Mon très-aimable successeur,
de la France historiographe,
votre indigne prédécesseur
attend de vous son épitaphe.
Au bout de quatre-vingts hivers,
dans mon obscurité profonde,
enseveli dans mes déserts,
je me tiens déjà mort au monde.
Mais sur le point d’être jeté
au fond de la nuit éternelle,
comme tant d’autres l’ont été,
tout ce que je vois me rappelle
à ce monde que j’ai quitté.
Si vers le soir un triste orage
vient ternir l’éclat d’un beau jour,
je me souviens qu’à votre cour
le temps change encor davantage.
Si mes paons de leur beau plumage
me font admirer les couleurs,
je crois voir nos jeunes seigneurs
avec leur brillant étalage ;
et mes coqs d’Inde sont l’image
de leurs pesants imitateurs.
De vos courtisans hypocrites
mes chats me rappellent les tours ;
les renards, autres chattemittes,
se glissant dans mes basses-cours,
me font penser à des jésuites.
Puis-je voir mes troupeaux bêlants
qu’un loup impunément dévore,
sans songer à des conquérants
qui sont beaucoup plus loups encore ?
Lorsque les chantres du printemps
réjouissent de leurs accents
mes jardins et mon toit rustique,
lorsque mes sens en sont ravis,
on me soutient que leur musique
cède aux bémols des Monsignys,
qu’on chante à l’opéra-comique.
Quel bruit chez le peuple helvétique !
Brionne arrive ; on est surpris,
on croit voir Pallas ou Cypris,
ou la reine des immortelles :
mais chacun m’apprend qu’à Paris
il en est cent presque aussi belles.
Je lis cet éloge éloquent
que Thomas a fait savamment
des dames de Rome et d’Athène.
On me dit : « partez promptement ;
venez sur les bords de la Seine,
et vous en direz tout autant,
avec moins d’esprit et de peine. »
ainsi, du monde détrompé,
tout m’en parle, tout m’y ramène ;
serais-je un esclave échappé
que tient encore un bout de chaîne ?
Non, je ne suis point faible assez
pour regretter des jours stériles,
perdus bien plutôt que passés
parmi tant d’erreurs inutiles.
Adieu, faites de jolis riens,
vous encor dans l’âge de plaire,
vous que les amours et leur mère
tiennent toujours dans leurs liens.
Nos solides historiens
sont des auteurs bien respectables ;
mais à vos chers concitoyens
que faut-il, mon ami ? Des fables.


Voltaire

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Johann