« La vie est un affront alors qu’on nous la laisse,
Dit Pacheco ; Qu’il vive, et meure de vieillesse !
Tué, c’était le roi ; vivant, c’est un bâtard.
Qu’il vive ! au couvent !
— Mais s’il reparaît plus tard ?
Dit Jorge.
— Oui, s’il revient ? Dit Materno l’Hyène.
— S’il revient ? disent Ponce et Ramon.
— Qu’il revienne !
Réplique Pacheco. Frères, si maintenant
Nous le laissons vivant, nous le faisons manant.
Je lui dirais : « Choisis : la mort, ou bien le cloître. »
Si, pouvant disparaître, il aime mieux décroître,
Je vous l’enferme au fond d’un moutier vermoulu,
Et je lui dis : C’est bon. C’est toi qui l’as voulu.
Un roi qu’on avilit tombe ; on le destitue
Bien quand on le méprise et mal quand on le tue.
Nuño mort, c’est un spectre ; il reviendrait. Mais, bah !
Ayant plié le jour où mon bras le courba,
Mais s’étant laissé tondre, ayant eu la paresse
De vivre, que m’importe après qu’il reparaisse !
Je dirais : « Le feu roi hantait les filles ; bien ;
« A-t-il eu quelque part ce fils ? Je n’en sais rien ;
« Mais depuis quand, bâtard et lâche, est-on des nôtres ?
« Toute la différence entre un rustre et nous autres,
« C’est que, si l’affront vient à notre choix s’offrir,
« Le rustre voudra vivre et le prince mourir ;
« Or, ce drôle a vécu. » Les manants ont envie
De devenir caducs, et tiennent à la vie ;
Ils sont bourgeois, marchands, bâtards, vont aux sermons,
Et meurent vieux ; mais nous, les princes, nous aimons
Une jeunesse courte et gaie à la fin sanglante ;
Nous sommes les guerriers ; nous trouvons la mort lente,
Et nous lui crions : « Viens ! » et nous accélérons
Son pas lugubre avec le bruit de nos clairons.
Le peuple nous connaît, et le sait bien ; il chasse
Quiconque prouve mal sa couronne et sa race,
Quiconque porte mal sa peau de roi. Jamais
Un roi n’est ressorti d’un cloître ; et je promets
De donner aux bouviers qui sont dans la prairie
Tous mes états d’Algarve et tous ceux d’Asturie,
Si quelqu’un, n’importe où, dans les pays de mer
Ou de terre, en Espagne, en France, dans l’enfer,
Me montre un capuchon d’où sort une couronne.
Le froc est un linceul que la nuit environne.
Après que vous avez blémi dans un couvent,
On ne veut plus de vous ; un moine, est-ce un vivant ?
On ne vous trouve plus la mine assez féroce.
« Moine, reprends ta robe ! Abbé, reprends ta crosse !
« Va-t’en ! » Voilà le cri qu’on vous jette. Laissons
« Vivre l’enfant. » Don Ruy, le chef des trahisons,
Froid, se parle à lui-même et dit : « Cette mesure
Aurait ceci de bon qu’elle serait très sûre.
— Laquelle ? » dit Ramon. Mais Ruy, sans se hâter :
« Je ne sais rien de mieux, dit-il, pour compléter
Les choses de l’état et de la politique,
Et les actes prudents qu’on fait et qu’on pratique,
Et qui ne doivent pas du vulgaire être sus,
Qu’un puits profond, avec une pierre dessus. »
Cela se dit pendant que les gueux, pêle-mêle,
Boivent l’ombre et le rêve à l’obscure mamelle
Du sommeil ténébreux et muet ; et, pendant
Que l’enfant songe, assis sous le soleil ardent.
Le prêtre mange, avec les prières d’usage.

Victor Hugo

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