Et voilà donc les jours tragiques revenus ! 
On dirait, à voir tant de signes inconnus, 
Que pour les nations commence une autre hégire. 

Pâle Alighieri, toi, frère de Cynégire, 
O sévères témoins, ô justiciers égaux, 
Penchés, l’un sur Florence et l’autre sur Argos, 
Vous qui fîtes, esprits sur qui l’aigle se pose, 
Ces livres redoutés où l’on sent quelque chose 
De ce qui gronde et luit derrière l’horizon, 
Vous que le genre humain lit avec un frisson, 
Songeurs qui pouvez dire en vos tombeaux : nous sommes, 
Dieux par le tremblement mystérieux des hommes ! 
Dante, Eschyle, écoutez et regardez. 
Ces rois 
Sous leur large couronne ont des fronts trop étroits.

Vous les dédaigneriez. Ils n’ont pas la stature 
De ceux que votre vers formidable torture, 
Ni du chef argien, ni du baron pisan ; 
Mais ils sont monstrueux pourtant, convenez-en. 
Des premiers rois venus ils ont l’aspect vulgaire ; 
Mais ils viennent avec des légions de guerre. 
Ils poussent sur Paris les sept peuples saxons. 
Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons, 
Il faut que chacun d’eux de meurtre se repaisse ; 
Chacun de ces rois prend pour emblème une espèce 
De bête fauve et fait luire à son morion 
La chimère d’un rude et morne alérion, 
Ou quelque impur dragon agitant sa crinière ; 
Et le grand chef arbore à sa haute bannière, 
Teinte des deux reflets du tombeau tour à tour, 
Un aigle étrange, blanc la nuit et noir le jour. 
Avec eux, à grand bruit, et sous toutes les formes, 
Krupps, bombardes, canons, mitrailleuses énormes, 
Ils traînent sous ce mur qu’ils nomment ennemi 
Le bronze, ce muet, cet esclave endormi, 
Qui, tout à coup hurlant lorsqu’on le démusèle, 
Est pris d’on ne sait quel épouvantable zèle 
Et se met à détruire une ville, sans frein, 
Sans trêve, avec la joie horrible de l’airain, 
Comme s’il se vengeait, sur ces tours abattues, 
D’être employé par l’homme à d’infâmes statues ; 
Et comme s’il disait : Peuple, contemple en moi 
Le monstre avec lequel tu fais ensuite un roi !

Tout tremble, et les sept chefs dans la haine s’unissent. 
Ils sont là, menaçant Paris. Ils le punissent. 
De quoi ? D’être la France et d’être l’univers, 
De briller au-dessus des gouffres entr’ouverts, 
D’être un bras de géant tenant une poignée 
De rayons, dont l’Europe est à jamais baignée ; 
Ils punissent Paris d’être la liberté ; 
Ils punissent Paris d’être cette cité 
Où Danton gronde, où luit Molière, où rit Voltaire ; 
Ils punissent Paris d’être âme de la terre, 
D’être ce qui devient de plus en plus vivant, 
Le grand flambeau profond que n’éteint aucun vent, 
L’idée en feu perçant ce nuage, le nombre, 
Le croissant du progrès clair au fond du ciel sombre ; 
Ils punissent Paris de dénoncer l’erreur, 
D’être l’avertisseur et d’être l’éclaireur, 
De montrer sous leur gloire affreuse un cimetière, 
D’abolir l’échafaud, le trône, la frontière, 
La borne, le combat, l’obstacle, le fossé, 
Et d’être l’avenir quand ils sont le passé. 

Et ce n’est pas leur faute ; ils sont les forces noires. 
Ils suivent dans la nuit toutes les sombres gloires, 
Caïn, Nemrod, Rhamsés, Cyrus, Gengis, Timour. 
Ils combattent le droit, la lumière, l’amour. 
Ils voudraient être grands et ne sont que difformes. 
Terre, ils ne veulent pas qu’heureuse, tu t’endormes
Dans les bras de la paix sacrée, et dans l’hymen 
De la clarté divine avec l’esprit humain. 
Ils condamnent le frère à dévorer le frère, 
Le peuple à massacrer le peuple, et leur misère 
C’est d’être tout-puissants et que tous leurs instincts 
Allumés pour l’enfer, soient pour le ciel éteints. 
Rois hideux ! On verra, certe, avant que leur âme 
Renonce à la tuerie, au glaive, au meurtre infâme, 
Aux clairons, au cheval de guerre qui hennit, 
L’oiseau ne plus savoir le chemin de son nid, 
Le tigre épris du cygne, et l’abeille oublieuse 
De sa ruche sauvage au creux noir de l’yeuse.

Victor Hugo

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