Dans les beaux jours d’été, quand un soleil splendide,
A l’habit riche et fin comme au haillon sordide,
Verse, sans les compter, ses bienfaisants rayons,
Je m’en vais bien souvent, seul avec mes crayons,
Sur les grands boulevards, au travers de la foule,
Qui, comme un fleuve immense, autour de moi s’écoule ;
Drapé dans mes haillons, je vois à mes côtés
Passer et repasser, à pas précipités,
Tous les acteurs divers du drame qui se joue
Dans Paris, ce bourbier fait de sang et de boue.
L’artiste, le banquier, l’ouvrier, le dandy,
Et le capitaliste au ventre rebondi ;
Le poète sans pain, l’intrigant en carrosse ;
Le fat qui ne vaut pas la peine qu’on le rosse ;
L’homme de loi, d’argent, d’affaires, de palais,
Pour voler ses clients achetant les valets ;
Les comtes, les barons, les marquis d’aventure,
Qui de leurs blasons faux salissent la roture ;
L’exploiteur, l’exploité ; le puissant, le petit,
A la place du cœur n’ayant que l’appétit ;
Les femmes étalant des robes empruntées
Sur les contours absents de leurs hanches ouatées,
Et parlant longuement de tendresse et d’écus
A leurs maris toujours gais, contents et cocus ;
Tout ce qui grouille enfin de vil, d’abject, d’immonde,
Dans ce grand hôpital qu’on appelle le monde,
Et je me dis alors que, pour un million,
Ces hommes à genoux baiseraient mon haillon ;
Car l’homme des vertus rejetant la chimère,
Vendrait pour un peu d’or ses enfants et sa mère
Alors un noble orgueil illumine mon front ;
Du haut de mes haillons, vierges de tout affront,
Dominant cette foule, et penché sur ma lyre,
Je jette au monde entier un vaste éclat de rire.


Étienne Eggis

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