Parmi les noirs déserts et les mornes silences,
Ratbert, pour l’escorter n’ayant que quelques lances,
Et le marquis Sénèque et l’évêque Afranus,
Traverse, presque seul, des pays inconnus ;
Mais il sait qu’il est fort de l’effroi qu’il inspire,
Et que l’empereur porte avec lui tout l’empire.
Un soir, Ratbert s’arrête aux portes de Carpi ;
Sur ce seuil formidable un dogue est accroupi ;
Ce dogue, c’est Onfroy, le baron de la ville ;
Calme et fier, sous la dent d’une herse incivile,
Onfroy s’adosse aux murs qui bravaient Attila ;
Les femmes, les enfants et les soldats sont là ;
Et voici ce que dit le vieux podesta sombre
Qui parle haut, ayant son peuple dans son ombre :
« Roi, nous te saluons sans plier les genoux.
Nous avons une chose à te dire. Quand nous,
Gens de guerre et barons qui tenions la province,
Nous avons bien voulu de toi pour notre prince,
Quand nous t’avons donné ce peuple et cet état,
Sire, ce n’était point pour qu’on les maltraitât.
Jadis nous étions forts. Quand tu nous fis des offres,
Nous étions très-puissants ; de l’argent plein nos coffres ;
Et nous avions battu tes plus braves soldats ;
Nous étions tes vainqueurs. Roi, tu ne marchandas
Aucun engagement, sire, aucune promesse ;
On traita ; tu juras par ta mère et la messe ;
Nous alors, las d’avoir de l’acier sur la peau,
Comptant que tu serais bon berger du troupeau,
Et qu’on abolirait les taxes et les dîmes,
Nous vînmes te prêter hommage, et nous pendîmes
Nos casques, nos hauberts et nos piques aux clous.
Roi, nous voulons des chiens qui ne soient pas des loups.
Tes gens se sont conduits d’une telle manière
Qu’aujourd’hui toute ville, altesse, est prisonnière
De la peur que ta suite et tes soldats lui font,
Et que pas un fossé ne semble assez profond.
Vois, on se garde. Ici, dans les villes voisines,
On ne lève jamais qu’un pieu des sarrasines
Pour ne laisser passer qu’un seul homme à la fois ;
À cause des brigands et de vous autres rois.
Roi, nous te remontrons que ta bande à toute heure
Dévalise ce peuple, entre dans sa demeure,
Y met tout en tumulte et sens dessus dessous,
Puis s’en va, lui volant ses misérables sous ;
Cette horde en ton nom incessamment réclame
Le bien des pauvres gens qui nous fait saigner l’âme,
Et puisque, nous présents avec nos compagnons,
On le prend sous nos yeux, c’est nous qui le donnons ;
Oui, c’est nous qui, trouvant qu’il vous manque des filles,
Des meutes, des chevaux, des reîtres, des bastilles,
Lorsque vous guerroyez et lorsque vous chassez,
Et qu’ayant trop de tout, vous n’avez point assez,
Avons la bonté rare et touchante de faire
Des charités, à vous, les heureux de la terre
Qui dormez dans la plume et buvez dans l’or fin,
Avez tous les liards de tous les meurt-de-faim !
Or, il nous reste encore, il faut que tu le saches,
Assez de vieux pierriers, assez de vieilles haches,
Assez de vieux engins au fond de nos greniers,
Sire, pour ne pas être à ce point aumôniers,
Et pour ne faire point, comme dans ton Autriche,
Avec l’argent du pauvre une largesse au riche.
Nous pouvons, en creusant, retrouver aujourd’hui
Nos estocs sous la rouille et nos cœurs sous l’ennui ;
Nous pouvons décrocher, de nos mains indignées,
Nos bannières parmi les toiles d’araignées,
Et les faire flotter au vent, si nous voulons.
Sire, en outre, tu mets l’opprobre à nos talons.
Nous savons bien pourquoi tu combles de richesses
Nos filles et nos sœurs dont tu fais des duchesses,
Étoiles d’infamie au front de nos maisons.
Roi, nous n’acceptons pas sur nos durs écussons
Des constellations faites avec des taches ;
La honte est mal mêlée à l’ombre des panaches ;
Le soldat a le pied si maladroit, seigneur,
Qu’il ne peut sans boiter traîner le déshonneur.
Nos filles sont nous-même ; au fond de nos tours noires,
Leur beauté chaste est sœur de nos anciennes gloires ;
C’est pourquoi nous trouvons qu’on fait mal à propos
Les rideaux de ton lit avec nos vieux drapeaux.
Tes juges sont des gueux ; bailliage ou cour plénière.
On trouve, et ce sera ma parole dernière,
Dans nos champs, où l’honneur antique est au rabais,
Pas assez de chemins, sire, et trop de gibets.
Ce luxe n’est pas bon. Nos pins et nos érables
Voyaient jadis, parmi leurs ombres vénérables,
Les bûcherons et non les bourreaux pénétrer ;
Nos grands chênes n’ont point l’habitude d’entrer
Dans l’exécution des lois et des sentences,
Et n’aiment pas donner tant de bois aux potences.
Nous avons le cœur gros, et nous sommes, ô roi,
Tout près de secouer la corde du beffroi ;
Ton altesse nous gêne et nous n’y tenons guère.
Roi, ce n’est pas pour voir nos compagnons de guerre
Accrochés à la fourche et devenus hideux,
Qui, morts, échevelés, quand nous passons près d’eux,
Semblent nous regarder et nous faire un reproche ;
Ce n’est pas pour subir ton burg sur notre roche,
Plein de danses, de chants et de festins joyeux ;
Ce n’est pas pour avoir ces pitiés sous les yeux
Que nous venons ici, courbant nos vieilles âmes,
Te saluer, menant à nos côtés nos femmes ;
Ce n’est pas pour cela que nous humilions
Dans elles les agneaux et dans nous les lions.
Et, pour rachat du mal que tu fais, quand tu donnes
Des rentes aux moutiers, des terres aux madones,
Quand, plus chamarré d’or que le soleil du soir,
Tu vas baiser l’autel, adorer l’ostensoir,
Prier, ou quand tu fais quelque autre simagrée,
Ne te figure pas que ceci nous agrée.
Engraisser des abbés ou doter des couvents,
Cela fait-il que ceux qui sont morts soient vivants ?
Roi, nous ne le pensons en aucune manière.
Roi, le chariot verse à trop creuser l’ornière ;
L’appétit des rois donne aux peuples appétit ;
Si tu ne changes pas d’allure, on t’avertit,
Prends garde. Et c’est cela que je voulais te dire.
— Bien parlé ! dit Ratbert avec un doux sourire ; »
Et, penché vers l’oreille obscure d’Afranus :
« Nous sommes peu nombreux et follement venus ;
Cet homme est fort.
— Très-fort, dit le marquis Sénèque.
— Laissez-moi l’inviter à souper, » dit l’évêque.
Et c’est pourquoi l’on voit maintenant à Carpi
Un grand baron de marbre en l’église assoupi ;
C’est le tombeau d’Onfroy, ce héros d’un autre âge,
Avec son épitaphe exaltant son courage,
Sa vertu, son fier cœur plus haut que les destins,
Faite par Afranus, évêque, en vers latins.

Victor Hugo

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