CCLXXXVI.

Voyez combien l'espoir pour trop promettre
Nous fait en l'air, comme Corbeaulx, muser :
Voyez comment en prison nous vient mettre,
Cuydantz noz ans en liberté user :
Et d'un desir si glueux abuser,
Que ne povons de luy nous dessaisir,
Car pour le bien, que j'en peu choisir,
Sinistrement esleu a mon malheur,
Ou je pensois trouver joye, et plaisir
J'ay rencontré et tristesse, et douleur.

CCLXXXVII.

Bien eut voulu Apelles estre en vie
Amour ardent de se veoir en Pourtraict :
Et toutesfois si bon Paintre il convie,
Que par prys faict a son vouloir l'attraict.
J'à Benedict achevoit arc, et traict,
Cuydant l'avoir doctement retiré :
Quand par la main soubdain l'ay retiré :
Cesse, luy dy je, il fault faire aultrement.
Pour bien le paindre oste ce traict tiré,
Et paings au vif Delie seulement.

CCLXXXVIII.

Qui veult scavoir par commune evidence
Comme lon peult soymesmes oblyer,
Et, sans mourir, prouver l'esperience,
Comment du Corps l'Ame on peult deslyer,
Vienne ouyr ceste, et ses dictz desplier
Parolle saincte en toute esjouissance,
En qui Nature à mis pour sa plaisance
Tout le parfaict de son divin ouvrage,
Et tellement, certes, qu'a sa n'aissance
Renovella le Phoenix de nostre aage.

CCLXXXIX.

Combien encor que la discretion,
Et jugement de mon sens ne soit moindre,
Que la douleur de mon affliction,
Qui d'avec moy la raison vient desjoindre,
Je puis (pourtant) a la memoire adjoindre
Le souvenir de ton divers accueil,
Ores en doulx, ore en triste reveil
De destinée a mon malheur suyvie,
Me detenant en un mesme cercueil
Tousjours vivant, tousjours aussi sans vie.

CCXC.

Que ne suis donc en mes Limbes sans dueil,
Comme sans joye, ou bien vivre insensible ?
Voulant de toy dependre, et de mon vueil,
Je veulx resouldre en mon faict l'impossible.
Car en ton froit par chault inconvincible
Je veulx l'ardeur de mon desir nourrir,
Et, vainquant l'un, a l'aultre recourir
Pour tousjours estre autant tout mien, que tien :
Parquoy vivant en un si vain maintien,
Je meurs tousjours doulcement sans mourir.

CCXCI.

En son habit tant humainement coincte,
En son humain tant divinement sage,
En son divin tant a vertu conjoincte,
En sa vertu immortel personnage.
Et si la Mort, quelque temps, pert son aage
Pour derechef vivre immortellement,
C'est qu'elle vive à vescu tellement,
Que par trespas ne mourra desormais,
Affin qu'au mal, qui croist journellement,
Tousjours mourant je ne meure jamais.

CCXCII.

Basse Planete a l'ennuy de ton frere,
Qui s'exercite en son chault mouvement,
Tu vas lustrant l'un, et l'autre Hemispere,
Mais dessoubz luy, aussi plus briefvement
Tu as regard plus intentivement
A humecter les fueilles, et les fleurs :
Et ceste cy par mes humides pleurs
Me reverdit ma flestrie esperance.
Aux patientz tu accroys leurs douleurs :
Et ceste augmente en moy ma grand souffrance.

CCXCIII.

Tant de sa forme elle est moins curieuse,
Quand plus par l'œil de l'Ame elle congnoit,
Que la ruyne au temps injurieuse
Perdra le tout, ou plus lon s'adonnoit.
Doncques ainsi elle se recongnoit,
Que son mortel est du vif combatu ?
Certes, estant ton corps foible abatu,
Par un debvoir de voulenté libere
Adoreront ta divine vertu
Et Tanais, et le Nil, et l'Ibere.

CCXCIIII.

Mansuetude en humble gravité
La rend ainsi a chascun agreable,
Estre privée en affabilité
La fait de tous humainement aymable :
Et modestie en ces faictz raisonnable
Monstre, qu'en soy elle à plus, que de femme.
Posterité, d'elle privée, infame,
Barbares gentz du Monde divisez
Oultre Thyle, et le Temps, et la Fame
Alterneront ses haultz honneurs prisez.


Maurice Scève

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