C’est l’abbé qui fait l’église ;
C’est le roi qui fait la tour ;
Qui fait l’hiver ? C’est la bise. 
Qui fait le nid ? C’est l’amour. 

Les églises sont sublimes, 
La tour monte dans les cieux, 
L’hiver pour trône a les cimes ;
Mais le nid chante et vaut mieux. 

Le nid, que l’aube visite, 
Ne voit ni deuils, ni combats ;
Le nid est la réussite 
La meilleure d’ici-bas. 

Là, pas d’or et point de marbre ;
De la mousse, un coin étroit ;
C’est un grenier dans un arbre, 
C’est un bouquet sur un toit. 

Ce n’est point chose facile, 
Lorsque Charybde et Scylla 
Veulent mordre la Sicile, 
Que de mettre le holà ;

Quand l’Hékla brûle sa suie, 
Quand flambe l’Etna grognon, 
Le fumiste qui l’essuie 
Est un rude compagnon ;

L’orage est grand dans son antre ;
Le nuage, hydre des airs, 
Est splendide quand son ventre 
Laisse tomber les éclairs ;

Un cri fier et redoutable, 
De hautes rébellions 
Sortent de la fauve étable 
Des tigres et des lions ;

Certes, c’est une œuvre ardue 
D’allumer le jour levant, 
D’ouvrir assez l’étendue 
Pour ne pas casser le vent, 

Et de donner à la houle 
Un si gigantesque élan 
Que, d’un seul bond, elle roule 
De Behring à Magellan. 

Emplir de fureur les bêtes 
Et le tonnerre de bruit ;
Gonfler le cou des tempêtes 
Des sifflements de la nuit ;

Tirer, quand la giboulée 
Fouette le matin vermeil, 
De l’écurie étoilée 
L’attelage du soleil ;

Gaver de vins vendémiaire, 
D’épis messidor ; pourvoir 
Aux dépenses de lumière 
Que fait l’astre chaque soir ;

Peupler l’ombre ; avoir la force, 
À travers la terre et l’air, 
D’enfler tous les ans l’écorce, 
D’enfler tous les jours la mer ;

Ce sont les travaux suprêmes 
Des dieux, ouvriers géants 
Mirant leurs bleus diadèmes 
Dans les glauques océans ;

Ce sont les tâches immenses 
Des êtres régnant sur nous, 
Tantôt des grandes clémences, 
Tantôt des vastes courroux ;

C’est du miracle et du rêve ;
Hier, aujourd’hui, demain, 
Ces choses font, depuis Ève, 
L’éblouissement humain. 

Mais entre tous les prodiges 
Qu’entassent dieux et démons, 
Ouvrant l’abîme aux vertiges, 
Heurtant les foudres aux monts, 

C’est l’effort le plus superbe, 
C’est le travail le plus beau, 
De faire tordre un brin d’herbe 
Au bec d’un petit oiseau.

En vain rampe la couleuvre ;
L’amour arrange et bénit 
Deux ailes sur la même œuvre, 
Deux cœurs dans le même nid. 

Ce nid où l’amour se pose, 
Voilà le but du ciel bleu ;
Et pour la plus douce chose 
Il faut le plus puissant dieu. 

Victor Hugo

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