Un lion avait pris un enfant dans sa gueule, 
Et, sans lui faire mal, dans la forêt, aïeule 
Des sources et des nids, il l’avait emporté. 
Il l’avait, comme on cueille une fleur en été, 
Saisi sans trop savoir pourquoi, n’ayant pas même 
Mordu dedans, mépris fier ou pardon suprême ; 
Les lions sont ainsi, sombres et généreux.

Le pauvre petit prince était fort malheureux ; 
Dans l’antre, qu’emplissait la grande voix bourrue, 
Blotti, tremblant, nourri d’herbe et de viande crue. 
Il vivait, presque mort et d’horreur hébété. 
C’était un frais garçon, fils du roi d’à côté ; 
Tout jeune, ayant dix ans, âge tendre où l’œil brille ; 
Et le roi n’avait plus qu’une petite fille 
Nouvelle-née, ayant deux ans à peine ; aussi 
Le roi qui vieillissait n’avait-il qu’un souci, 
Son héritier en proie au monstre ; et la province 
Qui craignait le lion plus encor que le prince 
Était fort effarée. 

Un héros qui passait 
Dans le pays fit halte, et dit : Qu’est-ce que c’est ? 
On lui dit l’aventure ; il s’en alla vers l’antre. 
Un creux où le soleil lui-même est pâle, et n’entre 
Qu’avec précaution, c’était l’antre où vivait 
L’énorme bête, ayant le rocher pour chevet.

Le bois avait, dans l’ombre et sur un marécage, 
Plus de rameaux que n’a de barreaux une cage ; 
Cette forêt était digne de ce consul ; 
Un menhir s’y dressait en l’honneur d’Irmensul ; 
La forêt ressemblait aux halliers de Bretagne ; 
Elle avait pour limite une rude montagne, 
Un de ces durs sommets où l’horizon finit ; 
Et la caverne était taillée en plein granit, 
Avec un entourage orageux de grands chênes ; 
Les antres, aux cités rendant haines pour haines, 
Contiennent on ne sait quel sombre talion. 
Les chênes murmuraient : Respectez le lion ! 

Le héros pénétra dans ce palais sauvage ; 
L’antre avait ce grand air de meurtre et de ravage 
Qui sied à la maison des puissants, de l’effroi, 
De l’ombre, et l’on sentait qu’on était chez un roi ; 
Des ossements à terre indiquaient que le maître
Ne se laissait manquer de rien ; une fenêtre 
Faite par quelque coup de tonnerre au plafond 
L’éclairait ; une brume où la lueur se fond, 
Qui semble aurore à l’aigle et nuit à la chouette, 
C’est toute la clarté qu’un conquérant souhaite ; 
Du reste c’était haut et fier ; on comprenait 
Que l’être altier couchait sur un lit de genêt 
Et n’avait pas besoin de rideaux de guipure, 
Et qu’il buvait du sang, mais aussi de l’eau pure, 
Simplement, sans valet, sans coupe et sans hanap. 
Le chevalier était armé de pied en cap. 
Il entra. 


Tout de suite il vit dans la tanière 
Un des plus grands seigneurs couronnés de crinière 
Qu’on pût voir, et c’était la bête ; elle pensait ; 
Et son regard était profond, car nul ne sait 
Si les monstres des bois n’en sont pas les pontifes ; 
Et ce lion était un maître aux larges griffes, 
Sinistre, point facile à décontenancer.

Le héros approcha, mais sans trop avancer. 
Son pas était sonore, et sa plume était rouge. 
Il ne fit remuer rien dans l’auguste bouge. 
La bête était plongée en ses réflexions. 
Thésée entrant au gouffre où sont les Ixions 
Et les Sisyphes nus et les flots de l’Averne, 
Vit à peu près la même implacable caverne. 
Le paladin, à qui le devoir disait : va ! 
Tira l’épée. Alors le lion souleva 
Sa tête doucement d’une façon terrible. 

Et le chevalier dit : — Salut, ô bête terrible ! 
Tu caches dans les trous de ton antre un enfant ; 
J’ai beau fouiller des yeux ton repaire étouffant, 
Je ne l’aperçois pas. Or, je viens le reprendre. 
Nous serons bons amis si tu veux me le rendre ; 
Sinon, je suis lion aussi, moi, tu mourras ; 
Et le père étreindra son enfant dans ses bras, 
Pendant qu’ici ton sang fumera, tiède encore ; 
Et c’est ce que verra demain la blonde aurore. 

Et le lion pensif lui dit : — Je ne crois pas.
Sur quoi le chevalier farouche fit un pas, 
Brandit sa grande épée, et dit : Prends garde, sire ! 
On vit le lion, chose effrayante, sourire. 
Ne faites pas sourire un lion. Le duel 
S’engagea, comme il sied entre géants, cruel, 
Tel que ceux qui de l’Inde ensanglantent les jungles. 
L’homme allongea son glaive et la bête ses ongles ; 
On se prit corps à corps, et le monstre écumant 
Se mit à manier l’homme effroyablement ; 
L’un était le vaillant et l’autre le vorace ; 
Le lion étreignit la chair sous la cuirasse, 
Et, fauve, et sous sa griffe ardente pétrissant 
Ce fer et cet acier, il fit jaillir le sang 
Du sombre écrasement de toute cette armure, 
Comme un enfant rougit ses doigts dans une mûre ; 
Et puis l’un après l’autre il ôta les morceaux 
Du casque et des brassards, et mit à nu les os. 
Et le grand chevalier n’était plus qu’une espèce 
De boue et de limon sous la cuirasse épaisse ; 
Et le lion mangea le héros. Puis il mit 
Sa tête sur le roc sinistre et s’endormit.

Victor Hugo

Découvrez mes poèmes originaux grâce au service Poésie Postale, ou en me suivant sur sur Instagram, YouTube et Tiktok.

Cliquez ci-dessous pour découvrir un poème au hasard.