Une ourse fit son entrée dans la ville.
Elle marchait pesamment
Et des gouttes d'eau brillaient dans son pelage
Comme des diamants.

Elle marcha méconnue,
Elle marcha par les rues
Dans son manteau poilu.

La foule passait,
Nul ne la regardait
Et même on la bousculait.

Enfin la nuit tomba à genoux
Laissant ruisseler ses cheveux roux
Dans les ruisseaux pleins de boue,

Dans la mer en mal de marée,
Sur les prairies, sur les forêts
Et sur les villes illuminées.

L'ourse disparut aspirée par les nombres
Avec la foule, avec les ombres
Confondues dans les décombres.

Seuls quelques astronomes,
Embusqués sous des dômes,
Virent passer son fantôme.

Qu'on te nomme Grande Ourse
Tandis que tu poursuis ta course
Vers la lumière et vers ses sources,

Que l'on te pare d'étoiles
Et que du fond de leur geôle
Les prisonniers te voient passer devant le soupirail,

Ourse qu'importe, ourse de plume,
Ourse rugissante et bavant l'écume,
Plus étincelante qu'un marteau frappant l'enclume.

Ourse qu'importe la fable
Et ta piste sur le sable
S'effilochant comme un vieux câble.

J'entends des pas lourds dans la nuit,
J'entends des chants, j'entends des cris,
Les cris, les chants de mes amis.

Leurs pas sont lourds
Mais quand naîtra le jour
Naîtra la liberté et l'amour.

Qu'il naisse demain ou dans cent ans
Il sera fait de lumière et de sang
Et renouvellera les quatre éléments.

Plus lourdes que l'ourse dans la cité
Par le monde je sens monter
La grande invasion, la grande marée.

Grande Ourse au ciel tu resplendis
Tandis que j'écoute dans la nuit
Les cris, les chants de mes amis.


Robert Desnos

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