; 
Que le hameau joyeux le dise au grand Paris, 
Et que le Louvre ému le dise à la chaumière ! 
La dernière heure est claire autant que la première 
Fut sombre ; et l’on entend distinctement au fond 
Du ciel noir la rumeur que les naissances font. 
On distingue en cette ombre un bruissement d’ailes. 

Et moi, dans ces feuillets farouches et fidèles, 
Dans ces pages de deuil, de bataille et d’effroi, 
Si la clameur d’angoisse éclata malgré moi, 
Si l’ai laissé tomber le mot de la souffrance, 
Une négation quelconque d’espérance, 
J’efface ce sanglot obscur qui se perdit ;
Ce mot, je le rature et je ne l’ai pas dit. 

Moi, le navigateur serein qui ne redoute 
Aucun choc dans les flots profonds, j’aurais un doute ! 
J’admettrais qu’une main hideuse pût tenir 
Le verrou du passé fermé sur l’avenir ! 
Quoi ! le crime prendrait au collet la justice, 
L’ombre étoufferait l’astre allant vers le solstice, 
Les rois à coups de fouet chasseraient devant eux 
La conscience aveugle et le progrès boiteux ; 
L’esprit humain, le droit, l’honneur, Jésus, Voltaire, 
La vertu, la raison, n’auraient plus qu’à se taire, 
La vérité mettrait sur ses lèvres son doigt, 
Ce siècle s’en irait sans payer ce qu’il doit, 
Le monde pencherait comme un vaisseau qui sombre, 
On verrait lentement se consommer dans l’ombre, 
A jamais, on ne sait sous quelles épaisseurs, 
L’évanouissement sinistre des penseurs ! 
Non, et tu resteras, ô France, la première ! 
Et comment pourrait-on égorger la lumière ? 
Le soleil ne pourrait, rongé par un vautour, 
S’il répandait son sang, répandre que du jour ; 
Quoi ! blesser le soleil ! tout l’enfer, s’il l’essaie, 
Fera sortir des flots d’aurore de sa plaie. 
Ainsi, France, du coup de lance à ton côté 
Les rois tremblants verront jaillir la liberté. 

II

Est-ce un écroulement ? non. C’est une genèse. 
Que t’importe, ô Paris, ville de la fournaise, 
Puits de flamme, un brouillard qui passe, et dans ton flanc 
Sur son gonflement sombre un vent de plus soufflant ? 
Que t’importe un combat de plus dans l’âpre joute ? 
Que t’importe un soufflet de forge qui s’ajoute 
A tous les aquilons tourmentant ton brasier ? 
O fier volcan, qui donc peut te rassasier 
D’explosions, de bruits, d’orage, de tonnerre, 
De secousses faisant trembler toute la terre, 
De métaux à mêler, d’âmes à mettre au feu ! 
Est-ce que tu t’éteins sous l’haleine de Dieu ? 
Non. Ton feu se rallume et ta houle profonde 
Bouillonne, ô fusion formidable d’un monde. 
Paris, comme à la mer Dieu seul te dit : Assez. 
Ta rude fonction, vous deux la connaissez. 
Souvent l’homme, penché sur ton foyer sonore, 
Prend pour reflet d’enfer une rougeur d’aurore. 
Tu sais ce que tu dois construire ou transformer. 
Qui t’irrite ne peut que te faire écumer. 
Toute pierre jetée au gouffre où tu ruisselles 
T’arrache un crachement énorme d’étincelles.

Les rois viennent frapper sur toi. Comme le fer 
Battu des marteaux jette aux cyclopes l’éclair, 
Tu réponds à leurs coups en les couvrant d’étoiles. 
O destin ! déchirure admirable des toiles 
Que tisse l’araignée et des pièges que tend 
La noirceur sépulcrale au matin éclatant ! 
Ah ! le piège est abject, la toile est misérable, 
Et rien n’arrêtera l’avenir vénérable. 

III 

Ville, ton sort est beau ! ta passion te met, 
Ville, au milieu du genre humain, sur un sommet. 
Personne ne pourra t’approcher sans entendre 
Sortir de ton supplice auguste une voix tendre, 
Car tu souffres pour tous et tu saignes pour tous. 
Les peuples devant toi feront cercle à genoux. 
Le nimbe de l’Etna ne craignait pas Eole, 
Et nul vent n’éteindra ta farouche auréole ; 
Car ta lumière illustre et terrible, brûlant 
Tout ce qui n’est pas vie, honneur, travail, talent, 
Devoir, droit, guérison, baume, parfum, dictame, 
Est pour l’avenir pourpre et pour le passé flamme ; 
Car dans ta clarté, triste et pure, braise et fleur, 
L’immense amour se mêle à l’immense douleur. 
Grâce à toi, l’homme croit, le progrès naît viable.
O ville, que ton sort tragique est enviable ! 
Ah ! ta mort laisserait l’univers orphelin. 
Un astre est dans ta plaie ; et Carthage ou Berlin 
Achèterait au prix de toutes ses rapines 
Et de tous ses bonheurs ta couronne d’épines. 
Jamais enclume autant que toi n’étincela. 
Ville, tu fonderas l’Europe. Ah ! d’ici là 
Que de tourments ! Paris, ce que ta gloire attire, 
La dette qu’on te vient payer, c’est le martyre. 
Accepte. Va, c’est grand. Sois le peuple héros. 
Laisse après les tyrans arriver les bourreaux, 
Après le mal subis le pire, et reste calme. 
Ton épée en ta main devient lentement palme. 
Fais ce qu’ont fait les Grecs, les Romains, les Hébreux. 
Emplis de ta splendeur le moule ténébreux. 
Les peuples t’auront vue, ô cité magnanime, 
Après avoir été la lueur de l’abîme, 
Après avoir lutté comme c’est le devoir, 
Après avoir été cratère, après avoir 
Fait bouillonner, forum, cirque, creuset, vésuve, 
Toute la liberté du monde dans ta cuve, 
Après avoir chassé la Prusse, affreux géant, 
Te dressant tout à coup hors du gouffre béant, 
En bronze, déité d’éternité vêtue, 
Flamboyer lave, et puis te refroidir statue !


IV 

Les hommes du passé se figurent qu’ils sont. 
Ils s’imaginent vivre ; et le travail qu’ils font, 
Le glissement visqueux de leurs replis sans nombre, 
Leur allée et venue à plat ventre dans l’ombre, 
N’est qu’un fourmillement de vers de terre heureux. 
Le couvercle muet du sépulcre est sur eux. 
Mais, Paris, rien de toi n’est mort, ville sacrée. 
Ton agonie enfante et ta défaite crée. 
Rien ne t’est refusé ; ce que tu veux sera. 
Le jour où tu naquis, l’impossible expira. 
Je l’affirme et l’affirme, et ma voix sans relâche 
Le redit au parjure, au fourbe, au traître, au lâche, 
Grande blessée, ô reine, ô déesse, tu vis. 
Ceux qui de tes douleurs devraient être assouvis, 
T’insultent ; mais tu vis, Paris ! dans ton artère, 
D’où le sang de tout l’homme et de toute la terre 
Coule sans s’arrêter, hélas, mais sans finir, 
On sent battre le pouls profond de l’avenir. 
On sent dans ton sein, mère en travail, ville émue, 
Ce fœtus, l’univers inconnu, qui remue. 
Qu’importe les rieurs sinistres ! Tout est bien. 
Sans doute c’est lugubre ; on cherche, on ne voit rien, 
Il fait nuit, l’horizon semble être une clôture.

On craint pour toi, cité de l’Europe future. 
Quelle ruine, hélas ! quel aspect de cercueil ! 
Et quelle ressemblance avec l’éternel deuil ! 
Le plus ferme frissonne ; on pleure, on tremble, on doute ; 
Mais si, penché sur toi, du dehors on écoute, 
En cette ombre murée où ne luit nul flambeau, 
En cette obscurité de gouffre et de tombeau, 
On entend vaguement le chant d’une âme immense. 
C’est quelque chose d’âpre et de grand qui commence. 
C’est le siècle nouveau qui de la brume sort. 

Tous nos pas ici-bas sont nocturnes, d’accord. 
Hommes du passé, certe, il est vrai que la vie, 
Malgré notre labeur et malgré notre envie, 
Est terrestre et ne peut être divine avant 
Que l’homme aille au grand ciel trouver le grand vivant. 
La mort sera toujours la haute délivrance. 
Le ciel a le bonheur, la terre a l’espérance 
Rien de plus ; mais l’espoir croissant, mais les regrets 
S’effaçant, mais notre œil s’ouvrant, c’est le progrès. 
Tel atome est un astre ; il luit. Nous voyons poindre 
Le bien-être plus grand dans la misère moindre ; 
Et vous, vous savourez la morne obscurité. 
Vous aimez la noirceur jusqu’à la cécité ; 
Et votre rêve affreux serait d’aveugler l’âme. 
Le suaire est pour nous piqué de trous de flamme ; 
Qu’importe le zénith sombre si nous voyons 
Des constellations se lever, des rayons
Resplendir, des soleils faire un échange auguste, 
Là le vrai, là le beau, là le grand, là le juste, 
Partout la vie avec mille auréoles d’or ! 
Vous, vous contemplez l’ombre, et l’ombre, et l’ombre encor, 
Soit. C’est bien. Vous voyez, pris sous de triples voiles, 
Les ténèbres, et nous, nous voyons les étoiles. 
Nous cherchons ce qui sert. Vous cherchez ce qui nuit. 
Chacun a sa façon de regarder la nuit.

Victor Hugo

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