I. Les Statues

Le cavalier de bronze était debout dans l’ombre.
Autour de lui dormait la ville aux toits sans nombre ;
Les hauts clochers semblaient, sur les bruns horizons,
De grands pasteurs gardant des troupeaux de maisons ;
Notre-Dame élevait ses deux tours, dont chacune,
Lugubre, s’effrayait, dans cette nuit sans lune,
D’entrevoir vaguement sa gigantesque sœur ;
Le zénith se voilait d’une telle épaisseur
Que les lueurs du gouffre avaient disparu toutes ;
Râlant seul par moments sous les nocturnes voûtes,
Le vent semblait donner passage au désespoir ;
Les nuages étaient les plis d’un rideau noir ;
On eût dit que le jour ne devait plus renaître,
Ni le matin rouvrir sa sereine fenêtre,
Et que, charbon terrible, âtre à jamais détruit,
Dans cette immensité sur laquelle la nuit,
Monstrueuse, s’était pour toujours refermée,
Tout le soleil éteint s’en allait en fumée,
Tant sur la terre morne et dans le firmament
L’obscurité versait d’évanouissement !
Le ciel, pour on ne sait quels spectateurs funèbres,
Ouvrait jusqu’au fond l’antre immense des ténèbres.
Calme, l’épée au flanc, et portant sur le dos
Le harnais des anciens chevaliers féodaux,
Il était là debout en habit de bataille.
Héros par le sourire et géant par la taille,
Tenant la bride noire en son noir gantelet,
Colosse et roi, tranquille, immuable, il semblait
Pétrifier la nuit par son éternel geste ;
Et, se confondant presque avec l’ombre funeste,
Mêlait son airain sombre à la noirceur des cieux.
La statue, au regard fixe et mystérieux,
Vision du sommet et spectre de la cime,
A l’immobilité sinistre de l’abîme,
Car, étant du sépulcre, elle est de l’infini.
Ce livide cheval qui n’a jamais henni,
Ce guerrier qui, muet, semble le personnage
Du suprême silence et du grand témoignage,
Ce socle dominant les hommes, élevant
Sa paix sombre parmi leur orage vivant,
Et sortant de la tombe avec un air de gloire,
Ce colosse qui prend de force la mémoire,
Qui semble encor le roi, le tyran, le bourreau,
Et qui ne pourrait pas chasser un passereau,
Toute cette figure est un monstre du rêve ;
Même quand le soleil la précise et l’achève
Et vient la regarder en face, même au jour,
Même quand les passants fourmillent à l’entour,
D’une crainte secrète elle reste vêtue,
Elle est funèbre encor ; mais le soir, la statue,
Roi pensif, dur soldat ou lugubre empereur,
Reprend toute sa nuit et toute sa terreur.
Donc il apparaissait dans l’ombre grandiose.
Tout ce que le néant contient d’apothéose,
Tout ce qu’un front royal peut garder de serein
Dans la captivité tragique de l’airain,
L’horreur du monument, tout ce qu’une prunelle
Peut conserver d’éclair quand elle est éternelle,
Toute la vie étrange et pâle de la mort,
Ce qui reste au héros jadis illustre et fort
Quand le trépas l’étreint de ses deux ailes noires,
Tout l’effort qu’au tombeau le gagneur de victoires
En cessant d’être roi fait pour devenir Dieu,
Et la grandeur de l’heure et la grandeur du lieu,
S’ajoutaient au colosse et de son attitude
Augmentaient la suprême et grave solitude ;
Et la Seine fuyait avec un triste bruit
Sous ce grand chevalier du gouffre et de la nuit.
Le vent jetait son cri, l’eau jetait son écume ;
Et les arches du pont, s’enfonçant dans la brume
Avec un vague aspect de spectre et de chaos,
S’ouvraient sous la statue auguste, et sur les flots
Du fleuve humilié qui pleure et qui querelle,
Porches d’ombre pour eux, arcs triomphaux pour elle.
Soudain, dans ce silence, et sans qu’on pût savoir
Qui parlait dans ce calme impénétrable et noir
Où la profondeur sourde et terrible sommeille,
Au-dessus du colosse immobile, à l’oreille
De la statue ouvrant ses yeux fixes devant
L’espace sépulcral plein de nuit et de vent,
Une voix, qui passa comme un souffle de glace,
Dit : ― Va voir si ton fils est toujours à sa place.

Si quelqu’un à cette heure eût rôdé là, marchant
Sur le quai solitaire ou près du bord penchant,
Aux clartés du falot qui vacille et qui fume,
Cet être eût entendu tout à coup, dans la brume
Qui, l’hiver, fait Paris plus noir qu’une forêt,
Un bruit rauque pareil au bruit qui sortirait
De quelque panoplie énorme des ténèbres ;
Il eût senti l’horreur frémir dans ses vertèbres,
Et sa langue à la nuit bégayer des aveux,
(Qui n’a pas son remords secret ?) et ses cheveux
Se dresser, et ses dents se heurter dans sa bouche ;
Car sur le piédestal où, dans le vent farouche,
Les nuages semblaient d’en haut la saluer,
La statue, ô terreur ! venait de remuer.
Rien, pas même l’airain, pour jamais ne s’arrête.
Le roi tourna la bride et le cheval la tête.
Le terre-plein frémit ; de longs mouvements sourds
Ébranlèrent les toits, les églises, les tours,
Et les portails sacrés que les siècles vénèrent.
Les muscles monstrueux du bronze frissonnèrent,
La croupe tressaillit, le pied toujours levé
Qui laisse l’herbe croître aux fentes du pavé
S’abaissa, l’autre pied scellé dans l’architrave
Se leva ; le colosse inclina son front grave,
Le destrier, ployant ses jarrets de métal,
Horrible, s’approcha du bord du piédestal,
— Visions où jamais un œil humain ne plonge ! ―
Et, comme par la rampe invisible d’un songe,
La statue à pas lents du socle descendit.
Alors l’âpre ruelle au nom fauve et maudit,
L’échoppe, la maison, l’hôtel, le bouge obscène,
Les mille toits mirant leurs angles dans la Seine,
Les obscurs carrefours où, le jour, en tous sens,
Court l’hésitation confuse des passants,
Les enseignes pendant aux crocs de fer des portes,
Les palais crénelés comme des villes fortes
Le chaland aux anneaux des berges retenu,
S’étonnèrent devant ce cimier inconnu
Dont aucun ouragan n’eût remué la plume,
Entendirent le sol tinter comme une enclume
Et, tandis qu’au fronton des tours l’heure étouffait
Sa voix, n’osant sonner au cadran stupéfait,
Virent, dans l’épaisseur des ténèbres accrues,
Droit, paisible et glacé, s’avancer dans les rues,
Accompagné d’un bruit funèbre et souterrain,
L’homme de bronze assis sur le cheval d’airain.
L’eau triste frissonnait sous la rondeur de l’arche.

Horreur prodigieuse ! une statue en marche !
La lourdeur de cette ombre étonne le pavé.
Elle glisse, elle va, morne, le front levé,
Avec une roideur de cadavre, et sa forme
Inflexible résiste au vent du gouffre énorme.
L’affreux ordre nocturne en est bouleversé.
Après que cette chose effroyable a passé,
Sous les plafonds glacés où les cercueils séjournent,
Les squelettes hagards dans leur lit se retournent
Et disent à la nuit funeste qui ne sait
Que leur répondre : ô nuit, qu’est-ce donc qui passait ?
Si l’œil pouvait plonger dans ces hideux royaumes
Et percer le mystère, on verrait les fantômes,
Frissonnants, éviter le lugubre inconnu.
Larve dont le regard sans pâlir soutenu
Fait toute la grandeur de don Juan athée !
Spectre où s’ébrécherait l’épée épouvantée,
Et qu’en l’osant toucher la main sentirait froid !
Actions de la vie, amours, justice, droit,
Crime, vengeance, orgueil, qu’un simulacre traîne !
Responsabilité de la figure humaine
Prise par le granit ou le bronze fatal !
Oh ! dans l’égarement d’un orage mental,
Dans quelque âpre chaos de villes abattues,
Qui donc a vu rôder lentement des statues ?
Ces êtres inouïs, impossibles, affreux,
Vont, ayant la stupeur des ténèbres sur eux ;
Et l’alarme est dans l’ombre, et le rêve lui-même,
Qui distingue à minuit dans l’immensité blême
Tout un monde terrible à travers l’œil fermé,
Le rêve, aux habitants de l’ombre accoutumé,
S’épouvante de voir cette lugubre espèce
De fantômes entrer dans sa nuée épaisse,
Et frémit, car le pas de ces noirs arrivants
N’est ni le pas des morts ni le pas des vivants.
Quand l’homme s’avança, les profondeurs s’émurent.
Et le dessous des ponts où les courants murmurent,
Les cimetières noirs, sentant venir un roi,
Les parvis dominés d’un porche ou d’un beffroi
Où passaient autrefois les carrosses des sacres,
Les charniers, les égouts où le sang des massacres
S’extravase et croupit et fait de tristes lacs,
Les bornes où, pensifs, montent les Ravaillacs,
Les puits mystérieux des vieilles tours muettes,
Les lourds carcans, pendus au clou des oubliettes,
Les lointains ponts-levis des forts et des fossés,
Les pavés où, l’hiver, la pluie à flots pressés
S’abat, tombant du ciel comme des trous d’un crible,
Se mirent à trembler sous le marcheur terrible.
Et comme il est certain ― l’œil du tombeau le voit ―
Que derrière tout roi qui passe, quel qu’il soit,
Toute la royauté se dresse, noir fantôme,
L’ancien Paris, vibrant de la masure au dôme,
Dans son plus vil repli, dans son plus dur pilier,
Fit un bruit sombre autour du fatal cavalier.
C’était comme le cri solennel et sauvage
De la vieille misère et du vieil esclavage,
Comme le hurlement de mille ans révoltés,
Comme la voix des temps et des calamités ;
Tout le passé pleurait dans cette clameur triste,
Tout, ce qui disparaît comme ce qui subsiste ;
C’était le sang, la chair, et le fer, et le feu,
Râlant à travers l’ombre un grand appel à Dieu ;
C’était la tombe ouvrant ses immenses entrailles.
Dans ce fauve murmure éclataient les mitrailles,
Les meurtres, les splendeurs du pouvoir triomphant ;
On y distinguait l’homme et la vierge et l’enfant ;
Les balles des assauts sifflaient aux meurtrières ;
Les femmes rugissaient dans les salpêtrières ;
Les chambres de torture attisaient leurs réchauds ;
On entendait gémir les geôles, les cachots,
Et l’affreux Saint-Lazare, et ce lugubre ancêtre
De tous les parias du vieux monde, Bicêtre ;
Le désespoir passait suivi de ses lépreux,
La mort de ses bourreaux, le trône de ses preux ;
Les mères s’arrachaient les cheveux à poignées ;
Les Te Deum chantaient les batailles gagnées ;
Tout y retentissait, les carrousels charmants,
Le quadruple galop des écartèlements,
La hache, le billot, le pal, le fouet, la chaîne,
Tout l’infâme appareil de supplices que traîne
Cette vieille Thémis humaine aux yeux bandés
Qui jadis prit Jésus, joua sa robe aux dés,
Le fit crucifier par le crime et le vice,
Et compte Dieu parmi ses repris de justice ;
Tout s’y mêlait, les deuils, les complots assassins,
L’arquebuse du roi Charles neuf, les tocsins,
Les cloches que l’orfraie effleure de son aile,
Les cris qu’étouffe l’eau devant la tour de Nesle,
Marguerite vidant son lit dans le tombeau,
Médicis, Brunehaut, Frédégonde, Isabeau ;
Les piloris râlant à côté des trophées.
Par moments, comme un vent qui s’éteint par bouffées,
Ou comme un océan apaisant ses reflux,
La rumeur se taisait, et l’on n’entendait plus
Que le pas mesuré du passant formidable.
L’horreur blême tombait du ciel inabordable
Où les nuages noirs se font et se défont ;
Des flots d’ombre roulaient dans l’infini profond.
L’homme d’airain tourna par la place Dauphine,
Puis il suivit la berge étroite qui confine,
Au sud, au vieux logis des chevaliers du guet,
Au nord, à la grand’chambre à qui Nesmond léguait
Sa robe et son portrait peint par le Primatice ;
Il côtoya les tours du palais de Justice
D’où tombe sur le peuple un aveugle anankè,
Passa le pont au Change, et, côtoyant le quai,
Gagna l’hôtel de ville et la place de Grève ;
Il traversa l’arcade où maintenant s’élève
Tout un palais nouveau dressant ses lourds chevets,
Laissa derrière lui le portail Saint-Gervais,
Prit à gauche, et, perçant un dédale de rues,
Cavernes du vieil âge aujourd’hui disparues,
Où les maisons avaient des faces de bandits,
Lent et grave, il entra, par le porche où jadis
Une reine voilée attendait Bassompierre,
Dans une grande place aux arcades de pierre.

Au centre de la place, un feuillage tremblant
Laissait à demi voir un grand fantôme blanc ;
C’était un cavalier de marbre. Altier, austère,
Sur un socle, au milieu d’un perron solitaire,
Couronné de lauriers comme un césar romain,
Il surgissait tranquille, auguste, surhumain.
Au socle était sculptée une main de justice.
Grave, le coude ouvert et le poing sur la cuisse,
Il tenait à la main un bâton d’empereur.
Les arbres s’effaraient pleins d’une vague horreur,
Et leur cime semblait d’un vent d’hiver battue.
La statue alla droit dans l’ombre à la statue ;
Et celui qui marchait regarda fixement
Celui qui songeait triste, immobile et dormant,
À travers la noirceur des sombres branches d’arbre.
L’homme de bronze alors dit à l’homme de marbre :
— Viens donc voir si ton fils est à sa place encor.

Comme un chasseur s’éveille au son lointain du cor,
Louis treize sortit de son éternel rêve ;
Et le blanc porte-sceptre et le noir porte-glaive,
Le pâle roi césar, le fier roi chevalier,
Descendant du perron le livide escalier,
Traversèrent la place et passèrent la grille ;
Et, par-dessus les toits, un spectre, la Bastille,
Les vit qui s’en allaient vers le Paris vivant ;
Le cavalier d’airain, calme, marchait devant,
Tenant son doigt levé pour indiquer la route.
Ils ne passèrent point sous l’arche de la voûte ;
Ils prirent par le Pas de la Mule, et, suivant
Les boulevards qu’emplit, le jour, un flot mouvant,
Montèrent vers la Ville endormie à cette heure ;
Et les quatre lions du Château-d’eau qui pleure,
Les toits des vieux faubourgs aux innombrables nids,
La porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis,
Les Porcherons où vibre encor le bruit des verres,
Tremblants, virent passer ces deux profils sévères.
Ils marchaient sans parler, sans dire : par ici.
Et les deux cavaliers arrivèrent ainsi
Dans un des carrefours immenses de la ville.
Au centre, se dressait un autre homme immobile.
Cet homme n’était pas un homme, mais un Dieu.
Son front, qui semblait fait pour le ciel toujours bleu,
Se haussait arrogant, comme indigné de l’ombre ;
On voyait sur sa tête un vague soleil sombre ;
Il rayonnait, lugubre ; il avait l’air fatal
Et superbe, que donne aux morts le piédestal,
Et tout ce qu’un vainqueur répand d’horreur sacrée
Quand le roi qui détruit contient un Dieu qui crée.
C’était un roi de bronze ainsi que le premier ;
Il n’avait ni brassards, ni haubert, ni cimier,
Et, beau comme Apollon, était nu comme Hercule ;
On voyait se courber, noirs dans le crépuscule,
Quatre fleuves, l’Escaut, l’Ister, le Doubs, le Rhin,
Sous les quatre sabots de son cheval d’airain ;
Tranquille, il paraissait écouter dans les brises
Des chocs de bataillons, de cris de villes prises ;
Et sa crinière était d’un lion ; et, sans voix,
Sans geste, il commandait ; il semblait tendre aux rois
Sa fière épée, à Dieu, dans l’azur solitaire,
Sa main, et son orteil aux baisers de la terre.
Il semblait de lui-même à jamais ébloui.
Et les deux cavaliers marchèrent droit à lui.
Le vent mystérieux suspendit son murmure ;
L’aveugle nuit tâcha de voir. L’homme à l’armure
Laissa derrière lui son blême compagnon,
Et dit très haut : ― Louis, quatorzième du nom,
Réveille-toi, Louis ! et viens avant l’aurore
Voir si ton petit-fils est à sa place encore. ―
Le dieu de bronze au front vaguement étoilé
Ouvrit sa lèvre sombre et dit : ― M’a-t-on parlé ?
Et son regard cherchant à ses pieds, sembla naître.
— Oui. ― Qui donc ? ― Moi. ― Qu’es-tu ? ― Ton père, dit l’ancêtre
— Quel est ce petit-fils que ta voix m’a nommé ?
— Celui que tes sujets appelaient Bien-Aimé.
— Où donc est-il, l’objet de ces idolâtries ?
— Dans une grande place au bout des Tuileries.
Viens. Le noir demi-dieu salua les deux rois,
Puis descendit du socle auguste, et tous les trois
Se mirent à marcher dans la nuit côte à côte,
L’aïeul passant les fils de sa tête plus haute.

Ils gagnèrent le quai, laissèrent derrière eux
Le balcon où, rêvant sur Paris malheureux,
La Saint-Barthélemy s’accoude, noir fantôme,
Et passèrent devant le palais du royaume,
Bloc difforme de murs et de toits inégaux
Qui, comme les palais de Thèbes et d’Argos,
A ses Agamemnons, ses Laïus, ses Électres.
La Seine refléta, sinistre, ces trois spectres,
Le roi soldat, le roi césar et le roi dieu,
Reconnut Louis treize et chercha Richelieu.
Le vieux Louvre entr’ouvrit ses royales croisées.
Eux, muets, s’avançaient vers les Champs-Élysées.

II. Les Cariatides

Puissant Germain Pilon, toi qui, rude ouvrier,
Entendis la douleur dans les gouffres crier,
Qui sentis l’art divin protester et combattre,
Toi qui, sous les héros et sous les Henri quatre,
Dédaignant Saint-Germain, Chambord et l’Œil-de-bœuf,
Groupas les mascarons tragiques du Pont-Neuf,
Colossal pétrisseur des formes ténébreuses,
Toi qui savais qu’ouvrant ses gueules douloureuses,
La demi-brute aboie après les demi-dieux,
Et que tout le dédain de l’abîme odieux,
Tout le deuil de l’enfer et du bagne grimace
Sur le visage informe et profond de la masse,
Ô dur géant, tandis que les autres sculpteurs,
Épris du bas-relief superbe des hauteurs,
Ciselaient le fronton de la toute-puissance ;
Tandis que sur le socle où le prêtre l’encense,
Comme un olympien hautain et gracieux,
Écoutant la fanfare idéale des cieux
Qu’accompagnent les vents, mystérieux orchestre,
Ils dressaient dans l’azur César, fantôme équestre ;
Tandis qu’ils prosternaient sous Tibère vieillard
La flatterie infâme et splendide de l’art,
Et qu’ils faisaient lécher Néron ou Louis onze
Par les langues de feu des fournaises du bronze,
Et que, prostituant le ciseau souverain,
Ils faisaient deux laquais du marbre et de l’airain ;
Pendant que, bâtissant pour la terre enchaînée
Quelque Héliogabale ou quelque Salmonée,
Ils montraient le tyran, glaive au flanc, sceptre en main,
Serein, presque au delà de l’horizon humain,
Debout dans l’empyrée où l’on voit l’aube poindre,
Si loin qu’il semble grand, si haut qu’il paraît joindre
La couronne d’orgueil qui sur la terre luit
Avec celle que peut donner la sombre nuit,
Et qu’on voit resplendir au fond des sacrés voiles
Son front ceint de lauriers vaguement ceint d’étoiles ;
Pendant qu’ils construisaient sur d’altiers piédestaux
De vastes empereurs traînant de lourds manteaux,
Des princes échappant dans le bronze à la fange,
Et qu’ils transfiguraient le despote en archange,
Et qu’ils faisaient le maître, et qu’ils faisaient le roi,
Et qu’ils faisaient le Dieu, tu fis le peuple, toi !
Tu fis le grand vaincu qui crache de la lave ;
Tu fis le grand forçat, tu fis le grand esclave ;
Au niveau de l’horreur et du deuil abîmé,
Tu tordis dans sa nuit l’effrayant opprimé !
Sous les Charles sanglants se lavant aux aiguières,
Sous les Louis suivis des fauves Lesdiguières,
Sous François à l’œil fier, sous Diane au pied nu,
Tu sentis remuer l’Encelade inconnu ;
Tu levas des vivants l’affreux drap mortuaire,
Et tu leur dis : ― Venez, je suis le statuaire !
Venez, vous qui souffrez ! vous qui pleurez, venez !
Venez, tous les lépreux, venez, tous les damnés !
Sous un socle royal je vais sur cette frise
Vous faire fourmiller dans la pierre âpre et grise.
Misère, maladie, ô deuils, haillons pendants,
Colère du grabat, faim qui montres les dents,
Venez, j’étalerai sous ce roi vos ulcères
Saignants, affreux, cruels, formidables, sincères ;
Je vous donnerai vie et corps sur ce vieux pont
Où la clameur du fleuve à vos douleurs répond ;
L’hiver, à l’heure obscure où le vent crie et souffre,
Vous entendrez passer toutes les voix du gouffre
Sous ces arches d’écume et de trombe et de nuit ! ―
Alors l’antique horreur sortit de son réduit ;
Alors ton œil plongea dans tous les purgatoires ;
Alors vinrent à toi toutes les faces noires ;
Et ton souffle alluma des flammes dans ces yeux,
Et tout ce tourbillon de fronts mystérieux
S’abattit à jamais sur ces dalles funèbres
Comme un essaim hideux de mouches des ténèbres.
Ô mascarons d’un doigt magistral ébauchés !
Êtres vertigineux ! tristes géants couchés !
En butte à ce qui souille ainsi qu’à ce qui change,
Éclaboussés par l’onde et tachés par la fange !
Leurs têtes, où l’oiseau fait sa fiente et son nid,
Percent lugubrement l’étrave de granit
Et s’avancent sur l’eau comme de noires proues,
Et leur corps se prolonge en pavé sous les roues,
Sous les talons ferrés et sous les pas perdus ;
Les attelages lourds, sous le fouet éperdus,
Marchent sur eux traînant des chaînes et des câbles,
Et, par moments, les pieds, les galops implacables,
La ruade féroce et l’affreux choc des fers
À ces durs patients arrachent des éclairs.

Oh ! qui que vous soyez, qui, penchés sur les choses,
Sondez l’humanité dans ses métempsychoses,
Approchez, regardez, méditez, et tremblez.
Les voilà tous pressés, accouplés, rassemblés ;
Voilà tous les souffrants et tous les lamentables ;
Voilà les ramasseurs de miettes sous les tables ;
Voilà tous les abjects vaguement entrevus ;
Voilà Scapin, voilà Sancho, voilà Davus ;
La chimère se mêle au réel qui l’attire ;
Le valet rit, surpris d’être aussi le satyre ;
Voilà les portefaix de tout le poids humain.
Ils regardent passer hier, aujourd’hui, demain,
Ce qui naît, ce qui meurt, ce qui va, ce qui sombre,
Ce qui flotte, attentifs on ne sait à quelle ombre.
Ils font de l’onde vaine un lugubre examen.
L’eau s’évade et poursuit son tortueux chemin
Par sa pente au hasard en liberté conduite,
Sous ces captifs penchés, tantales de la fuite.
Le reflet des eaux fait, sous l’âpre entablement,
De profil en profil errer un flamboiement,
Et la chauve-souris de l’aile les effleure.
Est-ce que cela raille ? Est-ce que cela pleure ?
Ô bouches où l’esprit qui passe, d’horreur plein,
Rêve Pantagruel et retrouve Ugolin !
Masque de Rabelais sur la face de Dante !
Progression d’angoisse et d’horreur ascendante !
Fronts où flambe l’enfer, comme la tombe froids !
Ô larves ! visions de l’invisible ! effrois !
Mascarade aperçue à travers le suaire !
Morne évocation du mage statuaire
Qui n’a que Michel-Ange ou Milton pour rival !
Sinistre mardi gras des spectres ! carnaval
De l’infini, flottant dans le souffle insondable !
Descente de Courtille énorme et formidable
Pétrifiée au mur du songe et de la nuit !
Est-ce que l’ouragan qui frissonne et qui fuit
Ne va pas emporter cette fresque de pierre ?
Dieu ! qu’est-ce que l’église et le trône ont pu faire
À ce peuple sans nom, sans lumière, sans voix,
Sans espoir, qui sanglote et ricane à la fois
En regardant, du fond du néant qui le couvre,
D’un côté Notre-Dame et de l’autre le Louvre ?

Oh ! Ces enfantements et ces créations,
Ces rencontres de l’âme avec les visions
Pèsent sur le génie, et, le courbant à terre,
Le penchent du côté le plus noir du mystère.
Du jour où tout ce monde étrange t’apparut,
Des passions d’en bas râlant l’horrible rut,
T’apportant des douleurs la sublime démence,
Ô sculpteur, à partir de cet instant immense,
Ta pensée à jamais fut mêlée à la nuit !
Homme grand parmi ceux qu’une flamme conduit,
Oui, maître, ce fut là ta puissance et ta gloire :
Aux princes effarés de force et de victoire,
Au pouvoir ignorant les devoirs et les droits,
Au palais sidéral des reines et des rois,
À l’immense colosse impérial qui lève
Sa tête dans l’éclair du vertige et du rêve,
Au trône sombre ayant pour dais le firmament,
Au monarque, tu fis le grand soubassement,
L’homme ; sous le tyran tu mis la multitude !
Les puissants rayonnaient dans leur haute attitude,
Confiants, sûrs du vent, sûrs du flot, sûrs du port ;
Toi, grave et dédaigneux, tu donnas pour support
À leur calme, à leur joie, à leur crime, à leurs fêtes,
L’hydre cariatide aux millions de têtes ;
Au-dessous de leur gloire, au-dessous de ces noms
Sonnés par la trompette et dits par les canons,
Au-dessous des splendeurs, des vertus proclamées,
Et de la nudité des fières renommées,
Et de tout ce qui crie : Adorez ! je suis beau !
Je suis pourpre, je suis glaive, je suis flambeau !
Tu fis, dans le brouillard livide qui s’écroule,
Ramper le gigantesque anonyme, la foule.
Sous les jeux et les ris, sous les molles amours,
Sous Valois, sous Bourbon, sous Condé, sous Nemours,
Sous la tendre Chevreuse et la blonde d’Humière,
Sous toute la beauté dans toute la lumière,
Sous l’olympe royal, hautain, splendide à voir,
Tu sculptas le supplice inouï du bloc noir,
L’angoisse de la masse informe, et le calvaire
Du manant redoutable et du granit sévère.
Les puissants rayonnaient, faisant en liberté
Le partage insolent de la prospérité,
Désaltérant leur soif toujours inassouvie,
Prenant tout le bonheur, prenant toute la vie ;
Vénus regardait Mars avec ses plus doux yeux ;
Les fiers drapeaux faisaient de grands frissons joyeux ;
Les rois étaient armés, les femmes étaient nues ;
Les chasses s’enfuyaient au fond des avenues ;
Tout était le palais, le banquet, le gala ;
Toi, tu fis, en regard de tout ce Louvre-là,
Brusquement, aux lueurs de la torche qui brille,
Du grand cachot Misère apparaître la grille
Et les faces qu’on voit à travers ses barreaux !
Ô prostestation terrible ! les héros,
Les gagneurs de bataille et les dieux de la terre,
Des hauts arcs de triomphe habitant l’acrotère,
Vainqueurs, cuirassés d’or, vêtus de diamant,
Du genre humain pensif sombre éblouissement,
Éclatants, radieux, vaillants, criant Montjoie,
Résumaient le miracle effrayant de la joie,
De l’azur sans nuage et sans fond, du soleil ;
Toi, songeur, tu voulus que là, sous leur orteil,
Tout un monde aux rictus sans fin, aux yeux sans nombre,
Effroyable, exprimât le prodige de l’ombre !
Ton art, que jusqu’aux fronts réprouvés tu courbas,
Sous les monstres d’en haut mit les monstres d’en bas,
Le peuple, qui se fait chaque jour moins difforme,
Et qui deviendra grand sans cesser d’être énorme.
Oui, l’Averne terrestre avec ses Ixions,
Le poème hagard des malédictions,
Gueux, cagoux, malingreux, bohémiens, marranes,
Le menton bestial du paria, les crânes
Que sous son bas plafond l’ignorance a faits plats,
Les fauves suppliants, tout ce qui dit : hélas !
Sylvains et paysans entrevus sous les lierres,
Lèvres avec l’injure et le cri familières,
L’oreille où s’est empreint le pavé, dur chevet,
La maigreur que la loque en grelottant revêt,
Le maraud, le manant, le prolétaire blême
À qui Malthus dit : Meurs ! quand Jésus lui crie : Aime !
Les pauvres frémissant de se sentir bandits,
La lèpre des cloisons malsaines du taudis
Gagnant l’habitant sombre, et passant, incurable,
Du mur de la misère au front du misérable,
Idiots, mendiants râlant sur les chemins,
Tout le fourmillement des cloportes humains,
Le berceau condamné, l’innocence punie,
Les mourants éternels de la grande agonie,
Un Pélion hideux sous un splendide Ossa,
Voilà ce que ton bras titanique entassa !
Et, tandis qu’on sculptait, pour le sceptre et l’épée,
Le bronze dithyrambe et le marbre épopée,
Ô poëte, tu fis grimacer à jamais
Sous les guerriers d’airain des lumineux sommets,
Sous les déesses d’aube et de blancheur vêtues,
Les masques, populace horrible des statues !
Et pour égayer l’œuvre étrange, dans ce tas
De maux, de désespoirs, de sanglots, tu jetas
Toute une parodie infernale et farouche,
Brusquet, Guillot Gorju, Turlupin, Scaramouche,
Tous les spectres qui font trembler de leurs discours
Le tréteau de la rue ou le tréteau des cours ;
Tu les fis vivre là ! Mais, à ton insu même,
Devin qu’illuminait une clarté suprême,
Ayant de l’avenir déjà l’âpre sueur,
Railleur démesuré, tu mettais la lueur
Des révolutions dans le regard des faunes ;
Tu mêlais aux Pasquins de vagues Tisiphones ;
C’est presque en menaçant les rois qu’au-dessous d’eux
Tu sculptais leurs fous noirs et leurs bouffons hideux,
Et ta fatale main, ô grand tailleur de pierre,
Dans Trivelin sinistre ébauchait Robespierre.

Ce dur Germain Pilon que l’abîme inspirait,
Ce prophète, était-il dans son propre secret ?
Avait-il, âme vaste aux grands hasards poussée,
La révélation de toute sa pensée ?
Savait-il, ce songeur, quel symbole il jetait
Sur ce gémissement qui jamais ne se tait,
Sur ce fleuve qui glisse ainsi qu’une couleuvre ?
Son regard plongeait-il jusqu’au fond de son œuvre ?
Mystère ! Avoir sculpté les douleurs, les affronts,
L’effroi, la peine ; avoir à ces tragiques fronts
Donné pour miroir l’onde, autre image des foules ;
Sur la vague, où du vent passent les tristes houles,
Sur tous les plis que fait le grand linceul des flots,
Sur l’âpre inquiétude et sur les longs sanglots
Que le fleuve orageux dans sa fuite promène,
Ô terreur ! avoir mis toute la ride humaine
Et tous les froncements du sourcil de la nuit ;
Avoir, dans l’avenir par Dieu même introduit,
Montré l’émeute aux rois comme la mer aux grèves ;
Avoir démuselé les gorgones des rêves ;
Avoir multiplié Méduse sur ce mur
Où l’art vertigineux ouvre son œil obscur ;
Évoquer le vieillard, l’homme, l’enfant, la femme ;
Effarer le granit et le pénétrer d’âme ;
Faire pleurer la pierre et la désespérer ;
Ouvrir tout l’horizon du gouffre, et l’ignorer !
Être, sans s’en douter, le précurseur terrible ;
Être, sans le savoir, Titan ; est-ce possible ?
Dieu ! collaborateur ténébreux et serein !
Qui sait si le génie, effrayant souverain
À qui les astres font dans l’ombre un diadème,
A l’intuition totale de lui-même ?
Oh ! de l’esprit humain ces grands amphictyons,
Dante, Isaïe, Eschyle, ― étranges questions ! ―
Cervante et Rabelais, savaient-ils leur empire ?
Shakspeare, ô profondeurs ! voyait-il tout Shakspeare ?
Molière par Molière était-il ébloui ?
Qui pourrait dire non ? Qui pourrait dire oui ?
Qu’importe ! Après avoir mis ce deuil sur ce râle,
Le sculpteur est rentré dans sa nuit sidérale,
Calme et sombre, et léguant aux siècles ce tableau :
La passion du peuple et le tourment de l’eau !
Et maintenant passez, et tâchez de comprendre !
Homère savait-il qu’il faisait Alexandre ?
Socrate savait-il qu’il engendrait Jésus ?
Ô gouffres de l’esprit vaguement aperçus !
Amer Germain Pilon qui dans la nuit nous plonges,
Qui sait, dans le dédale insensé de tes songes,
À quelle porte d’ombre et d’horreur tu frappas ?
Qui sait si ton poëme inouï ne vient pas
De plus loin que la terre et de plus haut que l’homme,
Des profondeurs que nul ne connaît et ne nomme,
Du précipice ouvert au delà du cercueil ?
Qui sait si tu n’as point contemplé l’affreux deuil
De la nature immense, et si, funèbre artiste,
Tu n’avais pas en toi le souffle le plus triste
Dont puisse frissonner un esprit sous les cieux,
La désolation du Mal mystérieux,
Quand, regardant ces flots, tu penchas, noir génie,
L’éternel grincement sur la plainte infinie ?

Or, tandis que les eaux fuyaient, mouvants miroirs,
En voyant les trois rois marcher sur les quais noirs,
Les masques monstrueux éclatèrent de rire,
Éclat si ténébreux et plein d’un tel martyre
Qu’aujourd’hui même, après que tant de flots d’oubli
Ont coulé sous ce pont chancelant et vieilli
Depuis la sombre nuit qu’en frissonnant j’éclaire,
Plusieurs des mascarons du fronton séculaire
En gardent le reflet dans leur œil flamboyant,
Et sont encor fendus de ce rire effrayant.
Et celui qui riait le plus haut dans le gouffre,
Larve ayant dans les dents une lueur de soufre,
Face mystérieuse aux cyniques sourcils
Soudain épanouie en fauve Némésis,
Jeta ce cri :  ― Troupeau, tourbe, foule hagarde,
Manants, réveillez-vous ! populace, regarde ;
Ouvrez vos yeux obscurs de larmes chassieux ;
Voici trois de vos rois qui marchent sous les cieux.
Leur front a la noirceur que laisse un diadème.
Ils ont plus d’ombre en eux que n’en a la nuit même,
Car c’est après la mort le sort de tous ces dieux
Plus ténébreux, ayant été plus radieux.
Ils vont. Où donc vont-ils ? Allez ! allez ! qu’importe !
Vous n’avez pas besoin qu’on vous pousse la porte,
Rois ! la route est pavée et large est le terrain ;
Allez ! ― L’un est en marbre et deux sont en airain ;
Ces rois sont faits des cœurs de tous les rois leurs pères. ―
Vous tous, réveillez-vous au fond de vos repaires,
Serfs qui depuis mille ans traînez l’immense croix.
Et regardez passer ces spectres qui sont rois !
Vous en avez pleuré, voici l’heure d’en rire.
Qui sont-ils ? Écoutez ce que je vais vous dire.

Le premier, c’est la joie. Il fit tout en riant ;
Il riait à la guerre, il riait en priant ;
Le jour qu’il vint au monde, adopté par la gloire,
Son aïeul fit chanter sa mère et le fit boire ;
Ce roi de belle humeur a ri jusqu’au tombeau ;
C’est en riant qu’il fit de Dieu son escabeau ;
Il marcha sur l’autel pour monter sur le trône ;
Des meurtriers des siens il recevait l’aumône ;
Il riait tant, qu’il dut exiler d’Aubigné,
Car le joyeux ne peut que chasser l’indigné ;
Suivi de ses féaux, vaillantes valetailles,
Il s’épanouissait ; il aimait les batailles
Et les filles, cherchant gaîment tous les hasards.
Oh ! d’Estrée et de Bueil, d’Entrague et des Essarts !
Nuits ! parcs mystérieux, murmures des cascades !
Ô danses et chansons sous les pâles arcades !
Nymphes reines ! ô rois satyres et sylvains !
Ô bon Henri ! beautés, folles aux yeux divins !
Ces chiennes de l’amour, comme il s’en faisait suivre !
Comme il les enivrait de l’extase de vivre !
Comme il leur prodiguait les bijoux florentins,
Les fêtes, les ballets, les concerts, les festins
Sur qui, pour laisser voir les cieux, le plafond s’ouvre,
Les lits de brocart d’or dans les chambres du Louvre,
Et les vastes palais et les riches habits,
Et dans la pourpre en feu la braise des rubis,
Et les perles des mers dans les flots de la soie !
Ô temps heureux ! Autour de ce trône de joie
Les juges, pour servir la royauté fougueux,
Allaient expédiant dans l’ombre un tas de gueux ;
On pendait des marauds et des rustres, rebelles
À la taxe, à la taille, aux aides, aux gabelles,
Va-nu-pieds refusant les impôts ; il faut bien
Que quelqu’un paie en somme et le roi n’y peut rien ;
Et le soir, à travers le doux bruit des fontaines,
Quand les rires, mêlés aux musiques lointaines,
Semblaient accentuer la flûte et le hauthois,
Quand dans le jardin sombre épaissi comme un bois
On voyait des amants errer, et sous les branches
D’ardents profils chercher de vagues gorges blanches ;
Quand dans les fleurs de lys planait l’amour ailé ;
Quand Danaé vaincue offrait tout bas sa clé,
À l’instant où le roi, ravi, charmant, affable,
Jupiter fou, riait avec toute la fable,
Gai, ne quittant Léda que pour reprendre Hébé,
Et rendait le baiser qu’il avait dérobé
À quelque Gabrielle, à quelque Jacqueline,
Une brise jetait du haut de la colline
Une haleine de tombe entre ces deux baisers ;
Et, non loin de ces jeux et de ces ris, brisés,
Nus, grelottant au vent sous les poutres muettes,
S’entre-choquant l’un l’autre et heurtés des chouettes,
Envoyant des bruits sourds jusqu’au royal balcon,
Les squelettes tordaient leur chaîne à Montfaucon !
Ce qui n’empêche pas que ce roi Henri quatre,
Ce Vert-galant qui sut aimer, boire et combattre,
Soit le meilleur de ceux qu’on appelle les rois.

Celui qui vient après fut moins joyeux ; ses lois
Buvaient du sang ; il fut comme un couteau qui tombe ;
Son trône ténébreux eût une odeur de tombe,
Et le vautour y songe encore au haut du mont ;
Faible et lugubre, il eut pour bras Laubardemont,
Pour cerveau Laffemas, pour âme La Reynie ;
Un homme rouge fut son sceptre et son génie ;
Son amitié menait, pour peu qu’on s’y fiât,
Concini dans l’égout, au billot d’Effiat ;
Il semblait à ce roi, sombre tête perdue,
Que toute branche était comme une main tendue
Demandant un cadavre ; il ne refusait pas ;
Les arbres devenaient potences sous ses pas ;
Jamais il ne laissait son prévôt la main vide ;
Il jetait au supplice, affreuse goule avide
Qu’il croyait voir toujours dans l’ombre mendier,
Tantôt Galigaï, tantôt Urbain Grandier ;
Il cherchait le charnier comme Henri la mêlée ;
Il ne haïssait point l’odeur de chair brûlée ;
Des chambres de torture il écoutait les bruits ;
Ce vendangeur avait pour pommes et pour fruits
Les paniers du bourreau pleins de têtes coupées ;
Dans sa tenaille ardente il tordait les épées ;
Son prêtre lui faisait faire ce qu’il voulait ;
D’une soutane horrible il était le valet ;
Le sang l’éclaboussait des talons au panache ;
Il séparait les duels avec un coup de hache ;
Dépeuplant le sillon, décimant le manoir,
Il a sous les chouquets étendu le drap noir
À Paris, à Toulouse, à Nante, à la Rochelle ;
Et de tous les gibets il a tenu l’échelle ;
Et sa main en avait gardé le tremblement.
Ce temps fut morne, obscur, douloureux, inclément,
Implacable, et la Grève en fut la seule fête.
Tant que dura ce roi, le peuple eut sur la tête,
Au lieu d’azur, au lieu d’astres, au lieu de ciel,
On ne sait quoi de bas, d’infâme et de cruel ;
On entendait la mort marcher sur cette voûte ;
Ce règne eut pour plafond l’échafaud qui s’égoutte ;
Donc ce roi, c’est le Juste.

Et celui qui le suit,
C’est le Grand. Ce héros, ce roi dont le front luit,
Fut magnifique ; il fut le maître incomparable ;
Fier, il avait sous lui la foule misérable,
Les disettes, les deuils, les détresses, les pleurs,
Un chaos de grabats, de fièvres, de douleurs ;
Il fit, magicien, sortir de ces broussailles
Cette fleur gigantesque et splendide, Versailles.
Il fut le roi choisi, de puissance inondé ;
Il eut Colbert, il eut Molière, il eut Condé ;
Il fut lumière ainsi que Bel à Babylone ;
Son trône fut si haut qu’il devint le seul trône,
Et tous les rois étaient de l’ombre devant lui ;
La terre avait pour but d’occuper son ennui ;
Et la toute-puissance et l’empire et la gloire
Et l’amour et l’orgueil faisaient dans la nuit noire
Au-dessus de sa tête un abîme étoilé ;
Gloire à lui ! sous ses pieds, tandis que, Dieu voilé
Par toutes les splendeurs sur son front réunies,
Homme soleil ayant pour rayons des génies,
Vêtu d’or, triomphant, heureux, vertigineux,
Ne faisant point un pas qui ne fût lumineux,
Flamme, astre, il empourprait son olympe superbe,
Le peuple, n’ayant pas de pain, mangeait de l’herbe,
La nudité hurlait et se tordait les mains,
Les affamés gisants râlaient sur les chemins,
La France esclave avait un haillon pour livrée ;
Un hiver, on en vint à ceci que, navrée,
N’ayant plus une ronce à manger, ne sachant
Que faire, ayant brouté tous les chardons du champ,
La misère attaqua les mornes catacombes ;
Le soir on enjambait le mur triste des tombes ;
Des cimetières noirs l’homme chassait les loups ;
De la bière pourrie on écartait les clous,
Et le peuple fouillait de ses ongles les fosses ;
Les femmes blasphémaient et pleuraient d’être grosses,
Et les petits enfants rongeaient les os des morts ;
Les mères des cercueils tâchaient d’ouvrir les bords,
Cherchant ce qu’on pourrait manger dans ces décombres,
Creusant, mordant ; si bien que les trépassés sombres,
Se dressant à travers les tombeaux écroulés,
Disaient à ces vivants : qu’est-ce que vous voulez ?
Mais qu’importe ! il fut grand ; il mit le monde en flamme ;
Il fut le nom vainqueur que la foudre proclame ;
Et les drapeaux au vent, les tambours, les canons,
Les batailles nouant leurs orageux chaînons,
Les plaines par la mort des villes élargies,
Le réseau flamboyant des vastes stratégies,
Turenne, Luxembourg, Schomberg, Lorge, Brissac,
Et Namur massacrée et Courtray mise à sac,
L’incendie à Bruxelle et le pillage à Furnes,
Les fleuves rougissant de sang leurs sombres urnes,
Gand, Maëstricht, Besançon, Heidelberg, Montmédy,
La boucherie au nord, la tuerie au midi,
L’Europe ravagée, écrasée, étouffée,
Lui firent dans son Louvre un colossal trophée
De ruine, de nuit, de cendre et de tombeaux.
Mais c’est peu, les cités ainsi que des flambeaux
Brûlant et répandant leur lueur sur la terre ;
C’est peu l’éclat guerrier, la gloire militaire,
Cette goutte de sang qui s’élargit toujours ;
C’est peu le choc des camps, l’écroulement des tours ;
La guerre, cheval fauve, au-dessus des frontières,
Jetant aux fronts des rois ses ruades altières,
C’est peu ; c’est peu l’épique et vaste assassinat
De l’Artois, de la Flandre et du Palatinat ;
Remplacer les moissons par des flots de fumées,
Coucher sur les sillons des cadavres d’armées,
Briser les escadrons contre les escadrons,
Ce n’est rien ; ce n’est rien la clameur des clairons,
L’obus crevant les murs, les places bombardées,
Gengiskhan et Timour passés de cent coudées ;
Il fit plus, il se fit le grand bourreau de Dieu ;
Pieux, il ramena, par le fer et le feu,
Son peuple à la candeur de la foi catholique ;
Et Rome admire encor, dans sa joie angélique,
Ce qu’il a fait blanchir, en ces temps immortels,
D’âmes, de cœurs, d’esprits, au pied des vrais autels,
Et de crânes au pied de la potence horrible.
Oh ! comme l’évangile extermine la bible !
Comme c’est beau, le roi plein d’un dieu furieux !
Splendides flamboiements du saint glaive des cieux !
De quoi les rois chrétiens ne sont-ils pas capables
Lorsqu’il faut venger Dieu de ces maudits, coupables
Du crime de vouloir prier à leur façon !
Ô spectacle admirable ! exil, bagne, prison,
Des pasteurs, des docteurs, des hommes consulaires
Courbés sous le bâton dans le banc des galères,
Cinq cent mille bannis, cent mille massacrés,
Dix mille brûlés vifs, rompus vifs, torturés,
Patients en chemise au seuil des basiliques,
Tourbillon des bûchers sur les places publiques,
Âcre fumée ayant des râles dans ses plis,
Surprises, guets-apens, gens tués dans leurs lits,
Juges fatals passant ainsi que des tonnerres,
Pinces tordant des seins de femme, octogénaires
Dont la barre de fer fait crier les vieux os,
Tous les dogues du meurtre ouvrant leurs noirs naseaux,
Rivières rejetant les noyés sur leurs plages,
Cavalerie affreuse écrasant les villages,
Feu, ravage, viol, le carnage, le sang,
La fange, et Bossuet, sinistre, applaudissant !
Ô roi pieux béni de l’église qu’il sauve !
Tout un peuple traqué comme une bête fauve !
Oui, ce fut comme un vol de sanglants éperviers ;
Montrevel sur Tournon, Lamoignon sur Viviers ;
Oui, ce fut monstrueux, oui, ce fut lamentable ;
On tuait dans la rue, on tuait dans l’étable ;
On jetait dans le puits l’enfant criant Jésus,
La mère, et l’on mettait une pierre dessus ;
On sabrait du pasteur la vieille tête chauve ;
Les crosses des mousquets écrasaient dans l’alcôve
La nourrice au berceau, l’aïeule à son rouet ;
Siècle affreux ! les dragons chassaient à coups de fouet
Devant eux des troupeaux de femmes toutes nues ;
La débauche inventait des rages inconnues ;
L’orgie imaginait des supplices ; le vin
Inspirait Sabaoth dans son courroux divin ;
Cent monstres bondissaient de contrée en contrée ;
La cartouche éclatait dans la vierge éventrée ;
L’orthodoxie était comme un tigre qui rit,
Tartuffe encourageait de Sade au nom du Christ !
Fanatisme hideux, implacables doctrines,
Faisant de tout un peuple un monceau de ruines,
Affreux, le sabre aux dents, le crucifix au poing !
Tu ne crois pas en Dieu, Louvois ! tu n’y crois point,
Letellier ! Ah ! vieillards, mères, enfants, victimes !
Ce sont les ennemis de Dieu qui font ces crimes ;
Le servir de la sorte, avec du sang aux mains,
C’est vouloir l’étouffer dans le cœur des humains ;
Ces religions-là, ce sont les pelletées
De terre que sur Dieu jettent les noirs athées !
Et c’est pourquoi ce roi rayonne ; il est flagrant
Que l’autre étant le juste, il faut qu’il soit le grand.
Ô grandeur, de charnier et de meurtre mêlée,
Qui de têtes de mort apparaît étoilée !
Lion superbe ayant le chat pour compagnon !
Conquérant coudoyé par les supplices ! nom
Où la veuve Scarron jette son ombre vile !
Sceptre qui s’est laissé manier par Bâville !
Glaive altier dont la fouine a léché le fourreau !
Lauriers où sont marqués les dix doigts du bourreau !
Roi qui tresse la claie et comble la voirie !
Ô couronne des lys qui, la nuit, se marie
Au bonnet de béguine où l’église souda
La calotte de fer du vieux Torquemada !
Ô peuple que son roi broie et détruit ! désastre
D’un monde sur qui tombe et s’écrase son astre !
Tout le soir de ce règne appartient aux hiboux ;
Dans ce noir crépuscule ils sortent de leurs trous ;
Les billots, les poteaux mêlent leurs vagues formes,
Et l’on voit se dresser, monstrueuses, énormes,
Une roue au couchant, une roue au levant,
Où pendent, disloqués, dans les souffles du vent,
Deux cadavres, sur qui tout le genre humain prie,
L’un est la conscience et l’autre est la patrie.
Ô grand Louis, héros, vainqueur, sacré, flatté,
Adoré, l’avenir, qui dit la vérité
Plus haut que les Fléchiers et que les Bourdaloues,
T’offre un char triomphal, mais avec ces deux roues. ―

Il se fit un silence, et le masque un moment
Se tut, puis se remit à rire affreusement.
— Allez ! le fleuve gronde et le vent se courrouce.
Allez ! allez, les rois ! Où vont-ils ? qui les pousse,
N’ayant plus d’intérêt dans ce monde vivant ?
Et qu’est-ce donc qu’ils ont à marcher en avant ?
Allez ! allez ! où donc les mènes-tu, nuit blême ?
Nuit ! ces trois rois en vont chercher un quatrième.

Ce quatrième-là, comment le raconter ?
Venu pour tout corrompre et pour tout éhonter,
Il ne fut pas le roi du sang, mais de l’écume.
L’autre était le soleil, il vint, et fut la brume ;
Il fut l’impur miasme, il fut l’extinction
De la dernière haleine et du dernier rayon ;
Il répandit sur l’âme humaine exténuée
Tout ce que le bourbier peut jeter de nuée.
Il s’appela Rosbach, il s’appela Terray ;
Adieu le pur, le grand, le saint, le beau, le vrai !
Corruption, débauche, impudeur, arbitraire,
Un sinistre appétit de faire le contraire
De ce que veut l’honneur, un satyre à l’affût,
Boue et néant, voilà ce que cet homme fut.
D’autres rois ont été flairés par les orfraies ;
Ils ont été les pleurs, les tortures, les plaies,
Les terreurs, les fléaux ; celui-ci fut l’affront,
On vit sous lui le front de la France, ce front
Où la lueur de Dieu s’épanouit et monte,
Apprendre la courbure horrible de la honte ;
Ô deuil ! le drapeau franc et la peur mariés,
Deux vils sauve-qui-peut en même temps criés
Ici par la faillite, et là, par la déroute ;
La vieille honnêteté publique croulant toute ;
L’honneur mort ; dans un siècle un seul jour : Fontenoy ;
Ce règne est une cave, et sous ce lâche roi
Tout s’éclipse, grandeur, victoire, exploits célèbres ;
Et, de mille fils noirs traversant les ténèbres,
Tout au fond, arrêtant dans leur vol vers l’azur
La grâce, la beauté, la jeunesse au front pur,
Son lit sombre rayonne en toile d’araignée.
Et cependant la terre est d’aurore baignée,
Un jour se lève, on sent un souffle frissonner ;
La France est une forge où l’on entend sonner
Le marteau du progrès et l’enclume du monde ;
Tout monte à l’idéal, lui, plonge dans l’immonde ;
La France marche au jour, lui dans l’ombre s’enfuit ;
Auprès de la lumière il élève la nuit ;
En regard de Paris, ce roi bâtit Sodome.
Or on allait cherchant un surnom à cet homme.
Voyez : instincts rampants, amours empoisonneurs,
Toutes les lâchetés et tous les déshonneurs,
Ignorance du bien et du mal, turpitude,
Bon visage aux méchants, orgie, ingratitude,
Soupir de délivrance à la mort de son fils ;
Organisant la faim, faisant d’affreux profits
Sur les peuples hagards que la misère mine,
S’engraissant de leur diète et mangeant leur famine,
Roi vampire ; riant des sanglots, sourd aux cris ;
Rampant, faisant régner l’Angleterre à Paris ;
Laissant rouer Calas, laissant brûler Labarre ;
Dur par indifférence et mollesse, barbare
Pour ne pas se donner la peine d’être bon ;
Fumier fleurdelysé, Vitellius Bourbon ;
Ayant sous ses plaisirs des prisons sépulcrales,
Des pleurs dans la Bastille exécrée, et des râles
Dans les cages de fer du vieux mont Saint-Michel ;
Petit-fils de cent rois, mais pas le plus cruel,
Pas le plus oppresseur du peuple et de l’empire,
Pas le plus furieux ni le plus fou ; ― le pire ;
Le plus vil ; exilant quiconque ose penser ;
Débile, et par accès tâchant de redresser
Quelque horrible pilier de l’antique édifice ;
Au fond du parc-aux-cerfs rêvant le saint-office ;
Ayant le mal pour but, la fange pour chemin ;
Ténébreux, soupçonné de bains de sang humain ;
Foulant aux pieds le droit et la vertu, chimères ;
Infâme ; soulevant des émeutes de mères ;
Froid regard, pied sali, front hautain, cœur fermé ;
Comment nommer ce roi, sinon le Bien-Aimé ?
On le méprise tant, ce malheureux, qu’on pleure.
Monstre ! il suffit qu’un fou d’une épingle l’effleure
Pour que ce Prusias devienne un Busiris,
Pour qu’on voie, au milieu de l’horreur et des cris,
Cent tourments, plus d’enfer que n’en a rêvé Dante,
Le feu, l’arrachement des membres, l’huile ardente,
Le plomb fondu qui fait d’un coupable un martyr,
Toute une éruption de supplices sortir
De son égratignure élargie en cratère.
Ô misérable ! il est le dégoût de la terre ;
Il est l’éclat de rire insolent de vingt rois ;
Et l’histoire lui tend l’opprobre et lui dit : bois !
Est-ce donc une loi, nuit, cieux incorruptibles,
Dieu bon, que les abjects succèdent aux terribles,
Qu’on n’échappe au torrent que pour choir au ruisseau,
Et que le sanglier soit suivi du pourceau !
La mort enfin souffla sur cette tête infâme ;
Il rendit à la nuit ce qu’on nommait son âme ;
Et comme on le portait, au glas sourd des beffrois,
À Saint-Denis où dort le noir monceau des rois,
Le lâche près du fort, l’impur près du féroce,
On vit, tandis qu’autour du funèbre carrosse
Les prêtres répandaient leur encens, vain brouillard,
Ruisseler de dessous le royal corbillard
On ne sait quelle pluie éclaboussant la roue
Qui suintait du char sombre et qui tachait la boue ;
C’était ce roi, ce maître et cet homme d’orgueil
Qui tombait goutte à goutte à travers son cercueil.
Despotes, vous vivez, vous dévorez le monde,
Vous avez Pompadour, Diane ou Rosemonde,
Vous riez, vous régnez ; les fronts se courbent tous ;
La honte des pays frémit derrière vous ;
Vous faites une tache immonde sur l’histoire ;
Vous mourez : ô la chère et l’illustre mémoire !
Et l’oraison funèbre appelée au palais,
Pleurante, met sa mitre et ses bas violets,
Et, vous mêlant à Dieu, célèbre vos obsèques,
Vos gloires ne font pas reculer les évêques,
Mais vos cadavres font reculer l’embaumeur. ―

Les masques bruissaient comme une onde en rumeur ;
On eût cru, dans un fond insondable et sublime,
Entendre chuchoter les vagues d’un abîme ;
Et l’un d’eux qui suivait les rois d’un œil ardent
S’écria :  ― Nord et sud ! orient ! occident !
Où le soleil se lève, où le soleil se couche,
Partout ! ils sont partout !… Oh ! le grand vent farouche,
Le vent d’en haut, quand donc se déchaînera-t-il ?
Le vent de deuil, le vent d’horreur, le vent d’exil
Qui roulera les rois dans ses larges bouffées,
Fera rugir d’effroi le lion des trophées,
Trembler le piédestal sous son orageux flot,
Et prendre à la statue équestre le galop ?
Ô colosses de bronze et de pierre, monarques
Dont le globe meurtri porte partout les marques,
Tyrans, soyez maudits ! Puisse, à travers les cieux,
La nuit vous emporter d’un souffle furieux,
Et, le fouet de l’éclair aux mains, pâle et vivante,
Vous poursuivre, mêlant dans l’immense épouvante
Et le cheval de marbre et le cheval d’airain,
Et, rois ! faire à jamais, dans la terreur sans frein,
Au fond du gouffre, plein d’éternelles huées,
Sous votre fuite sombre écrouler les nuées ! ―
Et ce masque pleurait et jetait des cris sourds.
Derrière les trois rois qui s’avançaient toujours,
Implacable, il semblait la pâle conscience.
Le rieur effrayant lui cria : Patience !
Et les trois rois marchaient sur le quai ténébreux,
Sans entendre ces cris de l’ombre derrière eux.

III. L'Arrivée

Oh ! les mornes chevaux, comme ils allaient, farouches !
Nul souffle ne sortait de leurs fatales bouches,
Nul regard n’étoilait la noirceur de leurs yeux.
À mesure que, froids, sourds et silencieux,
Ils entraient plus avant dans la grande nuit triste,
L’infini, qui, muet, aux prodiges assiste,
Épaississait la brume au fond de l’horizon ;
Et les arbres, troublés d’un sépulcral frisson,
Tordaient leurs bras souffrants et leurs branches meurtries,
Tandis que cheminaient le long des Tuileries,
Toujours du même pas vertigineux et lent,
Les deux cavaliers noirs et le cavalier blanc.
Devant eux, comme un cap où les flots se déchirent,
L’angle de la terrasse apparut ; ils franchirent
Ce pas sombre, et le bruit cessa sur les pavés,
Et l’ombre fit silence ; ils étaient arrivés.
L’eau du fleuve fuyait, d’obscurité couverte.

Ô terreur ! au milieu de la place déserte,
Au lieu de la statue, au point même où leurs yeux
Cherchaient le Bien-Aimé triomphal et joyeux,
Apparaissaient, hideux et debout dans le vide,
Deux poteaux noirs portant un triangle livide ;
Le triangle pendait, nu, dans la profondeur ;
Plus bas on distinguait une vague rondeur,
Espèce de lucarne ouverte sur de l’ombre ;
Deux nuages traçaient au fond des cieux ce nombre :
— Quatrevingt-treize — chiffre on ne sait d’où venu.
C’était on ne sait quel échafaud inconnu.
Lugubre, il se dressait ; derrière sa charpente
De quelque étrange abîme on devinait la pente ;
Les arbres regardaient l’horrible vision ;
L’ouragan retenait sa respiration
Devant la silhouette informe et ténébreuse ;
Et tout semblait hagard ; tant la machine affreuse,
Rouge comme un carnage et noire comme un deuil,
Debout entre l’énigme et l’homme, sur un seuil
Qui peut-être est le ciel, peut-être la géhenne,
Contenait de néant, d’épouvante et de haine !
Sous le blême triangle une échelle tremblait.
L’échafaud, immobile et monstrueux, semblait
Communiquer avec la tombe universelle.
Une pourpre, semblable à celle qui ruisselle
Et qui fume le long du mur des abattoirs,
Filtrait de telle sorte entre les pavés noirs
Qu’elle écrivait ce mot mystérieux : Justice.
On devinait que l’âpre et farouche bâtisse,
Calme, définitive, inexprimable à voir,
Avait été construite avec du désespoir,
Et sortait des douleurs, des pleurs et des décombres ;
Et que les deux poteaux, dans les carrefours sombres
Où l’homme marche triste, aveuglément conduit,
Avaient jadis marqué les routes de la nuit ;
On pouvait, dans la brume où l’infini commence,
Lire sur l’un : Pouvoir, et sur l’autre : Démence ;
Le cercle, qui s’ouvrait sous le lourd coutelas,
Rappelait le carcan — et la couronne, hélas !
On sentait, à travers la vague horreur des rêves,
Que ce triangle était forgé de tous les glaives,
Du fer d’Achab ainsi que du fer d’Attila ;
Toute l’immensité de la mort était là,
Montant dans la nuée et jusqu’aux cieux terribles.
À peine palpitaient les choses invisibles ;
Pas un cri, pas un bruit, pas un souffle. Parfois,
Et ceci redoublait la terreur des trois rois,
Entre les deux sanglants et tragiques pilastres,
La brume s’écartait et l’on voyait les astres.
Car, ô nuit ! on sentait que Dieu, le grand voilé,
À cette chose étrange et triste était mêlé ;
L’éternité pesait dans ce lieu tout entière ;
Cette place fatale en semblait la frontière.

Les rois lisaient le mot écrit sur le pavé.
L’œil qui dans ce moment suprême eût observé
Ces figures, de glace et de calme vêtues,
Eût vu distinctement pâlir les trois statues.
Ils se taisaient ; et tout se taisait autour d’eux ;
Si la mort eût tourné son sablier hideux,
On en eût entendu glisser le grain de sable.
Une tête passa dans l’ombre formidable.
Cette tête était blême ; il en tombait du sang.
Et les trois cavaliers frémirent ; et, froissant
Vaguement le pommeau de sa lugubre épée,
L’aïeul de bronze dit à la tête coupée
(Dialogue funèbre et du gouffre écouté) :
— Oh ! l’expiation, dans ce lieu redouté,
Règne sans doute avec quelque ange pour ministre ?
Quel est ton crime, ô toi qui vas, tête sinistre,
Plus pâle que le Christ sur son noir crucifix ?
— Je suis le petit-fils de votre petit-fils.
— Et d’où viens-tu ?
— Du trône. Ô rois, l’ombre est terrible !
— Spectre, quelle est là-bas cette machine horrible ?
— C’est la fin, dit la tête au regard sombre et doux.
— Et qui donc l’a construite ?
— Ô mes pères, c’est vous.

Victor Hugo

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