I

Il viendra, — quand viendront les dernières ténèbres ;
Que la source des jours tarira ses torrents ;
Qu’on verra les soleils, au front des nuits funèbres,
Pâlir comme des yeux mourants ;
Quand l’abîme inquiet rendra des bruits dans l’ombre ;
Que l’enfer comptera le nombre
De ses soldats audacieux ;
Et qu’enfin le fardeau de la suprême voûte
Fera, comme un vieux char tout poudreux de sa route,
Crier l’axe affaibli des cieux.

Il viendra, — quand la mère, au fond de ses entrailles,
Sentira tressaillir son fruit épouvanté ;
Quand nul ne suivra plus les saintes funérailles
Du juste, en sa tombe attristé ;
Lorsqu’approchant des mers sans lit et sans rivages,
L’homme entendra gronder, sous le vaisseau des âges,
La vague de l’éternité.

Il viendra, — quand l’orgueil, et le crime, et la haine,
De l’antique alliance enfreint le vœu ;
Quand les peuples verront, craignant leur fin prochaine,
du monde décrépit se détacher la chaîne ;
Les astres se heurter dans leurs chemins de feu ;
Et dans le ciel, — ainsi qu’en ses salles oisives
Un hôte se promène, attendant ses convives, —
Passer et repasser l’ombre immense de Dieu.

II

Parmi les nations il luira comme un signe.
Il viendra des captifs dissiper la rançon ;
Le Seigneur l’enverra pour dévaster la vigne,
Et pour disperser la moisson.
Les peuples ne sauront, dans leur stupeur profonde,
Si ses mains dans quelque autre monde
Ont porté le sceptre ou les fers ;
Et dans leurs chants de deuil et leurs hymnes de fête,
Ils se demanderont si les feux de sa tête
Sont des rayons ou des éclairs.

Tantôt ses traits au ciel emprunteront leurs charmes ;
Tel qu’un ange, vêtu de radieuses armes,
Tout son corps brillera de reflets éclatants,
Et ses yeux souriront, baignés de douces larmes,
Comme la jeune aurore au front du beau printemps.

Tantôt, hideux amant de la nuit solitaire,
Noir dragon, déployant l’aile aux ongles de fer,
Pâle, et s’épouvantant de son propre mystère,
Du sein profané de la terre
Ses pas feront monter les vapeurs de l’enfer.

La nature entendra sa voix miraculeuse.
Son souffle emportera les cités aux déserts ;
Il guidera des vents la course nébuleuse ;
Il aura des chars dans les airs ;
Il domptera la flamme, il marchera sur l’onde ;
On verra l’arène inféconde
Sous ses pieds de fleurs s’émailler,
Et les astres sur lui descendre en auréole ;
Et les morts tressaillir au bruit de sa parole,
Comme s’ils allaient s’éveiller !

Fleuve aux flots débordés, volcan aux noires laves,
Il n’aura point d’amis pour avoir plus d’esclaves ;
Il pèsera sur tous de toute sa hauteur ;
Le monde, où passera le funeste fantôme,
Paraîtra sa conquête et non pas son royaume ;
Il ne sera qu’un maître où Dieu fut un pasteur.

Il semblera, courbé sur la terre asservie,
Porter un autre poids, vivre d’une autre vie.
Il ne pourra vieillir, il ne pourra changer.
Les fleurs que nous cueillons, pour lui seront flétries ;
Sans tendresse et sans foi, dans toutes nos patries
Il sera comme un étranger.

Son attente jamais ne sera l’espérance ;
Battu de ses désirs comme d’un flot des mers,
Sa science en secret envîra l’ignorance,
Et n’aura que des fruits amers.
Il bravera l’arrêt suspendu sur sa tête,
Calme, comme avant la tempête,
Et muet, comme après la mort ;
Et son cœur ne sera qu’une arène insensible
Où, dans le noir combat d’un hymen impossible,
Le crime étreindra le remord !

Du temps prêt à finir il saisira le reste.
Son bras du dernier port éteindra le fanal.
Dieu, qui combla de maux son envoyé céleste,
Accablera de biens le messie infernal.

Couché sur ses plaisirs ainsi que sur des proies,
Ses yeux n’exprimeront, durant son vain pouvoir,
Que la honte cachée au sein des fausses joies,
Et l’orgueil qui se lève au fond du désespoir.

De l’enfer aux mortels apportant les messages,
Sa main, semant l’erreur au champ de la raison,
Mêlera dans sa coupe, où boiront les faux sages,
Les venins aux parfums et le miel au poison.
Comme un funèbre mur, entre le ciel et l’homme
Il osera placer un effroyable adieu ;
Ses forfaits n’auront pas de langue qui les nomme ;
Et l’athée effrayé dira : Voilà mon Dieu !

III

Enfin, quand ce héraut du suprême mystère
Aura de crime en crime usé ses noirs destins,
Que la sainte vertu, que la foi salutaire
Trouveront tous les cœurs éteints ;
Quand du signe du meurtre et du sceau des supplices
Il aura marqué ses complices ;
Que son troupeau sera compté ;
Il quittera la vie ainsi qu’une demeure,
Et son règne ici-bas n’aura pour dernière heure
Que l’heure de l’éternité.

Épitaphe

Jeune ou vieux, imprudent ou sage,
Toi qui, de cieux en cieux errant comme un nuage,
Suis l’instinct d’un plaisir ou l’appel d’un besoin,
Voyageur, où vas-tu si loin ? —
N’est-ce donc pas ici le but de ton voyage ?

La Mort, qui partout pose un pied victorieux,
A couvert mes splendeurs d’ombres expiatoires.
Mon nom même a subi son voile injurieux ;
Et le morne oubli cache à ton œil curieux
S’il est dans mon néant quelqu’une de tes gloires.

Passant, comme toi j’ai passé.
Le fleuve est revenu se perdre dans sa source.
Fais silence ; assieds-toi sur ce marbre brisé.
Pose un instant le poids qui fatigue ta course ;
J’eus de même un fardeau qu’ici j’ai déposé.

Si tu veux du repos, si tu cherches de l’ombre,
Ta couche est prête, accours ! loin du bruit on y dort.
Si ton fragile esquif lutte sur la mer sombre,
Viens, c’est ici l’écueil ; viens, c’est ici le port !

Ne sens-tu rien ici dont tressaille ton âme ?
Rien qui borne tes pas d’un cercle impérieux ?
Sur l’asile qui te réclame,
Ne lis-tu pas ton nom en mots mystérieux ?

Éphémère histrion qui sait son rôle à peine,
Chaque homme, ivre d’audace ou palpitant d’effroi,
Sous le sayon du pâtre ou la robe du roi,
Vient passer à son tour son heure sur la scène.

Ne foule pas les morts d’un pied indifférent ;
Comme moi, dans leur ville il te faudra descendre ;
L’homme de jour en jour s’en va pâle et mourant ;
Et tu ne sais quel vent doit emporter ta cendre.

Mais devant moi ton cœur à peine est agité !
Quoi donc ! pas un soupir ! pas même une prière !
Tout ton néant te parle, et n’est point écouté !
Tu passes ! — en effet, qu’importe cette pierre ?
Que peut cacher la tombe à ton œil attristé ?
Quelques os desséchés, un reste de poussière,
Rien peut-être, — et l’éternité !

Victor Hugo

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