Pierre était un bûcheron
Qui n’avait que sa cognée
Et tous les ans environ
Ajoutait à sa lignée.

Ni plus ni moins ignorant
Que sa femme Marguerite,
Il n’était ni gros ni grand
Ni travailleur émérite.

Il faisait mince fagot,
Il gagnait salaire mince
Et pour allaiter un prince
On n’eût pas choisi Margot ;

Aussi le père et la mère
Restaient sur leurs appétits
Pour donner, dans leur misère,
La becquée à leurs petits.

Comme ils buvaient de l’eau claire
Bien souvent à leurs repas,
La femme était débonnaire
Et l’homme ne jurait pas.

Ils s’aimaient sans propos fades
Et sans deviser d’amour,
Ils vivaient au jour le jour,
Ils n’étaient jamais malades,

Subissaient sans murmurer
Le mauvais temps et le pire,
Ne pensaient jamais à rire
Et ne savaient pas pleurer ;

Leurs enfants, d’esprit semblables
Et de corps peu différents,
Furent tous de pauvres diables
Comme leurs humbles parents.

Ils avaient la tête dure,
L’esprit lent et routinier,
Le cœur rempli de droiture
Et la foi du charbonnier.

Les filles étaient honnêtes ;
Sans argent et sans talents,
Elles n’eurent pour galants
Que leurs maris, bonnes bêtes

Et, sans hanter les savants,
Mirent simplement au monde
Quelques douzaines d’enfants
À la face rubiconde.

Au logis craignant d’avoir
À supporter trop de jeûnes,
À la chasse du pain noir
Les garçons partirent jeunes.

Ils quittèrent demi-nus
Leurs parents ; d’esprit farouche,
Ainsi qu’eux, ils firent souche
De bûcherons ingénus.

Lorsque Pierre et Marguerite
Moururent dans leur taudis,
Leur âme vola de suite
Aux portes du Paradis.

— Entrez, dit monsieur Saint-Pierre,
Entrez, entrez, bonnes gens,
Vous qui fûtes sur la terre
Si simplement indigents,

Qui, sans faire la grimace,
Avec intrépidité
De la rude pauvreté
Avez porté la besace.

Si dur que fut votre pain,
Vous l’avez mangé sans prendre
Celui de votre prochain,
Ni jalouser son pain tendre ;

Sans raisonnement subtil,
Sans chercher de route neuve,
Vous avez subit l’épreuve
Dans les sentiers de l’exil ;

Le ciel est votre royaume,
C’est pour vous qu’il est écrit
« Heureux les pauvres d’esprit ! »
Entrez, femme, entrez bonhomme.


Gustave Le Vavasseur

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