Pendant que nous faisions la guerre,
Le soleil a fait le printemps :
Des fleurs s’élèvent où naguère
S’entre-tuaient les combattants.

Malgré les morts qu’elles recouvrent,
Malgré cet effroyable engrais,
Voici leurs calices qui s’ouvrent,
Comme l’an dernier, purs et frais.

Comment a bleui la pervenche,
Comment le lis renaît-il blanc,
Et la marguerite encore blanche,
Quand la terre a bu tant de sang ?

Quand la sève qui les colore
N’est faite que de sang humain,
Comment peuvent-elles éclore
Sans une tache de carmin ?

Sous nos yeux l’étranger les cueille ;
Pas une ne lui tient rigueur
Et, quand il passe, ne s’effeuille
Pour ne point sourire aux vainqueurs ;

Pas une ne dit à l’oreille :
« Je suis cette fois sans parfum ! »
Au papillon qui la réveille :
« Cette fois tu m’es importun ! »

Pas une, en ces plaines fatales
Où tomba plus d’un pauvre enfant,
N’a, par pudeur, de ses pétales
Assombri l’éclat triomphant.

De notre deuil tissant leur gloire,
Elles ne nous témoignent rien,
Car les fleurs n’ont pas de mémoire,
Nouvelles dans un monde ancien.

O fleurs, de vos tuniques neuves,
Refermez tristement les plis :
Ne vous sentez pas les veuves
Des jeunes cœurs ensevelis ?

A nos malheurs, indifférentes,
Vous vous étalez sans remords :
Fleurs d’ici ou de là bas, un peu nos parentes,
Vous devriez pleurer nos morts.


René-François Sully Prudhomme

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