Ainsi que l’ivrogne à son verre,
Comme à l’opium le fumeur,
De même que l’aigle à son aire,
Ainsi que l’abeille à la fleur,

Celui qui mit un jour sa lèvre,
Poésie, à ton vase d’or,
Dans la peine, l’amour, la fièvre,
Y reviendra jusqu’à la mort !

Car la sublime maladie
Circule à jamais dans son sang ;
Et son cœur ardent s’incendie
D’un foyer toujours renaissant !

Et sa soif est inextinguible ! Et plus à la coupe du Beau
Il boit, ô délice terrible !
Plus il brûle d’un feu nouveau !

La passion fatale et forte
En fait un esclave éternel
Qui traîne sa volonté morte
Le long des jardins bleus du ciel !

Lucide ivresse de l’idée !
Sa raison voyage là-haut
Comme par une âme guidée,
Qui prononce tout, sans un mot !

Son corps pèse peu sur la terre ;
Il est seul et silencieux,
Mais ne se sent pas solitaire :
Quelqu’un l’accompagne des yeux...

Une voix lui souffle des phrases Pleines de douceur et d’amour,
Si bien qu’il marche dans l’extase
Comme dans la clarté du jour.

Pour subir la grâce du charme,
Il n’a qu’à se faire humble et doux,
A ne pas rougir de ses larmes,
Parfois, à se mettre à genoux,

A présenter son front docile
A l’appel du rayonnement,
Ainsi qu’une petite fille
Aux caresses de sa maman.

Car la lumière, c’est la joie ;
Quand on est ivre de beauté,
C’est que Dieu lui-même l’envoie
A notre obscure humanité

Muse, à ta coupe je veux boire ! Penche-la tendrement vers moi ;
Ton philtre abolit la mémoire :
Je serais malheureux sans toi…

Ouvrant mes yeux sur l’autre monde,
Sur ma misère tu les clos,
Et mon âme qui vagabonde
N’entend pas ses propres sanglots !

Tu m’éloignes tant de moi-même
Quand tu m’as versé ta liqueur :
Tu ne sais pas comme je t’aime,
Toi qui n’as pas trompé mon cœur !…


Albert Lozeau

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