Comme il est sombre et pâle ! il ressemble à la nuit.
Comme il s'envole vite !... et de ma main tremblante
S'échappe malgré moi son aile impatiente.
« Reste encore ! il me semble, ange au triste regard,
Qu'avec toi, de mes jours fuit la meilleure part !
Quel est ton nom ? réponds.
— Tu dis vrai, je suis triste ;
Et pourtant, à mes lois jamais rien ne résiste ;
Je dépouille en passant les arbres de leur fleur,
L'âme, de son espoir, le cœur, de son bonheur ;
Je prends tous les trésors, jamais rien ne m'arrête ;
Je ne vois pas les pleurs... je détourne la tête.
Sur mon nom, interroge un cœur que j'ai blessé :
« Hélas ! s'écrira-t-il, c'est l'ange du passé ! »
— Le Passé ! ! devant toi mon âme est sans prière,
Et je lâche ta main froide comme la pierre.
Contre toi, tout effort demeure superflu...
De mes biens les plus chers, ange, qu'emportes-tu ?
J'emporte loin de toi l'heureuse insouciance
Dont le calme est si doux qu'on dirait l'espérance ;
J'emporte la gaîté, ce bonheur sans motif
Qui répand à l'entour son parfum fugitif ;
J'emporte ces doux chants, rêves de poésie,
Enivrant en secret l'âme qu'ils ont choisie ;
J'emporte ta jeunesse et ton joyeux espoir
Se brisant le matin pour renaître le soir ;
J'emporte ces pensers, qui, dans la solitude,
Donnent un but qu'on aime aux efforts de l'étude ;
J'emporte les bonheurs qui jadis te charmaient,
Car j'emporte avec moi tous les cœurs qui t'aimaient.
— Qu'ai-je fait pour les perdre ?
— Hélas ! rien... mais j'appelle ;
Nul à mes volontés ne peut être rebelle.
Et ne savais-tu pas qu'incertain en son cours,
Tout bonheur doit passer... peut-être en quelques jours !
Que tel est le pouvoir qui gouverne la terre :
Une joie, un regret ; l'ombre après la lumière.
Quand j'ai dit : C'est assez ! en vain on crie : « Encor ! »
Je veux ceux qui l'aimaient... j'emporte mon trésor !
— Oh ! rends-moi quelque instant, ou d'espoir, ou de doute !
Et puis, me dépouillant, tu poursuivras ta route.
— Je ne puis.
— Mais alors, pour mes jours à venir,
Que me laisses-tu donc, mon Dieu !
— Le souvenir.
Sophie d'Arbouville
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