Soit que ma pente aussi vers ce côté m'entraîne,
J'ai juré de fermer mon âme à toute haine,
A tout regret cuisant ; ouverte à bien jouir,
De la laisser au jour libre s'épanouir ;
De n'aimer d'ici-bas que les plus douces choses ;
De me nourrir du beau, comme du suc des roses
L'abeille se nourrit, sans chercher désormais
Quel mal on pourrait faire à qui n'en fit jamais ;
Ainsi, les yeux au ciel ou la tête baissée,
D'aller droit mon chemin en suivant ma pensée,
Tout à mes souvenirs, à mes songes errants,
Qu'au hasard, tour à tour, je quitte et je reprends ;
Tout au devoir, à l'art, à la philosophie ;
Et calme, et solitaire au milieu de la vie,
De traverser les flots de ce monde moqueur,
Sans jamais y mêler ni ma voix ni mon cœur. -
Tel était mon projet ; ce projet fut peu sage.
Lorsque de cette vie on fait l'apprentissage,
Non, ce n'est point assez de s'armer de candeur,
De baisser, en marchant, les yeux avec froideur ;
Comme au creux d'un vallon le ruisseau qui s'écoule,
Il faut sur les deux bords toucher à cette foule,
Réfléchir dans son cours bien des objets hideux,
Parfois troubler ses eaux en passant trop près d'eux ;
Pour quelques rossignols chantant sur vos rivages,
Vous entendrez gémir bien des oiseaux sauvages ;
Et les torrents viendront, et le flux de la mer
Parmi vos douces eaux mêlant son sel amer.
Ce monde où l'on doit vivre, oh ! Jugeons-le, mon âme !
Partout haine, bassesse, ou jalousie infâme ;
Nulle pitié ; le sang, l'or dieu, la fausseté,
Et sous tous ses aspects l'ignoble lâcheté !
Non, ce n'est pas assez pour le chevreuil timide
De n'aimer que les bois et la feuillée humide :
Il a pour fuir les loups des pieds aériens,
Et deux rameaux aigus pour éventrer les chiens.


Auguste Brizeux

Découvrez Poésie Postale, votre abonnement mensuel pour recevoir des poèmes inédits et œuvres d'art originales par la poste, le tout dans une enveloppe scellée à la cire.

Gâtez-vous ou offrez de la poésie en cadeau !

Cliquez ci-dessous pour découvrir un poème au hasard.