Je m’en irai dans les chars sombres 
Du songe et de la vision ; 
Dans la blême cité des ombres 
Je passerai comme un rayon ; 
J’entendrai leurs vagues huées ; 
Je semblerai dans les nuées 
Le grand échevelé de l’air ; 
J’aurai sous mes pieds le vertige, 
Et dans les yeux plus de prodige 
Que le météore et l’éclair. 

Je rentrerai dans ma demeure, 
Dans le noir monde illimité. 
Jetant à l’éternité l’heure 
Et la terre à l’immensité, 
Repoussant du pied nos misères, 
Je prendrai le vrai dans mes serres 
Et je me transfigurerai, 
Et l’on ne verra plus qu’à peine 
Un reste de lueur humaine 
Trembler sous mon sourcil sacré. 

Car je ne serai plus un homme ; 
Je serai l’esprit ébloui 
À qui le sépulcre se nomme, 
À qui l’énigme répond : Oui. 
L’ombre aura beau se faire horrible ; 
Je m’épanouirai terrible, 
Comme Élie à Gethsémani, 
Comme le vieux Thalès de Grèce, 
Dans la formidable allégresse 
De l’abîme et de l’infini.

Je questionnerai le gouffre 
Sur le secret universel, 
Et le volcan, l’urne de soufre, 
Et l’océan, l’urne de sel ; 
Tout ce que les profondeurs savent, 
Tout ce que les tourmentes lavent, 
Je sonderai tout ; et j’irai 
Jusqu’à ce que, dans les ténèbres, 
Je heurte mes ailes funèbres 
À quelqu’un de démesuré. 

Parfois m’envolant jusqu’au faîte, 
Parfois tombant de tout mon poids, 
J’entendrai crier sur ma tête 
Tous les cris de l’ombre à la fois, 
Tous les noirs oiseaux de l’abîme, 
L’orage, la foudre sublime, 
L’âpre aquilon séditieux, 
Tous les effrois qui, pêle-mêle, 
Tourbillonnent, battant de l’aile, 
Dans le précipice des cieux. 

La Nuit pâle, immense fantôme 
Dans l’espace insondable épars, 
Du haut du redoutable dôme, 
Se penchera de toutes parts ;
Je la verrai lugubre et vaine, 
Telle que la vit Antisthène 
Qui demandait aux vents : Pourquoi ? 
Telle que la vit Épicure, 
Avec des plis de robe obscure 
Flottant dans l’ombre autour de moi. 

— Homme ! la démence t’emporte, 
Dira le nuage irrité. 
— Prends-tu la nuit pour une porte ? 
Murmurera l’obscurité. 
L’espace dira : — Qui t’égare ? 
Passeras-tu, barde, où Pindare 
Et David ne sont point passés ? 
— C’est ici, criera la tempête, 
Qu’Hésiode a dit : Je m’arrête ! 
Qu’Ézéchiel a dit : Assez ! 

Mais tous les efforts des ténèbres 
Sur mon essor s’épuiseront 
Sans faire fléchir mes vertèbres 
Et sans faire pâlir mon front ; 
Au sphinx, au prodige, au problème, 
J’apparaîtrai, monstre moi-même, 
Être pour deux destins construit, 
Ayant, dans la céleste sphère,
Trop de l’homme pour la lumière, 
Et trop de l’ange pour la nuit. 

II 

L’ombre dit au poète : — Imite 
Ceux que retient l’effroi divin ; 
N’enfreins pas l’étrange limite 
Que nul n’a violée en vain ; 
Ne franchis pas l’obscure grève 
Où la nuit, la tombe et le rêve 
Mêlent leurs souffles inouïs, 
Où l’abîme sans fond, sans forme, 
Rapporte dans sa houle énorme 
Les prophètes évanouis. 

Tous les essais que tu peux faire 
Sont inutiles et perdus. 
Prends un culte ; choisis ; préfère ; 
Tes vœux ne sont pas entendus ; 
Jamais le mystère ne s’ouvre ; 
La tranquille immensité couvre 
Celui qui devant Dieu s’enfuit 
Et celui qui vers Dieu s’élance 
D’une égalité de silence 
Et d’une égalité de nuit. 

Va sur l’Olympe où Stésichore, 
Cherchant Jupiter, le trouva ; 
Va sur l’Horeb qui fume encore 
Du passage de Jéhovah ; 
Ô songeur, ce sont là des cimes, 
De grands buts, des courses sublimes… 
On en revient désespéré, 
Honteux, au fond de l’ombre noire, 
D’avoir abdiqué jusqu’à croire ! 
Indigné d’avoir adoré ! 

L’Olympien est de la brume ; 
Le Sinaïque est de la nuit. 
Nulle part l’astre ne s’allume, 
Nulle part l’ombre ne bleuit. 
Que l’homme vive et s’en contente ; 
Qu’il reste l’homme ; qu’il ne tente 
Ni l’obscurité, ni l’éther ; 
Sa flamme à la fange est unie,
L’homme est pour le ciel un génie, 
Mais l’homme est pour la terre un ver. 

L’homme a Dante, Shakspeare, Homère ; 
Ses arts sont un trépied fumant ; 
Mais prétend-il de sa chimère 
Illuminer le firmament ? 
C’est toujours quelque ancienne idée 
De l’Élide ou de la Chaldée 
Que l’âge nouveau rajeunit. 
Parce que tu luis dans ta sphère, 
Esprit humain, crois-tu donc faire 
De la flamme jusqu’au Zénith ! 

Après Socrate et le Portique, 
Sans t’en douter, tu mets le feu 
À la même chimère antique 
Dont l’Inde ou Rome ont fait un dieu ; 
Comme cet Éson de la fable, 
Tu retrempes dans l’ineffable, 
Dans l’absolu, dans l’infini, 
Quelque Ammon d’Égypte ou de Grèce, 
Ce qu’avant toi maudit Lucrèce, 
Ce qu’avant toi Job a béni.

Tu prends quelque être imaginaire, 
Vieux songe de l’humanité, 
Et tu lui donnes le tonnerre, 
L’auréole, l’éternité. 
Tu le fais, tu le renouvelles ; 
Puis, tremblant, tu te le révèles, 
Et tu frémis en le créant ; 
Et, lui prêtant vie, abondance, 
Sagesse, bonté, providence, 
Tu te chauffes à ce néant ! 

Sous quelque mythe qu’il s’enferme, 
Songeur, il n’est point de Baal 
Qui ne contienne en lui le germe 
D’un éblouissant idéal ; 
De même qu’il n’est pas d’épine, 
Pas d’arbre mort dans la ruine. 
Pas d’impur chardon dans l’égout, 
Qui, si l’étincelle le touche, 
Ne puisse, dans l’âtre farouche, 
Faire une aurore tout à coup ! 

Vois dans les forêts la broussaille, 
Culture abjecte du hasard ; 
Déguenillée, elle tressaille 
Au glissement froid du lézard ; 
Jette un charbon, ce houx sordide 
Va s’épanouir plus splendide 
Que la tunique d’or des rois ; 
L’éclair sort de la ronce infâme ; 
Toutes les pourpres de la flamme 
Dorment dans ce haillon des bois. 

Comme un enfant qui s’émerveille 
De tirer, à travers son jeu, 
Une splendeur gaie et vermeille 
Du vil sarment qu’il jette au feu, 
Tu concentres toute la flamme 
De ce que peut rêver ton âme 
Sur le premier venu des dieux, 
Puis tu t’étonnes, ô poussière, 
De voir sortir une lumière 
De cet Irmensul monstrueux. 

À la vague étincelle obscure 
Que tu tires d’un Dieu pervers, 
Tu crois raviver la nature, 
Tu crois réchauffer l’univers ; 
Ô nain, ton orgueil s’imagine 
Avoir retrouvé l’origine, 
Que tous vont s’aimer désormais, 
Qu’on va vaincre les nuits immondes,
Et tu dis : La lueur des mondes 
Va flamboyer sur les sommets ! 

Tu crois voir une aube agrandie 
S’élargir sous le firmament 
Parce que ton rêve incendie 
Un Dieu, qui rayonne un moment. 
Non. Tout est froid. L’horreur t’enlace. 
Tout est l’affreux temple de glace, 
Morne à Delphes, sombre à Béthel. 
Tu fais à peine, esprit frivole, 
En brûlant le bois de l’idole, 
Tiédir la pierre de l’autel. 

III 

Je laisse ces paroles sombres 
Passer sur moi sans m’émouvoir 
Comme on laisse dans les décombres 
Frissonner les branches le soir ; 
J’irai, moi le curieux triste ; 
J’ai la volonté qui persiste ; 
L’énigme traître a beau gronder ; 
Je serai, dans les brumes louches, 
Dans les crépuscules farouches, 
La face qui vient regarder. 

Vie et mort ! ô gouffre ! Est-ce un piège 
La fleur qui s’ouvre et se flétrit, 
L’atome qui se désagrège, 
Le néant qui se repétrit ? 
Quoi ! rien ne marche ! rien n’avance ! 
Pas de moi ! Pas de survivance ! 
Pas de lien ! Pas d’avenir ! 
C’est pour rien, ô tombes ouvertes, 
Qu’on entend vers les découvertes 
Les chevaux du rêve hennir ! 

Est-ce que la nature enferme 
Pour des avortements bâtards 
L’élément, l’atome, le germe, 
Dans le cercle des avatars ? 
Que serait donc ce monde immense, 
S’il n’avait pas la conscience 
Pour lumière et pour attribut ? 
Épouvantable échelle noire
De renaissances sans mémoire 
Dans une ascension sans but ! 

La larve du spectre suivie, 
Ce serait tout ! Quoi donc ! ô sort, 
J’aurais un devoir dans la vie 
Sans avoir un droit dans la mort ! 
Depuis la pierre jusqu’à l’ange, 
Qu’est-ce alors que ce vain mélange 
D’êtres dans l’obscur tourbillon ? 
L’aube est-elle sincère ou fausse ? 
Naître, est-ce vivre ? En quoi la fosse 
Diffère-t-elle du sillon ? 

— Mange le pain, je mange l’homme, 
Dit Tibère. A-t-il donc raison ? 
Satan la femme, Ève la pomme, 
Est-ce donc la même moisson ? 
Nemrod souffle comme la bise ; 
Gengis le sabre au poing, Cambyse 
Avec un flot d’hommes démons, 
Tue, extermine, écrase, opprime, 
Et ne commet pas plus de crime 
Qu’un roc roulant du haut des monts !

Oh non ! la vie au noir registre, 
Parmi le genre humain troublé, 
Passe, inexplicable et sinistre, 
Ainsi qu’un espion voilé ; 
Grands et petits, les fous, les sages, 
S’en vont, nommés dans les messages 
Qu’elle jette au ciel triste ou bleu ; 
Malheur aux méchants ! et la tombe 
Est la bouche de bronze où tombe 
Tout ce qu’elle dénonce à Dieu. 

— Mais ce Dieu même, je le nie ; 
Car il aurait, ô vain croyant, 
Créé sa propre calomnie 
En créant ce monde effrayant. —  
Ainsi parle, calme et funèbre, 
Le doute appuyé sur l’algèbre ; 
Et moi qui sens frémir mes os, 
Allant des langes aux suaires, 
Je regarde les ossuaires 
Et je regarde les berceaux. 

Mort et vie ! énigmes austères ! 
Dessous est la réalité.
C’est là que les Kants, les Voltaires, 
Les Euclides ont hésité. 
Eh bien ! j’irai, moi qui contemple, 
Jusqu’à ce que, perçant le temple, 
Et le dogme, ce double mur, 
Mon esprit découvre et dévoile 
Derrière Jupiter l’étoile, 
Derrière Jéhovah l’azur ! 

Car il faut qu’enfin on rencontre 
L’indestructible vérité, 
Et qu’un front de splendeur se montre 
Sous ces masques d’obscurité ; 
La nuit tâche, en sa noire envie, 
D’étouffer le germe de vie, 
De toute-puissance et de jour, 
Mais moi, le croyant de l’aurore, 
Je forcerai bien Dieu d’éclore 
À force de joie et d’amour ! 

Est-ce que vous croyez que l’ombre 
A quelque chose à refuser 
Au dompteur du temps et du nombre, 
À celui qui veut tout oser,
Au poète qu’emporte l’âme, 
Qui combat dans leur culte infâme 
Les payens comme les hébreux, 
Et qui, la tête la première, 
Plonge, éperdu, dans la lumière, 
À travers leur dieu ténébreux.

Victor Hugo

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