Le lion solitaire, 
Plein de l’immense oubli qu’ont les monstres sur terre, 
Se rendormit, laissant l’intègre nuit venir. 
La lune parut, fit un spectre du menhir, 
De l’étang un linceul, du sentier un mensonge, 
Et du noir paysage inexprimable un songe ; 
Et rien ne bougea plus dans la grotte, et, pendant 
Que les astres sacrés marchaient vers l’occident 
Et que l’herbe abritait la taupe et la cigale, 
La respiration du grand lion, égale 
Et calme, rassurait les bêtes dans les bois. 

Tout à coup des clameurs, des cors et des abois. 
Un de ces bruits de meute et d’hommes et de cuivres, 
Qui font que brusquement les forêts semblent ivres,
Et que la nymphe écoute en tremblant dans son lit, 
La rumeur d’une chasse épouvantable emplit 
Toute cette ombre, lac, montagne, bois, prairie, 
Et troubla cette vaste et fauve rêverie. 
Le hallier s’empourpra de tous les sombres jeux 
D’une lueur mêlée à des cris orageux. 
On entendait hurler les chiens chercheurs de proies ; 
Et des ombres couraient parmi les claires-voies. 
Cette altière rumeur d’avance triomphait. 
On eût dit une armée ; et c’était en effet 
Des soldats envoyés par le roi, par le père, 
Pour délivrer le prince et forcer le repaire, 
Et rapporter la peau sanglante du lion. 
De quel côté de l’ombre est la rébellion, 
Du côté de la bête ou du côté de l’homme ? 
Dieu seul le sait ; tout est le chiffre, il est la somme. 

Les soldats avaient fait un repas copieux, 
Étaient en bon état, armés d’arcs et d’épieux, 
En grand nombre, et conduits par un fier capitaine. 
Quelques-uns revenaient d’une guerre lointaine, 
Et tous étaient des gens éprouvés et vaillants. 
Le lion entendait tous ces bruits malveillants, 
Car il avait ouvert sa tragique paupière ; 
Mais sa tête restait paisible sur la pierre, 
Et seulement sa queue énorme remuait.

Au dehors, tout autour du grand antre muet, 
Hurlait le brouhaha de la foule indignée ; 
Comme un essaim bourdonne autour d’une araignée, 
Comme une ruche autour d’un ours pris au lacet, 
Toute la légion des chasseurs frémissait ; 
Elle s’était rangée en ordre de bataille. 
On savait que le monstre était de haute taille, 
Qu’il mangeait un héros comme un singe une noix, 
Qu’il était plus hautain qu’un tigre n’est sournois, 
Que son regard faisait baisser les yeux à l’aigle ; 
Aussi lui faisait-on l’honneur d’un siège en règle. 
La troupe à coups de hache abattait les fourrés ; 
Les soldats avançaient l’un sur l’autre serrés, 
Et les archers tendaient sur la corde les flèches. 
On fit silence, afin que sur les feuilles sèches 
On entendît les pas du lion, s’il venait. 
Et les chiens, qui selon le moment où l’on est 
Savent se taire, allaient devant eux, gueule ouverte, 
Mais sans bruit. Les flambeaux dans la bruyère verte 
Rôdaient, et leur lumière allongée en avant
Éclairait ce chaos d’arbres tremblant au vent ; 
C’est ainsi qu’une chasse habile se gouverne. 
On voyait à travers les branches la caverne, 
Sorte de masse informe au fond du bois épais, 
Béante, mais muette, ayant un air de paix 
Et de rêve, et semblant ignorer cette armée. 
D’un âtre où le feu couve il sort de la fumée, 
D’une ville assiégée on entend le beffroi ; 
Ici rien de pareil ; avec un vague effroi, 
Tous observaient, le poing sur l’arc ou sur la pique, 
Cette tranquillité sombre de l’antre épique ; 
Les dogues chuchotaient entre eux je ne sais quoi ; 
De l’horreur qui dans l’ombre obscure se tient coi, 
C’est plus inquiétant qu’un fracas de tempête. 
Cependant on était venu pour cette bête, 
On avançait, les yeux fixés sur la forêt, 
Et non sans redouter ce que l’on désirait ; 
Les éclaireurs guettaient, élevant leur lanterne ; 
On regardait le seuil béant de la caverne ; 
Les arbres frissonnaient, silencieux témoins ; 
On marchait en bon ordre, on était mille au moins… 
Tout à coup apparut la face formidable.

On vit le lion. 
Tout devint inabordable 
Sur-le-champ, et les bois parurent agrandis ; 
Ce fut un tremblement parmi les plus hardis ; 
Mais, fût-ce en frémissant, de vaillants archers tirent, 
Et sur le grand lion les flèches s’abattirent, 
Un tourbillon de dards le cribla. Le lion, 
Pas plus que sous l’orage Ossa ni Pélion 
Ne s’émeuvent, fronça son poil, et grave, austère, 
Secoua la plupart des flèches sur la terre ; 
D’autres, sur qui ces dards se seraient enfoncés, 
Auraient certes trouvé qu’il en restait assez, 
Ou se seraient enfuis ; le sang rayait sa croupe ; 
Mais il n’y prit point garde, et regarda la troupe ; 
Et ces hommes, troublés d’être en un pareil lieu, 
Doutaient s’il était monstre ou bien s’il était dieu. 
Les chiens muets cherchaient l’abri des fers de lance. 
Alors le fier lion poussa, dans ce silence,
A travers les grands bois et les marais dormants, 
Un de ces monstrueux et noirs rugissements 
Qui sont plus effrayants que tout ce qu’on vénère, 
Et qui font qu’à demi réveillé, le tonnerre 
Dit dans le ciel profond : Qui donc tonne là-bas ? 

Tout fut fini. La fuite emporte les combats 
Comme le vent la brume, et toute cette armée, 
Dissoute, aux quatre coins de l’horizon semée, 
S’évanouit devant l’horrible grondement. 
Tous, chefs, soldats, ce fut l’affaire d’un moment, 
Croyant être en des lieux surhumains où se forme 
On ne sait quel courroux de la nature énorme, 
Disparurent, tremblants, rampants, perdus, cachés. 
Et le monstre cria : — Monts et forêts, sachez 
Qu’un lion libre est plus que mille hommes esclaves. 
Les bêtes ont le cri comme un volcan les laves ; 
Et cette éruption qui monte au firmament
D’ordinaire suffit à leur apaisement ; 
Les lions sont sereins plus que les dieux peut-être ; 
Jadis, quand l’éclatant Olympe était le maître, 
Les Hercules disaient : — Si nous étranglions 
A la fin, une fois pour toutes, les lions ? 
Et les lions disaient : — Faisons grâce aux Hercules. 

Pourtant ce lion-ci, fils des noirs crépuscules, 
Resta sinistre, obscur, sombre ; il était de ceux 
Qui sont à se calmer rétifs et paresseux, 
Et sa colère était d’une espèce farouche. 
La bête veut dormir quand le soleil se couche ; 
Il lui déplaît d’avoir affaire aux chiens rampants ; 
Ce lion venait d’être en butte aux guet-apens ; 
On venait d’insulter la forêt magnanime ; 
Il monta sur le mont, se dressa sur la cime, 
Et reprit la parole, et, comme le semeur 
Jette sa graine au loin, prolongea sa clameur 
De façon que le roi l’entendit dans sa ville : 

— Roi ! tu m’as attaqué d’une manière vile ! 
Je n’ai point jusqu’ici fait mal à ton garçon ; 
Mais, roi, je t’avertis, par-dessus l’horizon 
Que j’entrerai demain dans ta ville à l’aurore, 
Que je t’apporterai l’enfant vivant encore,
Que j’invite à me voir entrer tous tes valets, 
Et que je mangerai ton fils dans ton palais. 

La nuit passa, laissant les ruisseaux fuir sous l’herbe 
Et la nuée errer au fond du ciel superbe. 

Le lendemain on vit dans la ville ceci : 
L’aurore ; le désert ; des gens criant merci, 
Fuyant, faces d’effroi bien vite disparues ; 
Et le vaste lion qui marchait dans les rues.

Victor Hugo

Découvrez mes poèmes originaux grâce au service Poésie Postale, ou en me suivant sur sur Instagram, YouTube et Tiktok.

Cliquez ci-dessous pour découvrir un poème au hasard.