I

Le cheval fait sonner son harnois qu’il secoue,
Et l’éclair du pavé va jaillir sous la roue ;
Il faut partir, adieu ! De ton cœur inquiet
Chasse la crainte amère ; adieu ! point de faiblesse !
Mais quoi ! le char s’ébranle et m’emporte, et te laisse…
Hélas ! j’ai cru qu’il t’oubliait !

Oh ! suis-le bien longtemps d’une oreille attentive !
Ne t’en va pas avant d’avoir, triste et pensive,
Écouté des coursiers s’évanouir le bruit !
L’un à l’autre déjà l’espace nous dérobe ;
Je ne vois plus de loin flotter ta blanche robe,
Et toi, tu n’entends plus rouler le char qui fuit !…

Quoi ! plus même un vain bruit ! plus même une vaine ombre !
L’absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ;
C’en est fait, chaque pas m’y plonge plus avant ;
Et dans cet autre enfer, plein de douleurs amères,
De tourments insensés, d’angoisses, de chimères,
Me voilà descendu vivant !

II

Que faire maintenant de toutes mes pensées,
De mon front, qui dormait dans tes mains enlacées,
De tout ce que j’entends, de tout ce que je vois ?
Que faire de mes maux, sans toi pleins d’amertume,
De mes yeux dont la flamme à tes regards s’allume,
De ma voix qui ne sait parler qu’après ta voix ?

Et mon œil tour à tour, distrait, suit dans l’espace
Chaque arbre du chemin qui paraît et qui passe,
Les bois verts, le flot d’or de la jaune moisson,
Et les monts, et du soir l’étincelante étoile,
Et les clochers aigus, et les villes que voile
Un dais de brume à l’horizon !

Qu’importent les bois verts, la moisson, la colline,
Et l’astre qui se lève et l’astre qui décline,
Et la plaine et les monts, si tu ne les vois pas !
Que me font ces châteaux, ruines féodales,
Si leur donjon moussu n’entend point sur ses dalles
Tes pas légers courir à côté de mes pas ?

Ainsi donc aujourd’hui, demain, après encore,
Il faudra voir sans toi naître et mourir l’aurore,
Sans toi ! sans ton sourire et ton regard joyeux !
Sans t’entendre marcher près de moi quand je rêve ;
Sans que ta douce main, quand mon front se soulève,
Se pose en jouant sur mes yeux !

Pourtant, il faut encore, à tant d’ennuis en proie,
Dans mes lettres du soir t’envoyer quelque joie,
Dire : Console-toi, le calme m’est rendu ; —
Quand je crains chaque instant qui loin de toi s’écoule,
Et qu’inventant des maux qui t’assiègent en foule,
Chaque heure est sur ma tête un glaive suspendu !

III

Que fais-tu maintenant ? Près du foyer sans doute
La carte est déployée, et ton œil suit ma route ;
Tu dis : « Où peut-il être ? Ah ! qu’il trouve en tous lieux
De tendres soins, un cœur qui l’estime et qui l’aime,
Et quelque bonne hôtesse, ayant, comme moi-même,
Un être cher sous d’autres cieux !

« Comme il s’éloigne vite, hélas ! J’en suis certaine,
Il a déjà franchi cette ville lointaine,
Ces forêts, ce vieux pont d’un grand exploit témoin ;
Peut-être en ce moment il roule en ces vallées,
Par une croix sinistre aux passants signalées,
Où l’an dernier… — Pourvu qu’il soit déjà plus loin ! »

Et mon père, essuyant une larme qui brille,
T’invite en souriant à sourire à ta fille :
« Rassurez-vous ! bientôt nous le reverrons tous.
Il rit, il est tranquille, il visite à cette heure
De quelque vieux héros la tombe ou la demeure ;
Il prie à quelque autel pour vous.

« Car, vous le savez bien, ma fille, il aime encore
Ces créneaux, ces portails qu’un art naïf décore ;
Il nous a dit souvent, assis à vos côtés,
L’ogive chez les goths de l’Orient venue,
Et la flèche romane aiguisant dans la nue
Ses huit angles de pierre en écailles sculptés ! »

IV

Et puis le vétéran, à ta douleur trompée,
Conte sa vie errante, et nos grands coups d’épée,
Et quelque ancien combat du Tage ou du Tésin,
Et l’empereur, du siècle imposante merveille, —
Tout en baissant sa voix, de peur qu’elle n’éveille
Ton enfant qui dort sur ton sein.

Victor Hugo

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