Qu’est-ce qui peut mieux représenter Baudelaire, le poète maudit, l’auteur des Fleurs du Mal, le dandy révolté, le génie torturé, que Les Paradis Artificiels : son essai poétique sur la drogue et la poésie ?

Œuvre complexe offrant une réflexion ouverte (et non pas une apologie) sur les drogues que le poète consomme lui-même. Cette aventure poétique en prose philosophique voire métaphysique, plonge le lecteur dans l’intellect d’un homme hors du commun !

Les Paradis Artificiels est un essai poétique rédigé par Charles Baudelaire et paru en 1860. L'auteur des Fleurs du Mal y réfléchit au lien entre l'inspiration poétique et la drogue. L'image des paradis artificiels a eu un tel succès qu'on l'utilise maintenant pour désigner la drogue.

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Faits Intéressants sur Les Paradis Artificiels :

Quel est l'objectif des paradis artificiels ?

Avec Les Paradis Artificiels, Baudelaire essaye d'interroger les effets des drogues et leur lien avec la création poétique. Il s'appuie sur l'observation de son cas personnel et de celui de plusieurs de ses amis. Cependant, il souligne que le véritable poète ne s'inspire pas dans la drogue.

Comment est structuré le recueil Les Paradis Artificiels ?

L'essai poétique Les Paradis Artificiels de Charles Baudelaire est structuré en 3 parties : une 1ère sur le haschich, et une 2ème sur l'opium et une 3ème comparant vin et haschich. La partie sur l'opium est un commentaire du livre Confessions d'un mangeur d'opium anglais de Thomas de Quincey.

Pourquoi le titre : Les Paradis Artificiels ?

Le titre de l'essai Les Paradis Artificiels de Baudelaire a eu un tel succès qu'il est maintenant utilisé pour désigner toutes les drogues. En effet, il illustre très bien le bonheur par le mot paradis, et le fait qu'il est fabriqué par l'homme et pas le divin par l'adjectif artificiels.

Pourquoi le recueil Les Paradis Artificiels vaut la peine d'être lu ?

Bien que Les Paradis Artificiels de Charles Baudelaire ne soit pas un recueil poétique à proprement parler, le lecteur curieux y trouvera un grand plaisir de lecture pour la liberté de ton et la musicalité de la prose qui caractérise son écriture. Le propos est également original.

Texte Intégral des Paradis Artificiels

À J. G. F.

Ma chère amie,

Le bon sens nous dit que les choses de la terre n’existent que bien peu, et que la vraie réalité n’est que dans les rêves. Pour digérer le bonheur naturel, comme l’artificiel, il faut d’abord avoir le courage de l’avaler ; et ceux qui mériteraient peut-être le bonheur sont justement ceux-là à qui la félicité, telle que la conçoivent les mortels, a toujours fait l’effet d’un vomitif.

À des esprits niais il paraîtra singulier, et même impertinent, qu’un tableau de voluptés artificielles soit dédié à une femme, source la plus ordinaire des voluptés les plus naturelles. Toutefois il est évident que comme le monde naturel pénètre dans le spirituel, lui sert de pâture et concourt ainsi à opérer cet amalgame indéfinissable que nous nommons notre individualité, la femme est l’être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves. La femme est fatalement suggestive ; elle vit d’une autre vie que la sienne propre ; elle vit spirituellement dans les imaginations qu’elle hante et qu’elle féconde.

Il importe d’ailleurs fort peu que la raison de cette dédicace soit comprise. Est-il même bien nécessaire, pour le contentement de l’auteur, qu’un livre quelconque soit compris, excepté de celui ou de celle pour qui il a été composé ? Pour tout dire enfin, indispensable qu’il ait été écrit pour quelqu’un ? J’ai, quant à moi, si peu de goût pour le monde vivant, que, pareil à ces femmes sensibles et désœuvrées qui envoient, dit-on, par la poste leurs confidences à des amies imaginaires, volontiers je n’écrirais que pour les morts.

Mais ce n’est pas à une morte que je dédie ce petit livre ; c’est à une qui, quoique malade, est toujours active et vivante en moi, et qui tourne maintenant tous ses regards vers le Ciel, ce lieu de toutes les transfigurations. Car, tout aussi bien que d’une drogue redoutable, l’être humain jouit de ce privilège de pouvoir tirer des jouissances nouvelles et subtiles même de la douleur, de la catastrophe et de la fatalité.

Tu verras dans ce tableau un promeneur sombre et solitaire, plongé dans le flot mouvant des multitudes, et envoyant son cœur et sa pensée à une Électre lointaine qui essuyait naguère son front baigné de sueur et rafraîchissait ses lèvres parcheminées par la fièvre ; et tu devineras la gratitude d’un autre Oreste dont tu as souvent surveillé les cauchemars, et de qui tu dissipais, d’une main légère et maternelle, le sommeil épouvantable.

C. B.

Le Poëme du Haschich

Le Goût de l'Infini

Ceux qui savent s’observer eux-mêmes et qui gardent la mémoire de leurs impressions, ceux-là qui ont su, comme Hoffmann, construire leur baromètre spirituel, ont eu parfois à noter, dans l’observatoire de leur pensée, de belles saisons, d’heureuses journées, de délicieuses minutes. Il est des jours où l’homme s’éveille avec un génie jeune et vigoureux. Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s’offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles. L’homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pour tout dire en un mot. Mais ce qu’il y a de plus singulier dans cet état exceptionnel de l’esprit et des sens, que je puis sans exagération appeler paradisiaque, si je le compare aux lourdes ténèbres de l’existence commune et journalière, c’est qu’il n’a été créé par aucune cause bien visible et facile à définir. Est-il le résultat d’une bonne hygiène et d’un régime de sage ? Telle est la première explication qui s’offre à l’esprit ; mais nous sommes obligés de reconnaître que souvent cette merveille, cette espèce de prodige, se produit comme si elle était l’effet d’une puissance supérieure et invisible, extérieure à l’homme, après une période où celui-ci a fait abus de ses facultés physiques. Dirons-nous qu’elle est la récompense de la prière assidue et des ardeurs spirituelles ? Il est certain qu’une élévation constante du désir, une tension des forces spirituelles vers le ciel, serait le régime le plus propre à créer cette santé morale, si éclatante et si glorieuse ; mais en vertu de quelle loi absurde se manifeste-t-elle parfois après de coupables orgies de l’imagination, après un abus sophistique de la raison, qui est à son usage honnête et raisonnable ce que les tours de dislocation sont à la saine gymnastique ? C’est pourquoi je préfère considérer cette condition anormale de l’esprit comme une véritable grâce, comme un miroir magique où l’homme est invité à se voir en beau, c’est-à-dire tel qu’il devrait et pourrait être ; une espèce d’excitation angélique, un rappel à l’ordre sous une forme complimenteuse. De même une certaine école spiritualiste, qui a ses représentants en Angleterre et en Amérique, considère les phénomènes surnaturels, tels que les apparitions de fantômes, les revenants, etc., comme des manifestations de la volonté divine, attentive à réveiller dans l’esprit de l’homme le souvenir des réalités invisibles.

D’ailleurs cet état charmant et singulier, où toutes les forces s’équilibrent, où l’imagination, quoique merveilleusement puissante, n’entraîne pas à sa suite le sens moral dans de périlleuses aventures, où une sensibilité exquise n’est plus torturée par des nerfs malades, ces conseillers ordinaires du crime ou du désespoir, cet état merveilleux, dis-je, n’a pas de symptômes avant-coureurs. Il est aussi imprévu que le fantôme. C’est une espèce de hantise, mais de hantise intermittente, dont nous devrions tirer, si nous étions sages, la certitude d’une existence meilleure et l’espérance d’y atteindre par l’exercice journalier de notre volonté. Cette acuité de la pensée, cet enthousiasme des sens et de l’esprit, ont dû, en tout temps, apparaître à l’homme comme le premier des biens ; c’est pourquoi, ne considérant que la volupté immédiate, il a, sans s’inquiéter de violer les lois de sa constitution, cherché dans la science physique, dans la pharmaceutique, dans les plus grossières liqueurs, dans les parfums les plus subtils, sous tous les climats et dans tous les temps, les moyens de fuir, ne fût-ce que pour quelques heures, son habitacle de fange, et, comme dit l’auteur de Lazare : « d’emporter le Paradis d’un seul coup. » Hélas ! les vices de l’homme, si pleins d’horreur qu’on les suppose, contiennent la preuve (quand ce ne serait que leur infinie expansion !) de son goût de l’infini ; seulement, c’est un goût qui se trompe souvent de route. On pourrait prendre dans un sens métaphorique le vulgaire proverbe : Tout chemin mène à Rome, et l’appliquer au monde moral ; tout mène à la récompense ou au châtiment, deux formes de l’éternité. L’esprit humain regorge de passions ; il en a à revendre, pour me servir d’une autre locution triviale ; mais ce malheureux esprit, dont la dépravation naturelle est aussi grande que son aptitude soudaine, quasi paradoxale, à la charité et aux vertus les plus ardues, est fécond en paradoxes qui lui permettent d’employer pour le mal le trop-plein de cette passion débordante. Il ne croit jamais se vendre en bloc. Il oublie, dans son infatuation, qu’il se joue à un plus fin et plus fort que lui, et que l’Esprit du Mal, même quand on ne lui livre qu’un cheveu, ne tarde pas à emporter la tête. Ce seigneur visible de la nature visible (je parle de l’homme) a donc voulu créer le Paradis par la pharmacie, par les boissons fermentées, semblable à un maniaque qui remplacerait des meubles solides et des jardins véritables par des décors peints sur toile et montés sur châssis. C’est dans cette dépravation du sens de l’infini que gît, selon moi, la raison de tous les excès coupables, depuis l’ivresse solitaire et concentrée du littérateur, qui, obligé de chercher dans l’opium un soulagement à une douleur physique, et ayant ainsi découvert une source de jouissances morbides, en a fait peu à peu son unique hygiène et comme le soleil de sa vie spirituelle, jusqu’à l’ivrognerie la plus répugnante des faubourgs, qui, le cerveau plein de flamme et de gloire, se roule ridiculement dans les ordures de la route.

Parmi les drogues les plus propres à créer ce que je nomme l’Idéal artificiel,laissant de côté les liqueurs, qui poussent vite à la fureur matérielle et terrassent la force spirituelle, et les parfums dont l’usage excessif, tout en rendant l’imagination de l’homme plus subtile, épuise graduellement ses forces physiques, les deux plus énergiques substances, celles dont l’emploi est le plus commode et le plus sous la main, sont le haschisch et l’opium. L’analyse des effets mystérieux et des jouissances morbides que peuvent engendrer ces drogues, des châtiments inévitables qui résultent de leur usage prolongé, et enfin de l’immoralité même impliquée dans cette poursuite d’un faux idéal, constitue le sujet de cette étude.

Le travail sur l’opium a été fait, et d’une manière si éclatante, médicale et poétique à la fois, que je n’oserais rien y ajouter. Je me contenterai donc, dans une autre étude, de donner l’analyse de ce livre incomparable, qui n’a jamais été traduit en France dans sa totalité. L’auteur, homme illustre, d’une imagination puissante et exquise, aujourd’hui retiré et silencieux, a osé, avec une candeur tragique, faire le récit des jouissances et des tortures qu’il a trouvées jadis dans l’opium, et la partie la plus dramatique de son livre est celle où il parle des efforts surhumains de volonté qu’il lui a fallu déployer pour échapper à la damnation à laquelle il s’était imprudemment voué lui-même.

Aujourd’hui, je ne parlerai que du haschisch, et j’en parlerai suivant des renseignements nombreux et minutieux, extraits des notes ou des confidences d’hommes intelligents qui s’y étaient adonnés longtemps. Seulement, je fondrai ces documents variés en une sorte de monographie, choisissant une âme, facile d’ailleurs à expliquer et à définir, comme type propre aux expériences de cette nature.

Qu'est-ce que le haschich ?

Les récits de Marco Polo, dont on s’est à tort moqué, comme de quelques autres voyageurs anciens, ont été vérifiés par les savants et méritent notre créance. Je ne raconterai pas après lui comment le Vieux de la Montagne enfermait, après les avoir enivrés de haschisch (d’où, Haschischins ou Assassins), dans un jardin plein de délices, ceux de ses plus jeunes disciples à qui il voulait donner une idée du paradis, récompense entrevue, pour ainsi dire, d’une obéissance passive et irréfléchie. Le lecteur peut, relativement à la société secrète des Haschischins, consulter le livre de M. de Hammer et le mémoire de M. Sylvestre de Sacy, contenu dans le tome XVI des Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et, relativement à l’étymologie du mot assassin, sa lettre au rédacteur du Moniteur, insérée dans le numéro 359 de l’année 1809. Hérodote raconte que les Scythes amassaient des graines de chanvre sur lesquelles ils jetaient des pierres rougies au feu. C’était pour eux comme un bain de vapeur plus parfumée que celle d’aucune étuve grecque, et la jouissance en était si vive qu’elle leur arrachait des cris de joie.

Le haschisch, en effet, nous vient de l’Orient ; les propriétés excitantes du chanvre étaient bien connues dans l’ancienne Égypte, et l’usage en est très-répandu, sous différents noms, dans l’Inde, dans l’Algérie et dans l’Arabie Heureuse. Mais nous avons auprès de nous, sous nos yeux, des exemples curieux de l’ivresse causée, par les émanations végétales. Sans parler des enfants qui, après avoir joué et s’être roulés dans des amas de luzerne fauchée, éprouvent souvent de singuliers vertiges, on sait que, lorsque se fait la moisson du chanvre, les travailleurs mâles et femelles subissent des effets analogues ; on dirait que de la moisson s’élève un miasme qui trouble malicieusement leur cerveau. La tête du moissonneur est pleine de tourbillons, quelquefois chargée de rêveries. À de certains moments, les membres s’affaiblissent et refusent le service. Nous avons entendu parler de crises somnambuliques assez fréquentes chez les paysans russes, dont la cause, dit-on, doit être attribuée à l’usage de l’huile de chènevis dans la préparation des aliments. Qui ne connaît les extravagances des poules qui ont mangé des graines de chènevis, et l’enthousiasme fougueux des chevaux que les paysans, dans les noces et les fêtes patronales, préparent à une course au clocher par une ration de chènevis quelquefois arrosée de vin ?

Cependant le chanvre français est impropre à se transformer en haschisch, ou du moins, d’après les expériences répétées, impropre à donner une drogue égale en puissance au haschisch. Le haschisch, ou chanvre indien, cannabis indica, est une plante de la famille des urticées, en tout semblable, sauf qu’elle n’atteint pas la même hauteur, au chanvre de nos climats. Il possède des propriétés enivrantes très-extraordinaires qui, depuis quelques années, ont attiré en France l’attention des savants et des gens du monde. Il est plus ou moins estimé, suivant ses différentes provenances ; celui du Bengale est le plus prisé par les amateurs ; cependant ceux d’Égypte, de Constantinople, de Perse et d’Algérie jouissent des mêmes propriétés, mais à un degré inférieur.

Le haschisch (ou herbe, c’est-à-dire l’herbe par excellence, comme si les Arabes avaient voulu définir en un mot l’herbe, source de toutes les voluptés immatérielles) porte différents noms, suivant sa composition et le mode de préparation qu’il a subie dans le pays où il a été récolté : dans l’Inde, bangie ; en Afrique, teriaki ; en Algérie et dans l’Arabie Heureuse, madjound, etc. Il n’est pas indifférent de le cueillir à toutes les époques de l’année ; c’est quand il est en fleur qu’il possède sa plus grande énergie ; les sommités fleuries sont, par conséquent, les seules parties employées dans les différentes préparations dont nous avons à dire quelques mots.

L’extrait gras du haschisch, tel que le préparent les Arabes, s’obtient en faisant bouillir les sommités de la plante fraîche dans du beurre avec un peu d’eau. On fait passer, après évaporation complète de toute humidité, et l’on obtient ainsi une préparation qui a l’apparence d’une pommade de couleur jaune verdâtre, et qui garde une odeur désagréable de haschisch et de beurre rance. Sous cette forme, on l’emploie en petites boulettes de deux à quatre grammes ; mais à cause de son odeur répugnante, qui va croissant avec le temps, les Arabes mettent l’extrait gras sous la forme de confitures.

La plus usitée de ces confitures, le dawamesk, est un mélange d’extrait gras, de sucre et de divers aromates, tels que vanille, cannelle, pistaches, amandes, musc. Quelquefois même on y ajoute un peu de cantharide, dans un but qui n’a rien de commun avec les résultats ordinaires du haschisch. Sous cette forme nouvelle, le haschisch n’a rien de désagréable, et on peut le prendre à la dose de quinze, vingt et trente grammes, soit enveloppé dans une feuille de pain à chanter, soit dans une tasse de café.

Les expériences faites par MM. Smith, Gastinel et Decourtive ont eu pour but d’arriver à la découverte du principe actif du haschisch. Malgré leurs efforts, sa combinaison chimique est encore peu connue ; mais on attribue généralement ses propriétés à une matière résineuse qui s’y trouve en assez bonne dose, dans la proportion de dix pour cent environ. Pour obtenir cette résine, on réduit la plante sèche en poudre grossière, et on la lave plusieurs fois avec de l’alcool que l’on distille ensuite pour le retirer en partie ; on fait évaporer jusqu’à consistance d’extrait ; on traite cet extrait par l’eau, qui dissout les matières gommeuses étrangères, et la résine reste alors à l’état de pureté.

Ce produit est mou, d’une couleur verte foncée, et possède à un haut degré l’odeur caractéristique du haschisch. Cinq, dix, quinze centigrammes suffisent pour produire des effets surprenants. Mais la haschischine, qui peut s’administrer sous forme de pastilles au chocolat ou de petites pilules gingembrées, a, comme le dawamesk et l’extrait gras, des effets plus ou moins vigoureux et d’une nature très-variée, suivant le tempérament des individus et leur susceptibilité nerveuse. Il y a mieux, c’est que le résultat varie dans le même individu. Tantôt ce sera une gaieté immodérée et irrésistible, tantôt une sensation de bien-être et de plénitude de vie, d’autres fois un sommeil équivoque et traversé de rêves. Il existe cependant des phénomènes qui se reproduisent assez régulièrement, surtout chez les personnes d’un tempérament et d’une éducation analogues ; il y a une espèce d’unité dans la variété qui me permettra de rédiger sans trop de peine cette monographie de l’ivresse dont j’ai parlé tout à l’heure.

À Constantinople, en Algérie et même en France, quelques personnes fument du haschisch mêlé avec du tabac ; mais alors les phénomènes en question ne se produisent que sous une forme très-modérée et, pour ainsi dire, paresseuse. J’ai entendu dire qu’on avait récemment, au moyen de la distillation, tiré du haschisch une huile essentielle qui paraît posséder une vertu beaucoup plus active que toutes les préparations connues jusqu’à présent ; mais elle n’a pas été assez étudiée pour que je puisse avec certitude parler de ses résultats. N’est-il pas superflu d’ajouter que le thé, le café et les liqueurs sont des adjuvants puissants qui accélèrent plus ou moins l’éclosion de cette ivresse mystérieuse ?

Le Théâtre de Séraphin

Qu’éprouve-t-on ? que voit-on ? des choses merveilleuses, n’est-ce pas ? des spectacles extraordinaires ? Est-ce bien beau ? et bien terrible ? et bien dangereux ? — Telles sont les questions ordinaires qu’adressent, avec une curiosité mêlée de crainte, les ignorants aux adeptes. On dirait une enfantine impatience de savoir, comme celle des gens qui n’ont jamais quitté le coin de leur feu, quand ils se trouvent en face d’un homme qui revient de pays lointains et inconnus. Ils se figurent l’ivresse du haschisch comme un pays prodigieux, un vaste théâtre de prestidigitation et d’escamotage, où tout est miraculeux et imprévu. C’est là un préjugé, une méprise complète. Et puisque, pour le commun des lecteurs et des questionneurs, le mot haschisch comporte l’idée d’un monde étrange et bouleversé, l’attente de rêves prodigieux (il serait mieux de dire hallucinations, lesquelles sont d’ailleurs moins fréquentes qu’on ne le suppose), je ferai tout de suite remarquer l’importante différence qui sépare les effets du haschisch des phénomènes du sommeil. Dans le sommeil, ce voyage aventureux de tous les soirs, il y a quelque chose de positivement miraculeux ; c’est un miracle dont la ponctualité a émoussé le mystère. Les rêves de l’homme sont de deux classes. Les uns, pleins de sa vie ordinaire, de ses préoccupations, de ses désirs, de ses vices, se combinent d’une façon plus ou moins bizarre avec les objets entrevus dans la journée, qui se sont indiscrètement fixés sur la vaste toile de sa mémoire. Voilà le rêve naturel ; il est l’homme lui-même. Mais l’autre espèce de rêve ! le rêve absurde, imprévu, sans rapport ni connexion avec le caractère, la vie et les passions du dormeur ! ce rêve, que j’appellerai hiéroglyphique, représente évidemment le côté surnaturel de la vie, et c’est justement parce qu’il est absurde que les anciens l’ont cru divin. Comme il est inexplicable par les causes naturelles, ils lui ont attribué une cause extérieure à l’homme ; et encore aujourd’hui, sans parler des onéiromanciens, il existe une école philosophique qui voit dans les rêves de ce genre tantôt un reproche, tantôt un conseil ; en somme, un tableau symbolique et moral, engendré dans l’esprit même de l’homme qui sommeille. C’est un dictionnaire qu’il faut étudier, une langue dont les sages peuvent obtenir la clef.

Dans l’ivresse du haschisch, rien de semblable. Nous ne sortirons pas du rêve naturel. L’ivresse, dans toute sa durée, ne sera, il est vrai, qu’un immense rêve, grâce à l’intensité des couleurs et à la rapidité des conceptions ; mais elle gardera toujours la tonalité  particulière de l’individu. L’homme a voulu rêver, le rêve gouvernera l’homme ; mais ce rêve sera bien le fils de son père. L’oisif s’est ingénié pour introduire artificiellement le surnaturel dans sa vie et dans sa pensée ; mais il n’est, après tout et malgré l’énergie accidentelle de ses sensations, que le même homme augmenté, le même nombre élevé à une très-haute puissance. Il est subjugué ; mais, pour son malheur, il ne l’est que par lui-même, c’est-à-dire par la partie déjà dominante de lui-même ; il a voulu faire l’ange, il est devenu une bête, momentanément très-puissante, si toutefois on peut appeler puissance une sensibilité excessive, sans gouvernement pour la modérer ou l’exploiter.

Que les gens du monde et les ignorants, curieux de connaître des jouissances exceptionnelles, sachent donc bien qu’ils ne trouveront dans le haschisch rien de miraculeux, absolument rien que le naturel excessif. Le cerveau et l’organisme sur lesquels opère le haschisch ne donneront que leurs phénomènes ordinaires, individuels, augmentés, il est vrai, quant au nombre et à l’énergie, mais toujours fidèles à leur origine. L’homme n’échappera pas à la fatalité de son tempérament physique et moral : le haschisch sera, pour les impressions et les pensées familières de l’homme un miroir grossissant, mais un pur miroir.

Voici la drogue sous vos yeux : un peu de confiture verte, gros comme une noix, singulièrement odorante, à ce point qu’elle soulève une certaine répulsion et des velléités de nausées, comme le ferait, du reste, toute odeur fine et même agréable, portée à son maximum de force et pour ainsi dire de densité. Qu’il me soit permis de remarquer, en passant, que cette proposition peut être inversée, et que le parfum le plus répugnant, le plus révoltant, deviendrait peut-être un plaisir s’il était réduit à son minimum de quantité et d’expansion. — Voilà donc le bonheur ! il remplit la capacité d’une petite cuiller ! le bonheur avec toutes ses ivresses, toutes ses folies, tous ses enfantillages ! Vous pouvez avaler sans crainte ; on n’en meurt pas. Vos organes physiques n’en recevront aucune atteinte. Plus tard peut-être un trop fréquent appel au sortilège diminuera-t-il la force de votre volonté, peut-être serez-vous moins homme que vous ne l’êtes aujourd’hui ; mais le châtiment est si lointain, et le désastre futur d’une nature si difficile à définir ! Que risquez-vous ? demain un peu de fatigue nerveuse. Ne risquez-vous pas tous les jours de plus grands châtiments pour de moindres récompenses ? Ainsi, c’est dit : « Vous avez même, pour lui donner plus de force et d’expansion, délayé votre dose d’extrait gras dans une tasse de café noir ; vous avez pris soin d’avoir l’estomac libre, reculant vers neuf ou dix heures du soir le repas substantiel, pour livrer au poison toute liberté d’action ; tout au plus dans une heure prendrez-vous une légère soupe. Vous êtes maintenant suffisamment lesté pour un long et singulier voyage. La vapeur a sifflé, la voilure est orientée, et vous avez sur les voyageurs ordinaires ce curieux avantage d’ignorer où vous allez. Vous l’avez voulu ; vivre la fatalité !

Je présume que vous avez eu la précaution de bien choisir votre moment pour cette aventureuse expédition. Toute débauche parfaite a besoin d’un parfait loisir. Vous savez d’ailleurs que le haschisch crée l’exagération non-seulement de l’individu, mais aussi de la circonstance et du milieu ; vous n’avez pas de devoirs à accomplir exigeant de la ponctualité, de l’exactitude ; point de chagrins de famille ; point de douleurs d’amour. Il faut y prendre garde. Ce chagrin, cette inquiétude, ce souvenir d’un devoir qui réclame votre volonté et votre attention à une minute déterminée, viendraient sonner comme un glas à travers votre ivresse et empoisonneraient votre plaisir. L’inquiétude deviendrait angoisse ; le chagrin, torture. Si, toutes ces conditions préalables observées, le temps est beau, si vous êtes situé dans un milieu favorable, comme un paysage pittoresque ou un appartement poétiquement décoré, si de plus vous pouvez espérer un peu de musique, alors tout est pour le mieux.

Il y a généralement dans l’ivresse du haschisch trois phases assez faciles à distinguer, et ce n’est pas une chose peu curieuse à observer, chez les novices, que les premiers symptômes de la première phase. Vous avez entendu parler vaguement des merveilleux effets du haschisch ; votre imagination a préconçu une idée particulière, quelque chose comme un idéal d’ivresse ; il vous tarde de savoir si la réalité sera décidément à la hauteur de votre espérance. Cela suffit pour vous jeter dès le commencement dans un état anxieux, assez favorable à l’humeur conquérante et envahissante du poison. La plupart des novices, au premier degré d’initiation, se plaignent de la lenteur des effets ; ils les attendent avec une impatience puérile, et, la drogue n’agissant pas assez vite à leur gré, ils se livrent à des fanfaronnades d’incrédulité qui sont fort réjouissantes pour les vieux initiés qui savent comment le haschisch se gouverne. Les premières atteintes, comme les symptômes d’un orage longtemps indécis, apparaissent et se multiplient au sein même de cette incrédulité. C’est d’abord une certaine hilarité, saugrenue, irrésistible, qui s’empare de vous. Ces accès de gaieté non motivée, dont vous êtes presque honteux, se reproduisent fréquemment et coupent des intervalles de stupeur pendant lesquels vous cherchez en vain à vous recueillir. Les mots les plus simples, les idées les plus triviales prennent une physionomie bizarre et nouvelle ; vous vous étonnez même de les avoir jusqu’à présent trouvés si simples. Des ressemblances et des rapprochements incongrus, impossibles à prévoir, des jeux de mots interminables, des ébauches de comique, jaillissent continuellement de votre cerveau. Le démon vous a envahi ; il est inutile de regimber contre cette hilarité, douloureuse comme un chatouillement. De temps en temps vous riez de vous-même, de votre niaiserie et de votre folie, et vos camarades, si vous en avez, rient également de votre état et du leur ; mais, comme ils sont sans malice, vous êtes sans rancune.

Cette gaieté, tour à tour languissante ou poignante, ce malaise dans la joie, cette insécurité, cette indécision de la maladie, ne durent généralement qu’un temps assez court. Bientôt les rapports d’idées deviennent tellement vagues, le fil conducteur qui relie vos conceptions si ténu, que vos complices seuls peuvent vous comprendre. Et encore, sur ce sujet et de ce côté, aucun moyen de vérification ; peut-être croient-ils vous comprendre, et l’illusion est-elle réciproque. Cette folâtrerie et ces éclats de rire, qui ressemblent à des explosions, apparaissent comme une véritable folie, au moins comme une niaiserie de maniaque, à tout homme qui n’est pas dans le même état que vous. De même la sagesse et le bon sens, la régularité des pensées chez le témoin prudent qui ne s’est pas enivré, vous réjouit et vous amuse comme un genre particulier de démence. Les rôles sont intervertis. Son sang-froid vous pousse aux dernières limites de l’ironie. N’est-ce pas une situation mystérieusement comique que celle d’un homme qui jouit d’une gaieté incompréhensible pour qui ne s’est pas placé dans le même milieu que lui ? Le fou prend le sage en pitié, et dès lors l’idée de sa supériorité commence à poindre à l’horizon de son intellect. Bientôt elle grandira, grossira et éclatera comme un météore.

J’ai été témoin d’une scène de ce genre qui a été poussée fort loin, et dont le grotesque n’était intelligible que pour ceux qui connaissaient, au moins par l’observation sur autrui, les effets de la substance et la différence énorme de diapason qu’elle crée entre deux intelligences supposées égales. Un musicien célèbre, qui ignorait les propriétés du haschisch, qui peut-être n’en avait jamais entendu parler, tombe au milieu d’une société dont plusieurs personnes en avaient pris. On essaye de lui en faire comprendre les merveilleux effets. À ces prodigieux récits, il sourit avec grâce, par complaisance, comme un homme qui veut bien poser pendant quelques minutes. Sa méprise est vite devinée par ces esprits que le poison a aiguisés, et les rires le blessent. Ces éclats de joie, ces jeux de mots, ces physionomies altérées, toute cette atmosphère malsaine l’irrite et le pousse à déclarer, plus tôt peut-être qu’il n’aurait voulu, que cette charge d’artiste est mauvaise, et que d’ailleurs elle doit être bien fatigante pour ceux qui l’ont entreprise. Le comique illumina tous les esprits comme un éclair. Ce fut un redoublement de joie. « Cette charge peut être bonne pour vous, dit-il, mais pour moi, non. » — « Il suffit qu’elle soit bonne pour nous, » réplique en égoïste un des malades. Ne sachant s’il a affaire à de véritables fous ou à des gens qui simulent la folie, notre homme croit que le parti le plus sage est de se retirer ; mais quelqu’un ferme la porte et cache la clef. Un autre, s’agenouillant devant lui, lui demande pardon au nom de la société, et lui déclare insolemment, mais avec larmes, que, malgré son infériorité spirituelle, qui peut-être excite un peu de pitié, tous sont pénétrés pour lui d’une amitié  profonde. Celui-ci se résigne à rester, et même il condescend, sur des prières instantes, à faire un peu de musique. Mais les sons du violon, en se répandant dans l’appartement comme une nouvelle contagion, empoignaient (le mot n’est pas trop fort) tantôt un malade, tantôt un autre. C’étaient des soupirs rauques et profonds, des sanglots soudains, des ruisseaux de larmes silencieuses. Le musicien épouvanté s’arrête, et, s’approchant de celui dont la béatitude faisait le plus de tapage, lui demande s’il souffre beaucoup et ce qu’il faudrait faire pour le soulager. Un des assistants, un homme pratique, propose de la limonade et des acides. Mais le malade, l’extase dans les yeux, les regarde tous deux avec un indicible mépris. Vouloir guérir un homme malade de trop de vie, malade de joie !

Comme on le voit par cette anecdote, la bienveillance tient une assez grande place dans les sensations causées par le haschisch ; une bienveillance molle, paresseuse, muette, et dérivant de l’attendrissement des nerfs. À l’appui de cette observation, une personne m’a raconté une aventure qui lui était arrivée dans cet état d’ivresse ; et comme elle avait gardé un souvenir très-exact de ses sensations, je compris parfaitement dans quel embarras grotesque, inextricable, l’avait jetée cette différence de diapason et de niveau dont je parlais tout à l’heure. Je ne me rappelle pas si l’homme en question en était à sa première ou à sa seconde expérience. Avait-il pris une dose un peu trop forte, ou le haschisch avait-il produit, sans l’aide  d’aucune cause apparente (ce qui arrive fréquemment), des effets beaucoup plus vigoureux ? Il me raconta qu’à travers sa jouissance, cette jouissance suprême de se sentir plein de vie et de se croire plein de génie, il avait tout d’un coup rencontré un sujet de terreur. D’abord ébloui par la beauté de ses sensations, il en avait été subitement épouvanté. Il s’était demandé ce que deviendraient son intelligence et ses organes, si cet état, qu’il prenait pour un état surnaturel, allait toujours s’aggravant, si ses nerfs devenaient toujours de plus en plus délicats. Par la faculté de grossissement que possède l’œil spirituel du patient, cette peur doit être un supplice ineffable. « J’étais, disait-il, comme un cheval emporté et courant vers un abîme, voulant s’arrêter, mais ne le pouvant pas. En effet, c’était un galop effroyable, et ma pensée, esclave de la circonstance, du milieu, de l’accident et de tout ce qui peut être impliqué dans le mot hasard, avait pris un tour purement et absolument rapsodique. Il est trop tard ! me répétais-je sans cesse avec désespoir. Quand cessa ce mode de sentir, qui me parut durer un temps infini et qui n’occupa peut-être que quelques minutes, quand je crus pouvoir enfin me plonger dans la béatitude, si chère aux Orientaux, qui succède à cette phase furibonde, je fus accablé d’un nouveau malheur. Une nouvelle inquiétude, bien triviale et bien puérile ; s’abattit sur moi. Je me souvins tout d’un coup que j’étais invité à un dîner, à une soirée d’hommes sérieux. Je me vis à l’avance au milieu d’une foule sage et discrète, où chacun est maître de soi-même, obligé de cacher soigneusement l’état de mon esprit sous l’éclat des lampes nombreuses. Je croyais bien que j’y réussirais, mais aussi je me sentais presque défaillir en pensant aux efforts de volonté qu’il me faudrait déployer. Par je ne sais quel accident, les paroles de l’Évangile : « Malheur à celui par qui le scandale arrive ! » venaient de surgir dans ma mémoire, et tout en voulant les oublier, en m’appliquant à les oublier, je les répétais sans cesse dans mon esprit. Mon malheur (car c’était un véritable malheur) prit alors des proportions grandioses. Je résolus, malgré ma faiblesse, de faire acte d’énergie et de consulter un pharmacien ; car j’ignorais les réactifs, et je voulais aller, l’esprit libre et dégagé, dans le monde, où m’appelait mon devoir. Mais sur le seuil de la boutique une pensée soudaine me prit, qui m’arrêta quelques instants et me donna à réfléchir. Je venais de me regarder, en passant, dans la glace d’une devanture, et mon visage m’avait étonné. Cette pâleur, ces lèvres rentrées, ces yeux agrandis ! « Je vais inquiéter ce brave homme, me dis-je, et pour quelle niaiserie ! » Ajoutez à cela le sentiment du ridicule que je voulais éviter, la crainte de trouver du monde dans la boutique. Mais ma bienveillance soudaine pour cet apothicaire inconnu dominait tous mes autres sentiments. Je me figurais cet homme aussi sensible que je l’étais moi-même en cet instant funeste, et, comme je m’imaginais aussi que son oreille et son âme devaient, comme les miennes, vibrer au moindre bruit, je résolus d’entrer chez lui sur la pointe du pied. Je ne saurais, me disais-je, montrer trop de discrétion chez un homme dont je vais alarmer la charité. Et puis je me promettais d’éteindre le son de ma voix comme le bruit de mes pas ; vous la connaissez, cette voix du haschisch ? grave, profonde, gutturale, et ressemblant beaucoup à celle des vieux mangeurs d’opium. Le résultat fut le contraire de ce que je voulais obtenir. Décidé à rassurer le pharmacien, je l’épouvantai. Il ne connaissait rien de cette maladie, n’en avait jamais entendu parler. Cependant il me regardait avec une curiosité fortement mêlée de défiance. Me prenait-il pour un fou, un malfaiteur qu’un mendiant ? Ni ceci, ni cela, sans doute ; mais toutes ces idées absurdes traversèrent mon cerveau. Je fus obligé de lui expliquer longuement (quelle fatigue !) ce que c’était que la confiture de chanvre et à quel usage cela servait, lui répétant sans cesse qu’il n’y avait pas de danger, qu’il n’y avait pas, pour lui, de raison de s’alarmer, et que je ne demandais qu’un moyen d’adoucissement ou de réaction, insistant fréquemment sur le chagrin sincère que j’éprouvais de lui causer de l’ennui. Enfin, — comprenez bien toute l’humiliation contenue pour moi dans ces paroles, — il me pria simplement de me retirer. Telle fut la récompense de ma charité et de ma bienveillance exagérées. J’allai à ma soirée ; je ne scandalisai personne. Nul ne devina les efforts surhumains qu’il me fallut faire pour  ressembler à tout le monde. Mais je n’oublierai jamais les tortures d’une ivresse ultra-poétique, gênée par le décorum et contrariée par un devoir ! »

Quoique naturellement porté à sympathiser avec toutes les douleurs qui naissent de l’imagination, je ne pus m’empêcher de rire de ce récit. L’homme qui me le faisait n’est pas corrigé. Il a continué à demander à la confiture maudite l’excitation qu’il faut trouver en soi-même ; mais comme c’est un homme prudent, rangé, un homme du monde, il a diminué les doses, ce qui lui a permis d’en augmenter la fréquence. Il appréciera plus tard les fruits pourris de son hygiène.

Je reviens au développement régulier de l’ivresse. Après cette première phase de gaieté enfantine, il y a comme un apaisement momentané. Mais de nouveaux événements s’annoncent bientôt par une sensation de fraîcheur aux extrémités (qui peut même devenir un froid très-intense chez quelques individus) et une grande faiblesse dans tous les membres ; vous avez alors des mains de beurre, et dans votre tête, dans tout votre être, vous sentez une stupeur et une stupéfaction embarrassantes. Vos yeux s’agrandissent ; ils sont comme tirés dans tous les sens par une extase implacable. Votre face s’inonde de pâleur. Les lèvres se rétrécissent et vont rentrant dans la bouche, avec ce mouvement d’anhélation qui caractérise l’ambition d’un homme en proie à de grands projets, oppressé par de vastes pensées, ou rassemblant sa respiration pour prendre son élan. La gorge se ferme, pour ainsi dire. Le palais est desséché par une soif qu’il serait infiniment doux de satisfaire, si les délices de la paresse n’étaient pas plus agréables et ne s’opposaient pas au moindre dérangement du corps. Des soupirs rauques et profonds s’échappent de votre poitrine, comme si votre ancien corps ne pouvait pas supporter les désirs et l’activité de votre âme nouvelle. De temps à autre, une secousse vous traverse et vous commande un mouvement involontaire, comme ces soubresauts qui, à la fin d’une journée de travail ou dans une nuit orageuse, précèdent le sommeil définitif.

Avant d’aller plus loin, je veux, à propos de cette sensation de fraîcheur dont je parlais plus haut, raconter encore une anecdote qui servira à montrer jusqu’à quel point les effets, même purement physiques, peuvent varier suivant les individus. Cette fois, c’est un littérateur qui parle, et en quelques passages de son récit on pourra, je crois, trouver les indices d’un tempérament littéraire.

« J’avais, me dit celui-ci, pris une dose modérée d’extrait gras, et tout allait pour le mieux. La crise de gaieté maladive avait duré peu de temps, et je me trouvais dans un état de langueur et d’étonnement qui était presque du bonheur. Je me promettais donc une soirée tranquille et sans soucis. Malheureusement le hasard me contraignit à accompagner quelqu’un au spectacle. Je pris mon parti en brave, résolu à déguiser mon immense désir de paresse et d’immobilité. Toutes les voitures de mon quartier se trouvant retenues, il fallut me résigner à faire un long trajet à pied, à traverser les bruits discordants des voitures, les conversations stupides des passants, tout un océan de trivialités. Une légère fraîcheur s’était déjà manifestée au bout de mes doigts ; bientôt elle se transforma en un froid très vif, comme si j’avais les deux mains plongées dans un seau d’eau glacée. Mais ce n’était pas une souffrance ; cette sensation presque aiguë me pénétrait plutôt comme une volupté. Cependant il me semblait que ce froid m’envahissait de plus en plus, au fur et à mesure de cet interminable voyage. Je demandai deux ou trois fois à la personne que j’accompagnais s’il faisait réellement très froid ; il me fut répondu qu’au contraire la température était plus que tiède. Installé enfin dans la salle, enfermé dans la boîte qui m’était destinée, avec trois ou quatre heures de repos devant moi, je me crus arrivé à la terre promise. Les sentiments que j’avais refoulés pendant la route, avec toute la pauvre énergie dont je pouvais disposer, firent donc irruption, et je m’abandonnai librement à ma muette frénésie. Le froid augmentait toujours, et cependant je voyais des gens légèrement vêtus, ou même s’essuyant le front avec un air de fatigue. Cette idée réjouissante me prit, que j’étais un homme privilégié, à qui seul était accordé le droit d’avoir froid en été dans une salle de spectacle. Ce froid s’accroissait au point de devenir alarmant ; mais j’étais avant tout dominé par la curiosité de savoir jusqu’à quel degré il pourrait descendre. Enfin il vint à un tel point, il fut si complet, si général, que toutes mes idées se congelèrent, pour ainsi dire ; j’étais un morceau de glace pensant ; je me considérais comme une statue taillée dans un bloc de glace ; et cette folle hallucination me causait une fierté, excitait en moi un bien-être moral que je ne saurais vous définir. Ce qui ajoutait à mon abominable jouissance était la certitude que tous les assistants ignoraient ma nature et quelle supériorité j’avais sur eux ; et puis le bonheur de penser que mon camarade ne s’était pas douté un seul instant de quelles bizarres sensations j’étais possédé ! Je tenais la récompense de ma dissimulation, et ma volupté exceptionnelle était un vrai secret.

« Du reste, j’étais à peine entré dans ma loge que mes yeux avaient été frappés d’une impression de ténèbres qui me paraît avoir quelque parenté avec l’idée de froid. Il se peut bien que ces deux idées se soient prêté réciproquement de la force. Vous savez que le haschisch invoque toujours des magnificences de lumière, des splendeurs glorieuses, des cascades d’or liquide ; toute lumière lui est bonne, celle qui ruisselle en nappe et celle qui s’accroche comme du paillon aux pointes et aux aspérités, les candélabres des salons, les cierges du mois de Marie, les avalanches de rose dans les couchers de soleil. Il paraît que ce misérable lustre répandait une lumière bien insuffisante pour cette soif insatiable de clarté ; je crus entrer, comme je vous l’ai dit, dans un monde de ténèbres, qui d’ailleurs s’épaissirent graduellement, pendant que je rêvais nuit polaire et hiver éternel. Quant à la scène (c’était une scène consacrée au genre comique), elle seule était lumineuse, infiniment petite et située loin, très loin, comme au bout d’un immense stéréoscope. Je ne vous dirai pas que j’écoutais les comédiens, vous savez que cela est impossible ; de temps en temps ma pensée accrochait au passage un lambeau de phrase, et, semblable à une danseuse habile, elle s’en servait comme d’un tremplin pour bondir dans des rêveries très lointaines. On pourrait supposer qu’un drame, entendu de cette façon, manque de logique et d’enchaînement ; détrompez-vous ; je découvrais un sens très subtil dans le drame créé par ma distraction. Rien ne m’en choquait, et je ressemblais un peu à ce poëte qui, voyant jouer Esther pour la première fois, trouvait tout naturel qu’Aman fît une déclaration d’amour à la reine. C’était, comme on le devine, l’instant où celui-ci se jette aux pieds d’Esther pour implorer le pardon de ses crimes. Si tous les drames étaient entendus selon cette méthode, ils y gagneraient de grandes beautés, même ceux de Racine.

« Les comédiens me semblaient excessivement petits et cernés d’un contour précis et soigné, comme les figures de Meissonier. Je voyais distinctement, non seulement les détails les plus minutieux de leurs ajustements, comme dessins d’étoffe, coutures, boutons, etc., mais encore la ligne de séparation du faux front d’avec le véritable, le blanc, le bleu et le rouge, et tous les moyens de grimage. Et ces lilliputiens étaient revêtus d’une clarté froide et magique, comme celle qu’une vitre très-nette ajoute à une peinture à l’huile. Lorsque je pus enfin sortir de ce caveau de ténèbres glacées et que, la fantasmagorie intérieure se dissipant, je fus rendu à moi-même, j’éprouvai une lassitude plus grande que ne m’en a jamais causé un travail tendu et forcé. »

C’est en effet à cette période de l’ivresse que se manifeste une finesse nouvelle, une acuité supérieure dans tous les sens. L’odorat, la vue, l’ouïe, le toucher participent également à ce progrès. Les yeux visent l’infini. L’oreille perçoit des sons presque insaisissables au milieu du plus vaste tumulte. C’est alors que commencent les hallucinations. Les objets extérieurs prennent lentement, successivement, des apparences singulières ; ils se déforment et se transforment. Puis arrivent les équivoques, les méprises et les transpositions d’idées. Les sons se revêtent de couleurs, et les couleurs contiennent une musique. Cela, dira-t-on, n’a rien que de fort naturel, et tout cerveau poétique, dans son état sain et normal, conçoit facilement ces analogies. Mais j’ai déjà averti le lecteur qu’il n’y avait rien de positivement surnaturel dans l’ivresse du haschisch ; seulement, ces analogies revêtent alors une vivacité inaccoutumée ; elles pénètrent, elles envahissent, elles accablent l’esprit de leur caractère despotique. Les notes musicales deviennent des nombres, et si votre esprit est doué de quelque  aptitude mathématique, la mélodie, l’harmonie écoutée, tout en gardant son caractère voluptueux et sensuel, se transforme en une vaste opération arithmétique, où les nombres engendrent les nombres, et dont vous suivez les phases et la génération avec une facilité inexplicable et une agilité égale à celle de l’exécutant.

Il arrive quelquefois que la personnalité disparaît et que l’objectivité, qui est le propre des poëtes panthéistes, se développe en vous si anormalement, que la contemplation des objets extérieurs vous fait oublier votre propre existence, et que vous vous confondez bientôt avec eux. Votre œil se fixe sur un arbre harmonieux courbé par le vent ; dans quelques secondes, ce qui ne serait dans le cerveau d’un poëte qu’une comparaison fort naturelle deviendra dans le vôtre une réalité. Vous prêtez d’abord à l’arbre vos passions, votre désir ou votre mélancolie ; ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres, et bientôt vous êtes l’arbre. De même, l’oiseau qui plane au fond de l’azur représente d’abord l’immortelle envie de planer au-dessus des choses humaines ; mais déjà vous êtes l’oiseau lui-même. Je vous suppose assis et fumant. Votre attention se reposera un peu trop longtemps sur les nuages bleuâtres qui s’exhalent de votre pipe. L’idée d’une évaporation, lente, successive, éternelle, s’emparera de votre esprit, et vous appliquerez bientôt cette idée à vos propres pensées, à votre matière pensante. Par une équivoque singulière, par une espèce de transposition ou de quiproquo intellectuel, vous vous sentirez vous évaporant, et vous attribuerez à votre pipe (dans laquelle vous vous sentez accroupi et ramassé comme le tabac) l’étrange faculté de vous fumer.

Par bonheur, cette interminable imagination n’a duré qu’une minute, car un intervalle de lucidité, avec un grand effort, vous a permis d’examiner la pendule. Mais un autre courant d’idées vous emporte ; il vous roulera une minute encore dans son tourbillon vivant, et cette autre minute sera une autre éternité. Car les proportions du temps et de l’être sont complètement dérangées par la multitude et l’intensité des sensations et des idées. On dirait qu’on vit plusieurs vies d’homme en l’espace d’une heure. N’êtes-vous pas alors semblable à un roman fantastique qui serait vivant au lieu d’être écrit ? Il n’y a plus équation entre les organes et les jouissances ; et c’est surtout de cette considération que surgit le blâme applicable à ce dangereux exercice où la liberté disparaît.

Quand je parle d’hallucinations, il ne faut pas prendre le mot dans son sens le plus strict. Une nuance très importante distingue l’hallucination pure, telle que les médecins ont souvent occasion de l’étudier, de l’hallucination ou plutôt de la méprise des sens dans l’état mental occasionné par le haschisch. Dans le premier cas, l’hallucination est soudaine, parfaite et fatale ; de plus, elle ne trouve pas de prétexte ni d’excuse dans le monde des objets extérieurs. Le malade voit une forme, entend des sons où il n’y en a pas. Dans le second cas, l’hallucination est progressive, presque volontaire, et elle ne devient parfaite, elle ne se mûrit que par l’action de l’imagination. Enfin elle a un prétexte. Le son parlera, dira des choses distinctes, mais il y avait un son. L’œil ivre de l’homme pris de haschisch verra des formes étranges ; mais, avant d’être étranges ou monstrueuses, ces formes étaient simples et naturelles. L’énergie, la vivacité vraiment parlante de l’hallucination dans l’ivresse n’infirme en rien cette différence originelle. Celle-là a une racine dans le milieu ambiant et dans le temps présent, celle-ci n’en a pas.

Pour mieux faire comprendre ce bouillonnement d’imagination, cette maturation du rêve et cet enfantement poétique auquel est condamné un cerveau intoxiqué par le haschisch, je raconterai encore une anecdote. Cette fois, ce n’est pas un jeune homme oisif qui parle, ce n’est pas non plus un homme de lettres ; c’est une femme, une femme un peu mûre, curieuse, d’un esprit excitable, et qui, ayant cédé à l’envie de faire connaissance avec le poison, décrit ainsi, pour une autre dame, la principale de ses visions. Je transcris littéralement :

« Quelque bizarres et nouvelles que soient les sensations que j’ai tirées de ma folie de douze heures (douze ou vingt ? en vérité, je n’en sais rien), je n’y reviendrai plus. L’excitation spirituelle est trop vive, la fatigue qui en résulte trop grande ; et, pour tout dire, je trouve dans cet enfantillage quelque chose de criminel. Enfin je cédai à la curiosité ; et puis c’était une folie en commun, chez de vieux amis, où je ne voyais pas grand mal à manquer un peu de dignité. Avant tout je dois vous dire que ce maudit haschisch est une substance bien perfide ; on se croit quelquefois débarrassé de l’ivresse, mais ce n’est qu’un calme menteur. Il y a des repos, et puis des reprises. Ainsi, vers dix heures du soir, je me trouvai dans un de ces états momentanés ; je me croyais délivrée de cette surabondance de vie qui m’avait causé tant de jouissances, il est vrai, mais qui n’était pas sans inquiétude et sans peur. Je me mis à souper avec plaisir, comme harassée par un long voyage. Car jusqu’alors, par prudence, je m’étais abstenue de manger. Mais, avant même de me lever de table, mon délire m’avait rattrapée, comme un chat une souris, et le poison se mit de nouveau à jouer avec ma pauvre cervelle. Bien que ma maison soit à peu de distance du château de nos amis, et qu’il y eût une voiture à mon service, je me sentis tellement accablée du besoin de rêver et de m’abandonner à cette irrésistible folie, que j’acceptai avec joie l’offre qu’ils me firent de me garder jusqu’au lendemain. Vous connaissez le château ; vous savez que l’on a arrangé, habillé et réconforté à la moderne toute la partie habitée par les maîtres du lieu, mais que la partie généralement inhabitée a été laissée telle quelle, avec son vieux style et ses vieilles décorations. Il fut résolu qu’on improviserait pour moi une chambre à coucher dans cette partie du château, et l’on choisit à cet effet la chambre la plus petite, une espèce de boudoir un peu fané et décrépit, qui n’en est pas moins charmant. Il faut que je vous le décrive tant bien que mal, pour que vous compreniez la singulière vision dont j’ai été la victime, vision qui m’a occupée une nuit entière, sans que j’aie eu le loisir de m’apercevoir de la fuite des heures.

« Ce boudoir est très petit, très étroit. À la hauteur de la corniche le plafond s’arrondit en voûte ; les murs sont recouverts de glaces étroites et allongées, séparées par des panneaux où sont peints des paysages dans le style lâché des décors. À la hauteur de la corniche, sur les quatre murs, sont représentées diverses figures allégoriques, les unes dans des attitudes reposées, les autres courant ou voltigeant. Au-dessus d’elles, quelques oiseaux brillants et des fleurs. Derrière les figures s’élève un treillage peint en trompe-l’œil, et suivant naturellement la courbe du plafond. Ce plafond est doré. Tous les interstices entre les baguettes et les figures sont donc recouverts d’or, et au centre l’or n’est interrompu que par le lacis géométrique du treillage simulé. Vous voyez que cela ressemble un peu à une cage très-distinguée, à une très-belle cage pour un très-grand oiseau. Je dois ajouter que la nuit était très-belle, très-transparente, la lune très-vive, à ce point que, même après que j’eus éteint la bougie, toute cette décoration resta visible, non illuminée par l’œil de mon esprit, comme vous pourriez le croire, mais éclairée par cette belle nuit, dont les lueurs s’accrochaient à toute cette broderie d’or, de miroirs et de couleurs bariolées. 

« Je fus d’abord très étonnée de voir de grands espaces s’étendre devant moi, à côté de moi, de tous côtés ; c’étaient des rivières limpides et des paysages verdoyants se mirant dans des eaux tranquilles. Vous devinez ici l’effet des panneaux répercutés par les miroirs. En levant les yeux, je vis un soleil couchant semblable à du métal en fusion qui se refroidit. C’était l’or du plafond ; mais le treillage me donna à penser que j’étais dans une espèce de cage ou de maison ouverte de tous côtés sur l’espace, et que je n’étais séparée de toutes ces merveilles que par les barreaux de ma magnifique prison. Je riais d’abord de mon illusion ; mais plus je regardais, plus la magie augmentait, plus elle prenait de vie, de transparence et de despotique réalité. Dès lors l’idée de claustration domina mon esprit, sans trop nuire, je dois le dire, aux plaisirs variés que je tirais du spectacle tendu autour et au-dessus de moi. Je me considérais comme enfermée pour longtemps, pour des milliers d’années peut-être, dans cette cage somptueuse, au milieu de ces paysages féeriques, entre ces horizons merveilleux. Je rêvai de Belle au bois donnant, d’expiation à subir, de future délivrance. Au-dessus de ma tête voltigeaient des oiseaux brillants des tropiques, et comme mon oreille percevait le son des clochettes au cou des chevaux qui cheminaient au loin sur la grande route, les deux sens fondant leurs impressions en une idée unique, j’attribuais aux oiseaux ce chant mystérieux du cuivre, et je croyais qu’ils chantaient avec un gosier de métal. Évidemment ils causaient de moi et ils célébraient ma captivité. Des singes gambadants, des satyres bouffons semblaient s’amuser de cette prisonnière étendue, condamnée à l’immobilité. Mais toutes les divinités mythologiques me regardaient avec un charmant sourire, comme pour m’encourager à supporter patiemment le sortilège, et toutes les prunelles glissaient dans le coin des paupières comme pour s’attacher à mon regard. J’en conclus que si des fautes anciennes, si quelques péchés inconnus à moi-même, avaient nécessité ce châtiment temporaire, je pouvais compter cependant sur une bonté supérieure, qui, tout en me condamnant à la prudence, m’offrirait des plaisirs plus graves que les plaisirs de poupée qui remplissent notre jeunesse. Vous voyez que les considérations morales n’étaient pas absentes de mon rêve ; mais je dois avouer que le plaisir de contempler ces formes et ces couleurs brillantes, et de me croire le centre d’un drame fantastique, absorbait fréquemment toutes mes autres pensées. Cet état dura longtemps, fort longtemps… Dura-t-il jusqu’au matin ? je l’ignore. Je vis tout d’un coup le soleil matinal installé dans ma chambre ; j’éprouvai un vif étonnement, et malgré tous les efforts de mémoire que j’ai pu faire, il m’a été impossible de savoir si j’avais dormi ou si j’avais subi patiemment une insomnie délicieuse. Tout à l’heure, c’était la nuit, et maintenant le jour ! Et  cependant j’avais vécu longtemps, oh ! très longtemps !… La notion du temps ou plutôt la mesure du temps étant abolie, la nuit entière n’était mesurable pour moi que par la multitude de mes pensées. Si longue qu’elle dût me paraître à ce point de vue, il me semblait toutefois qu’elle n’avait duré que quelques secondes, ou même qu’elle n’avait pas pris place dans l’éternité.

« Je ne vous parle pas de ma fatigue… elle fut immense. On dit que l’enthousiasme des poëtes et des créateurs ressemble à ce que j’ai éprouvé, bien que je me sois toujours figuré que les gens chargés de nous émouvoir dussent être doués d’un tempérament très calme ; mais si le délire poétique ressemble à celui que m’a procuré une petite cuillerée de confiture, je pense que les plaisirs du public coûtent bien cher aux poëtes, et ce n’est pas sans un certain bien être, une satisfaction prosaïque, que je me suis enfin sentie chez moi, dans mon chez moi intellectuel, je veux dire dans la vie réelle. »

Voilà une femme évidemment raisonnable ; mais nous ne nous servirons de son récit que pour en tirer quelques notes utiles qui compléteront cette description très sommaire des principales sensations engendrées par le haschisch.

Elle a parlé du souper comme d’un plaisir arrivant fort à propos, au moment où une embellie momentanée, mais qui semblait définitive, lui permettait de rentrer dans la vie réelle. En effet, il y a, comme je l’ai dit, des intermittences et des calmes trompeurs, et souvent le haschisch détermine une faim vorace, presque toujours une soif excessive. Seulement le dîner ou le souper, au lieu d’amener un repos définitif, crée ce redoublement nouveau, cette crise vertigineuse dont se plaignait cette dame, et qui a été suivie par une série de visions enchanteresses, légèrement teintées de frayeur, auxquelles elle s’était positivement et de fort bonne grâce résignée. La faim et la soif tyranniques dont il est question ne trouvent pas à s’assouvir sans un certain labeur. Car l’homme se sent tellement au-dessus des choses matérielles, ou plutôt il est tellement accablé par son ivresse, qu’il lui faut développer un long courage pour remuer une bouteille ou une fourchette.

La crise définitive déterminée par la digestion des aliments est en effet très violente : il est impossible de lutter ; et un pareil état ne serait pas supportable s’il durait trop longtemps et s’il ne faisait bientôt place à une autre phase de l’ivresse, qui, dans le cas précité, s’est traduite par des visions splendides, doucement terrifiantes et en même temps pleines de consolations. Cet état nouveau est ce que les Orientaux appellent le kief. Ce n’est plus quelque chose de tourbillonnant et de tumultueux ; c’est une béatitude calme et immobile, une résignation glorieuse. Depuis longtemps vous n’êtes plus votre maître, mais vous ne vous en affligez plus. La douleur et l’idée du temps ont disparu, ou si quelquefois elles osent se produire, ce n’est que transfigurées par la sensation dominante ; et elles sont alors, relativement à leur forme habituelle ce que la mélancolie poétique est à la douleur positive.

Mais, avant tout, remarquons que dans le récit de cette dame (c’est dans ce but que je l’ai transcrit), l’hallucination est d’un genre bâtard, et tire sa raison d’être du spectacle extérieur ; l’esprit n’est qu’un miroir où le milieu environnant se reflète transformé d’une manière outrée. Ensuite, nous voyons intervenir ce que j’appellerais volontiers l’hallucination morale : le sujet se croit soumis à une expiation ; mais le tempérament féminin, qui est peu propre à l’analyse, ne lui a pas permis de noter le singulier caractère optimiste de ladite hallucination. Le regard bienveillant des divinités de l’Olympe est poétisé par un vernis essentiellement haschischin. Je ne dirai pas que cette dame a côtoyé le remords ; mais ses pensées, momentanément tournées à la mélancolie et au regret, ont été rapidement colorées d’espérance. C’est une remarque que nous aurons encore occasion de vérifier.

Elle a parlé de la fatigue du lendemain ; en effet, cette fatigue est grande, mais elle ne se manifeste pas immédiatement, et, quand vous êtes obligé de la reconnaître, ce n’est pas sans étonnement. Car d’abord, quand vous avez bien constaté qu’un nouveau jour s’est levé sur l’horizon de votre vie, vous éprouvez un bien-être étonnant ; vous croyez jouir d’une légèreté d’esprit merveilleuse. Mais vous êtes à peine debout, qu’un vieux reste d’ivresse vous suit et vous retarde, comme le boulet de votre récente servitude. Vos jambes faibles ne vous conduisent qu’avec timidité, et vous craignez à chaque instant de vous casser comme un objet fragile. Une grande langueur (il y a des gens qui prétendent qu’elle ne manque pas de charme) s’empare de votre esprit et se répand à travers vos facultés comme un brouillard dans un paysage. Vous voilà, pour quelques heures encore, incapable de travail, d’action et d’énergie. C’est la punition de la prodigalité impie avec laquelle vous avez dépensé le fluide nerveux. Vous avez disséminé votre personnalité aux quatre vents du ciel, et, maintenant, quelle peine n’éprouvez-vous pas à la rassembler et à la concentrer !

L’Homme-Dieu

Il est temps de laisser de côté toute cette jonglerie et ces grandes marionnettes, nées de la fumée des cerveaux enfantins. N’avons-nous pas à parler de choses plus graves : des modifications des sentiments humains, et, en un mot, de la morale du haschisch ?

Jusqu’à présent je n’ai fait qu’une monographie abrégée de l’ivresse ; je me suis borné à en accentuer les principaux traits, surtout les traits matériels. Mais, ce qui est plus important, je crois, pour l’homme spirituel, c’est de connaître l’action du poison sur la partie spirituelle de l’homme, c’est-à-dire le grossissement, la déformation et l’exagération de ses sentiments habituels et de ses perceptions morales, qui présentent alors, dans une atmosphère exceptionnelle, un véritable phénomène de réfraction.

L’homme qui, s’étant livré longtemps à l’opium ou au haschisch, a pu trouver, affaibli comme il l’était par l’habitude de son servage, l’énergie nécessaire pour se délivrer, m’apparaît comme un prisonnier évadé. Il m’inspire plus d’admiration que l’homme prudent qui n’a jamais failli, ayant toujours eu soin d’éviter la tentation. Les Anglais se servent fréquemment, à propos des mangeurs d’opium, de termes qui ne peuvent paraître excessifs qu’aux innocents à qui sont inconnues les horreurs de cette déchéance : enchained, fettered, enslaved ! Chaînes, en effet, auprès desquelles toutes les autres, chaînes du devoir, chaînes de l’amour illégitime, ne sont que des trames de gaze et des tissus d’araignée ! Épouvantable mariage de l’homme avec lui-même ! « J’étais devenu un esclave de l’opium ; il me tenait dans ses liens, et tous mes travaux et mes plans avaient pris la couleur de mes rêves, » dit l’époux de Ligeia ; mais en combien de merveilleux passages Edgar Poe, ce poëte incomparable, ce philosophe non réfuté, qu’il faut toujours citer à propos des maladies mystérieuses de l’esprit, ne décrit-il pas les sombres et attachantes splendeurs de l’opium ? L’amant de la lumineuse Bérénice, Egœus le métaphysicien, parle d’une altération de ses facultés, qui le contraint à donner une valeur anormale, monstrueuse, aux phénomènes les plus simples : « Réfléchir infatigablement de longues heures, l’attention rivée à quelque citation puérile sur la marge ou dans le texte d’un livre, — rester absorbé, la plus grande partie d’une journée d’été, dans une ombre bizarre, s’allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le plancher, — m’oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d’une lampe ou les braises du foyer, — rêver des jours entiers sur le parfum d’une fleur, — répéter d’une manière monotone quelque mot vulgaire, jusqu’à ce que le son, à force d’être répété, cessât de présenter à l’esprit une idée quelconque, — telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui, sans doute, ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement toute explication et toute analyse. » Et le nerveux Auguste Bedloe qui chaque matin, avant sa promenade, avale sa dose d’opium, nous avoue que le principal bénéfice qu’il tire de cet empoisonnement quotidien, est de prendre à toute chose, même à la plus triviale, un intérêt exagéré : « Cependant l’opium avait produit son effet accoutumé, qui est de revêtir tout le monde extérieur d’une intensité d’intérêt. Dans le tremblement d’une feuille, — dans la couleur d’un brin d’herbe, — dans la forme d’un trèfle, — dans le bourdonnement d’une abeille, — dans l’éclat d’une goutte de rosée, — dans le soupir du vent, — dans les vagues odeurs échappées de la forêt, — se produisait tout un monde d’inspirations, une procession magnifique et bigarrée de pensées désordonnées et rapsodiques. »

Ainsi s’exprime, par la bouche de ses personnages, le maître de l’horrible, le prince du mystère. Ces deux caractéristiques de l’opium sont parfaitement applicables au haschisch ; dans l’un comme dans l’autre cas, l’intelligence, libre naguère, devient esclave ; mais le mot rapsodique, qui définit si bien un train de pensées suggéré et commandé par le monde extérieur et le hasard des circonstances, est d’une vérité plus vraie et plus terrible dans le cas du haschisch. Ici, le raisonnement n’est plus qu’une épave à la merci de tous les courants, et le train de pensées est infiniment plus accéléré et plus rapsodique. C’est dire, je crois, d’une manière suffisamment claire, que le haschisch est, dans son effet présent, beaucoup plus véhément que l’opium, beaucoup plus ennemi de la vie régulière, en un mot, beaucoup plus troublant. J’ignore si dix années d’intoxication par le haschisch amèneront des désastres égaux à ceux causés par dix années de régime d’opium ; je dis que, pour l’heure présente et pour le lendemain, le haschisch a des résultats plus funestes ; l’un est un séducteur paisible, l’autre un démon désordonné.

Je veux, dans cette dernière partie, définir et analyser le ravage moral causé par cette dangereuse et délicieuse gymnastique, ravage si grand, danger si profond, que ceux qui ne reviennent du combat que légèrement avariés, m’apparaissent comme des braves échappés de la caverne d’un Protée multiforme, des Orphées vainqueurs de l’Enfer. Qu’on prenne, si l’on, veut, cette forme de langage pour une métaphore excessive, j’avouerai que les poisons excitants me semblent non seulement un des plus terribles et des plus sûrs moyens dont dispose l’Esprit des Ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité, mais même une de ses incorporations les plus parfaites.

Cette fois, pour abréger ma tâche et rendre mon analyse plus claire, au lieu de rassembler des  anecdotes éparses, j’accumulerai sur un seul personnage fictif une masse d’observations. J’ai donc besoin de supposer une âme de mon choix. Dans ses Confessions, De Quincey affirme avec raison que l’opium, au lieu d’endormir l’homme, l’excite, mais qu’il ne l’excite que dans sa voie naturelle, et qu’ainsi, pour juger les merveilles de l’opium, il serait absurde d’en référer à un marchand de bœufs ; car celui-ci ne rêvera que bœufs et pâturages. Or, je n’ai pas à décrire les lourdes fantaisies d’un éleveur enivré de haschisch ; qui les lirait avec plaisir ? qui consentirait à les lire ? Pour idéaliser mon sujet, je dois en concentrer tous les rayons dans un cercle unique, je dois les polariser ; et le cercle tragique où je les vais rassembler sera, comme je l’ai dit, une âme de mon choix, quelque chose d’analogue à ce que le XVIIIe siècle appelait l’homme sensible, à ce que l’école romantique nommait l’homme incompris, et à ce que les familles et la masse bourgeoise flétrissent généralement de l’épithète d’original.

Un tempérament moitié nerveux, moitié bilieux, tel est le plus favorable aux évolutions d’une pareille ivresse ; ajoutons un esprit cultivé, exercé aux études de la forme et de la couleur ; un cœur tendre, fatigué par le malheur, mais encore prêt au rajeunissement ; nous irons, si vous le voulez bien, jusqu’à admettre des fautes anciennes, et, ce qui doit en résulter dans une nature facilement excitable, sinon des remords positifs, au moins le regret du temps profané et mal rempli. Le goût de la métaphysique, la connaissance des différentes hypothèses de la philosophie sur la destinée humaine, ne sont certainement pas des compléments inutiles, — non plus que cet amour de la vertu, de la vertu abstraite, stoïcienne ou mystique, qui est posé dans tous les livres dont l’enfance moderne fait sa nourriture, comme le plus haut sommet où une âme distinguée puisse monter. Si l’on ajoute à tout cela une grande finesse de sens que j’ai omise comme condition surérogatoire, je crois que j’ai rassemblé les éléments généraux les plus communs de l’homme sensible moderne, de ce que l’on pourrait appeler la forme banale de l’originalité. Voyons maintenant ce que deviendra cette individualité poussée à outrance par le haschisch. Suivons cette procession de l’imagination humaine jusque sous son dernier et plus splendide reposoir, jusqu’à la croyance de l’individu en sa propre divinité.

Si vous êtes une de ces âmes, votre amour inné de la forme et de la couleur trouvera tout d’abord une pâture immense dans les premiers développements de votre ivresse. Les couleurs prendront une énergie inaccoutumée et entreront dans le cerveau avec une intensité victorieuse. Délicates, médiocres, ou même mauvaises, les peintures des plafonds revêtiront une vie effrayante ; les plus grossiers papiers peints qui tapissent les murs des auberges se creuseront comme de splendides dioramas. Les nymphes aux chairs éclatantes vous regardent avec de grands yeux plus profonds et plus limpides que le ciel et l’eau ; les  personnages de l’antiquité, affublés de leurs costumes sacerdotaux ou militaires, échangent avec vous par le simple regard de solennelles confidences. La sinuosité des lignes est un langage définitivement clair où vous lisez l’agitation et le désir des âmes. Cependant se développe cet état mystérieux et temporaire de l’esprit, où la profondeur de la vie, hérissée de ses problèmes multiples, se révèle tout entière dans le spectacle, si naturel et si trivial qu’il soit, qu’on a sous les yeux, — où le premier objet venu devient symbole parlant. Fourier et Swedenborg, l’un avec ses analogies, l’autre avec ses correspondances, se sont incarnés dans le végétal et l’animal qui tombent sous votre regard, et au lieu d’enseigner par la voix, ils vous endoctrinent par la forme et par la couleur. L’intelligence de l’allégorie prend en vous des proportions à vous-même inconnues ; nous noterons, en passant, que l’allégorie, ce genre si spirituel, que les peintres maladroits nous ont accoutumés à mépriser, mais qui est vraiment l’une des formes primitives et les plus naturelles de la poésie, reprend sa domination légitime dans l’intelligence illuminée par l’ivresse. Le haschisch s’étend alors sur toute la vie comme un vernis magique ; il la colore en solennité et en éclaire toute la profondeur. Paysages dentelés, horizons fuyants, perspectives de villes blanchies par la lividité cadavéreuse de l’orage, ou illuminées par les ardeurs concentrées des soleils couchants, — profondeur de l’espace, allégorie de la profondeur du temps, — la danse, le geste ou la déclamation des comédiens, si vous vous êtes jeté dans un théâtre, — la première phrase venue, si vos yeux tombent sur un livre, — tout enfin, l’universalité des êtres se dresse devant vous avec une gloire nouvelle non soupçonnée jusqu’alors. La grammaire, l’aride grammaire elle-même, devient quelque chose comme une sorcellerie évocatoire ; les mots ressuscitent revêtus de chair et d’os, le substantif, dans sa majesté substantielle, l’adjectif, vêtement transparent qui l’habille et le colore comme un glacis, et le verbe, ange du mouvement, qui donne le branle à la phrase. La musique, autre langue chère aux paresseux ou aux esprits profonds qui cherchent le délassement dans la variété du travail, vous parle de vous-même et vous raconte le poème de votre vie : elle s’incorpore à vous, et vous vous fondez en elle. Elle parle de votre passion, non pas d’une manière vague et indéfinie, comme elle fait dans vos soirées nonchalantes, un jour d’opéra, mais d’une manière circonstanciée, positive, chaque mouvement du rythme marquant un mouvement connu de votre âme, chaque note se transformant en mot, et le poème entier entrant dans votre cerveau comme un dictionnaire doué de vie.

Il ne faut pas croire que tous ces phénomènes se produisent dans l’esprit pêle-mêle, avec l’accent criard de la réalité et le désordre de la vie extérieure. L’œil intérieur transforme tout et donne à chaque chose le complément de beauté qui lui manque pour qu’elle soit vraiment digne de plaire. C’est aussi à cette phase essentiellement voluptueuse et sensuelle qu’il faut rapporter l’amour des eaux limpides, courantes ou stagnantes, qui se développe si étonnamment dans l’ivresse cérébrale de quelques artistes. Les miroirs deviennent un prétexte à cette rêverie qui ressemble à une soif spirituelle, conjointe à la soif physique qui dessèche le gosier, et dont j’ai parlé précédemment ; les eaux fuyantes, les jeux d’eau, les cascades harmonieuses, l’immensité bleue de la mer, roulent, chantent, dorment avec un charme inexprimable. L’eau s’étale comme une véritable enchanteresse, et, bien que je ne croie pas beaucoup aux folies furieuses causées par le haschisch, je n’affirmerais pas que la contemplation d’un gouffre limpide fût tout à fait sans danger pour un esprit amoureux de l’espace et du cristal, et que la vieille fable de l’Ondine ne pût devenir pour l’enthousiaste une tragique réalité.

Je crois avoir suffisamment parlé de l’accroissement monstrueux du temps et de l’espace, deux idées toujours connexes, mais que l’esprit affronte alors sans tristesse et sans peur. Il regarde avec un certain délice mélancolique à travers les années profondes, et s’enfonce audacieusement dans d’infinies perspectives. On a bien deviné, je présume, que cet accroissement anormal et tyrannique s’applique également à tous les sentiments et à toutes les idées : ainsi à la bienveillance ; j’en ai donné, je crois, un assez bel échantillon ; ainsi à l’idée de beauté ; ainsi à l’amour. L’idée de beauté doit naturellement s’emparer d’une place vaste dans un tempérament spirituel tel que je l’ai supposé. L’harmonie, le balancement des lignes, l’eurythmie dans les mouvements, apparaissent au rêveur comme des nécessités, comme des devoirs, non seulement pour tous les êtres de la création, mais pour lui-même, le rêveur, qui se trouve, à cette période de la crise, doué d’une merveilleuse aptitude pour comprendre le rythme immortel et universel. Et si notre fanatique manque de beauté personnelle, ne croyez pas qu’il souffre longtemps de l’aveu auquel il est contraint, ni qu’il se regarde comme une note discordante dans le monde d’harmonie et de beauté improvisé par son imagination. Les sophismes du haschisch sont nombreux et admirables, tendant généralement à l’optimisme, et l’un des principaux, le plus efficace, est celui qui transforme le désir en réalité. Il en est de même sans doute dans maint cas de la vie ordinaire, mais ici avec combien plus d’ardeur et de subtilité ! D’ailleurs, comment un être si bien doué pour comprendre l’harmonie, une sorte de prêtre du Beau, pourrait-il faire une exception et une tache dans sa propre théorie ? La beauté morale et sa puissance, la grâce et ses séductions, l’éloquence et ses prouesses, toutes ces idées se présentent bientôt comme des correctifs d’une laideur indiscrète, puis comme des consolateurs, enfin comme des adulateurs parfaits d’un sceptre imaginaire.

Quant à l’amour, j’ai entendu bien des personnes animées d’une curiosité de lycéen, chercher à se renseigner auprès de celles à qui était familier l’usage du haschisch. Que peut être cette ivresse de l’amour, déjà si puissante à son état naturel, quand elle est enfermée dans l’autre ivresse, comme un soleil dans un soleil ? Telle est la question qui se dressera dans une foule d’esprits que j’appellerai les badauds du monde intellectuel. Pour répondre à un sous-entendu déshonnête, à cette partie de la question qui n’ose pas se produire, je renverrai le lecteur à Pline, qui a parlé quelque part des propriétés du chanvre de façon à dissiper sur ce sujet bien des illusions. On sait, en outre, que l’atonie est le résultat le plus ordinaire de l’abus que les hommes font de leurs nerfs et des substances propres à les exciter. Or, comme il ne s’agit pas ici de puissance affective, mais d’émotion ou de susceptibilité, je prierai simplement le lecteur de considérer que l’imagination d’un homme nerveux, enivré de haschisch, est poussée jusqu’à un degré prodigieux, aussi peu déterminable que la force extrême possible du vent dans un ouragan, et ses sens subtilisés à un point presque aussi difficile à définir. Il est donc permis de croire qu’une caresse légère, la plus innocente de toutes, une poignée de main, par exemple, peut avoir une valeur centuplée par l’état actuel de l’âme et des sens, et les conduire peut-être, et très rapidement, jusqu’à cette syncope qui est considérée par les vulgaires mortels comme le summum du bonheur. Mais que le haschisch réveille, dans une imagination souvent occupée des choses de l’amour, des souvenirs tendres, auxquels la douleur et le malheur donnent même un lustre nouveau, cela est indubitable. Il n’est pas moins certain qu’une forte dose de sensualité se mêle à ces agitations de l’esprit ; et d’ailleurs il n’est pas inutile de remarquer, ce qui suffirait à constater sur ce point l’immoralité du haschisch, qu’une secte d’Ismaïlites (c’est des Ismaïlites que sont issus les Assassins) égarait ses adorations bien au-delà de l’impartial Lingam, c’est-à-dire jusqu’au culte absolu et exclusif de la moitié féminine du symbole. Il n’y aurait rien que de naturel, chaque homme étant la représentation de l’histoire, de voir une hérésie obscène, une religion monstrueuse se produire dans un esprit qui s’est lâchement livré à la merci d’une drogue infernale, et qui sourit à la dilapidation de ses propres facultés.

Puisque nous avons vu se manifester dans l’ivresse du haschisch une bienveillance singulière appliquée même aux inconnus, une espèce de philanthropie plutôt faite de pitié que d’amour (c’est ici que se montre le premier germe de l’esprit satanique qui se développera d’une manière extraordinaire), mais qui va jusqu’à la crainte d’affliger qui que ce soit, on devine ce que peut devenir la sentimentalité localisée, appliquée à une personne chérie, jouant ou ayant joué un rôle important dans la vie morale du malade. Le culte, l’adoration, la prière, les rêves de bonheur se projettent et s’élancent avec l’énergie ambitieuse et l’éclat d’un feu d’artifice ; comme la poudre et les matières colorantes du feu, ils éblouissent et s’évanouissent dans les ténèbres. Il n’est sorte de combinaison sentimentale à laquelle ne puisse se prêter le souple amour d’un esclave du haschisch. Le goût de la protection, un sentiment de paternité ardente et dévouée peuvent se mêler à une sensualité coupable que le haschisch saura toujours excuser et absoudre. Il va plus loin encore. Je suppose des fautes commises ayant laissé dans l’âme des traces amères, un mari ou un amant ne contemplant qu’avec tristesse (dans son état normal) un passé nuancé d’orages ; ces amertumes peuvent alors se changer en douceurs ; le besoin de pardon rend l’imagination plus habile et plus suppliante, et le remords lui-même, dans ce drame diabolique qui ne s’exprime que par un long monologue, peut agir comme excitant et réchauffer puissamment l’enthousiasme du cœur. Oui, le remords ! Avais-je tort de dire que le haschisch apparaissait, à un esprit vraiment philosophique, comme un parfait instrument satanique ? Le remords, singulier ingrédient du plaisir, est bientôt noyé dans la délicieuse contemplation du remords, dans une espèce d’analyse voluptueuse ; et cette analyse est si rapide que l’homme, ce diable naturel, pour parler comme les swedenborgiens, ne s’aperçoit pas combien elle est involontaire, et combien, de seconde en seconde, il se rapproche de la perfection diabolique. Il admire son remords et il se glorifie, pendant qu’il est en train de perdre sa liberté.

Voilà donc mon homme supposé, l’esprit de mon choix, arrivé à ce degré de joie et de sérénité où il est contraint de s’admirer lui-même. Toute contradiction s’efface, tous les problèmes philosophiques deviennent limpides, ou du moins paraissent tels. Tout est matière à jouissance. La plénitude de sa vie actuelle lui inspire un orgueil démesuré. Une voix parle en lui (hélas ! c’est la sienne) qui lui dit : « Tu as maintenant le droit de te considérer comme supérieur à tous les hommes ; nul ne connaît et ne pourrait comprendre tout ce que tu penses et tout ce que tu sens ; ils seraient même incapables d’apprécier la bienveillance qu’ils t’inspirent. Tu es un roi que les passants méconnaissent, et qui vit dans la solitude de sa conviction : mais que t’importe ? Ne possèdes-tu pas ce mépris souverain qui rend l’âme si bonne ? »

Cependant nous pouvons supposer que de temps à autre un souvenir mordant traverse et corrompe ce bonheur. Une suggestion fournie par l’extérieur peut ranimer un passé désagréable à contempler. De combien d’actions sottes ou viles le passé n’est-il pas rempli, qui sont véritablement indignes de ce roi de la pensée et qui en souillent la dignité idéale ? Croyez que l’homme au haschisch affrontera courageusement ces fantômes pleins de reproches, et même qu’il saura tirer de ces hideux souvenirs de nouveaux éléments de plaisir et d’orgueil. Telle sera l’évolution de son raisonnement : la première sensation de douleur passée, il analysera curieusement cette action ou ce sentiment dont le souvenir a troublé sa glorification actuelle, les motifs qui le faisaient agir alors, les circonstances dont il était environné, et s’il ne trouve pas dans ces circonstances des raisons suffisantes, sinon pour absoudre, au moins pour atténuer son péché, n’imaginez pas qu’il se sente vaincu ! J’assiste à son raisonnement comme au jeu d’un mécanisme sous une vitre transparente : « Cette action ridicule, lâche ou vile, dont le souvenir m’a un moment agité, est en complète contradiction avec ma vraie nature, ma nature actuelle, et l’énergie même avec laquelle je la condamne, le soin inquisitorial avec lequel je l’analyse et je la juge, prouvent mes hautes et divines aptitudes pour la vertu. Combien trouverait-on dans le monde d’hommes aussi habiles pour se juger, aussi sévères pour se condamner ? » Et non seulement il se condamne, mais il se glorifie. L’horrible souvenir ainsi absorbé dans la contemplation d’une vertu idéale, d’une charité idéale, d’un génie idéal, il se livre candidement à sa triomphante orgie spirituelle. Nous avons vu que, contrefaisant d’une manière sacrilège le sacrement de la pénitence, à la fois pénitent et confesseur, il s’était donné une facile absolution, ou, pis encore, qu’il avait tiré de sa condamnation une nouvelle pâture pour son orgueil. Maintenant, de la contemplation de ses rêves et de ses projets de vertu, il conclut à son aptitude pratique à la vertu ; l’énergie amoureuse avec laquelle il embrasse ce fantôme de vertu lui paraît une preuve suffisante, péremptoire, de l’énergie virile nécessaire pour l’accomplissement de son idéal. Il confond complètement le rêve avec l’action, et son imagination s’échauffant de plus en plus devant le spectacle enchanteur de sa propre nature corrigée et idéalisée, substituant cette image fascinatrice de lui-même à son réel individu, si pauvre en volonté, si riche en vanité, il finit par décréter son apothéose en ces termes nets et simples, qui contiennent pour lui tout un monde d’abominables jouissances : « Je suis le plus vertueux de tous les hommes ! »

Cela ne vous fait-il pas souvenir de Jean-Jacques, qui, lui aussi, après s’être confessé à l’univers, non sans une certaine volupté, a osé pousser le même cri de triomphe (ou du moins la différence est bien petite) avec la même sincérité et la même conviction ? L’enthousiasme avec lequel il admirait la vertu, l’attendrissement nerveux qui remplissait ses yeux de larmes, à la vue d’une belle action ou à la pensée de toutes les belles actions qu’il aurait voulu accomplir, suffisaient pour lui donner une idée superlative de sa valeur morale. Jean-Jacques s’était enivré sans haschisch.

Suivrai-je plus loin l’analyse de cette victorieuse monomanie ? Expliquerai-je comment, sous l’empire du poison, mon homme se fait bientôt centre de l’univers ? comment il devient l’expression vivante et outrée du proverbe qui dit que la passion rapporte tout à elle ? Il croit à sa vertu et à son génie ; ne devine-t-on pas la fin ? Tous les objets environnants sont autant de suggestions qui agitent en lui un monde de pensées, toutes plus colorées, plus vivantes, plus subtiles que jamais et revêtues d’un vernis magique. « Ces villes magnifiques, se dit-il, où les bâtiments superbes sont échelonnés comme dans les décors, — ces beaux navires balancés par les eaux de la rade dans un désœuvrement nostalgique, et qui ont l’air de traduire notre pensée : Quand partons-nous pour le bonheur ? — ces musées qui regorgent de belles formes et de couleurs enivrantes, — ces bibliothèques où sont accumulés les travaux de la science et les rêves de la Muse, — ces instruments rassemblés qui parlent avec une seule voix, — ces femmes enchanteresses, plus charmantes encore par la science de la parure et l’économie du regard, — toutes ces choses ont été créées pour moi, pour moi, pour moi ! Pour moi, l’humanité a travaillé, a été martyrisée, immolée, — pour servir de pâture, de pabulum, à mon implacable appétit d’émotion, de connaissance et de beauté ! » Je saute et j’abrège. Personne ne s’étonnera qu’une pensée finale, suprême, jaillisse du cerveau du rêveur : « Je suis devenu Dieu ! », qu’un cri sauvage, ardent, s’élance de sa poitrine avec une énergie telle, une telle puissance de projection, que, si les volontés et les croyances d’un homme ivre avaient une vertu efficace, ce cri culbuterait les anges disséminés dans les chemins du ciel : « Je suis un Dieu ! » Mais bientôt cet ouragan d’orgueil se transforme en une température de béatitude calme, muette, reposée, et l’universalité des êtres se présente colorée et comme illuminée par une aurore sulfureuse. Si par hasard un vague souvenir se glisse dans l’âme de ce déplorable bienheureux : N’y aurait-il pas un autre Dieu ? croyez qu’il se redressera devant celui-là, qu’il discutera ses volontés et qu’il l’affrontera sans terreur. Quel est le philosophe français qui, pour railler les doctrines allemandes modernes, disait : « Je suis un dieu qui a mal dîné ? » Cette ironie ne mordrait pas sur un esprit enlevé par le haschisch ; il répondrait tranquillement : « Il est possible que j’aie mal dîné, mais je suis un Dieu. »

Morale

Mais le lendemain ! le terrible lendemain ! tous les organes relâchés, fatigués, les nerfs détendus, les titillantes envies de pleurer, l’impossibilité de s’appliquer à un travail suivi, vous enseignent cruellement que vous avez joué un jeu défendu. La hideuse nature, dépouillée de son illumination de la veille, ressemble aux mélancoliques débris d’une fête. La volonté surtout est attaquée, de toutes les facultés la plus précieuse. On dit, et c’est presque vrai, que cette substance ne cause aucun mal physique, aucun mal grave, du moins. Mais peut-on affirmer qu’un homme incapable d’action, et propre seulement aux rêves, se porterait vraiment bien, quand même tous ses membres seraient en bon état ? Or, nous connaissons assez la nature humaine pour savoir qu’un homme qui peut, avec une cuillerée de confiture, se procurer instantanément tous les biens du ciel et de la terre, n’en gagnera jamais la millième partie par le travail. Se figure-t-on un État dont tous les citoyens s’enivreraient de haschisch ? Quels citoyens ! quels guerriers ! quels législateurs ! Même en Orient, où l’usage en est si répandu, il y a des gouvernements qui ont compris la nécessité de le proscrire. En effet, il est défendu à l’homme, sous peine de déchéance et de mort intellectuelle, de déranger les conditions primordiales de son existence et de rompre l’équilibre de ses facultés avec les milieux où elles sont destinées à se mouvoir, en un mot, de déranger son destin pour y substituer une fatalité d’un nouveau genre. Souvenons-nous de Melmoth, cet admirable emblème. Son épouvantable souffrance gît dans la disproportion entre ses merveilleuses facultés, acquises instantanément par un pacte satanique, et le milieu où, comme créature de Dieu, il est condamné à vivre. Et aucun de ceux qu’il veut séduire ne consent à lui acheter, aux mêmes conditions, son terrible privilège. En effet, tout homme qui n’accepte pas les conditions de la vie, vend son âme. Il est facile de saisir le rapport qui existe entre les créations sataniques des poëtes et les créatures vivantes qui se sont vouées aux excitants. L’homme a voulu être Dieu, et bientôt le voilà, en vertu d’une loi morale incontrôlable, tombé plus bas que sa nature réelle. C’est une âme qui se vend en détail.

Balzac pensait sans doute qu’il n’est pas pour l’homme de plus grande honte ni de plus vive souffrance que l’abdication de sa volonté. Je l’ai vu une fois, dans une réunion où il était question des effets prodigieux du haschisch. Il écoutait et questionnait avec une attention et une vivacité amusantes. Les personnes qui l’ont connu devinent qu’il devait être intéressé. Mais l’idée de penser malgré lui même le choquait vivement. On lui présenta du dawamesk ; il l’examina, le flaira et le rendit sans y toucher. La lutte entre sa curiosité presque enfantine et sa répugnance pour l’abdication se trahissait sur son visage expressif d’une manière frappante. L’amour de la dignité l’emporta. En effet, il est difficile de se figurer le théoricien de la volonté, ce jumeau spirituel de Louis Lambert, consentant à perdre une parcelle de cette précieuse substance.

Malgré les admirables services qu’ont rendus l’éther et le chloroforme, il me semble qu’au point de vue de la philosophie spiritualiste, la même flétrissure morale s’applique à toutes les inventions modernes qui tendent à diminuer la liberté humaine et l’indispensable douleur. Ce n’est pas sans une certaine admiration que j’entendis une fois le paradoxe d’un officier qui me racontait l’opération cruelle pratiquée sur un général français à El-Aghouat, et dont celui-ci mourut malgré le chloroforme. Ce général était un homme très brave, et même quelque chose de plus, une de ces âmes à qui s’applique naturellement le terme : chevaleresque. « Ce n’était pas, me disait-il, du chloroforme qu’il lui fallait, mais les regards de toute l’armée et la musique des régiments. Ainsi peut-être il eût été sauvé ! » Le chirurgien n’était pas de l’avis de cet officier ; mais l’aumônier aurait sans doute admiré ces sentiments.

Il est vraiment superflu, après toutes ces  considérations, d’insister sur le caractère immoral du haschisch. Que je le compare au suicide, à un suicide lent, à une arme toujours sanglante et toujours aiguisée, aucun esprit raisonnable n’y trouvera à redire. Que je l’assimile à la sorcellerie, à la magie, qui veulent, en opérant sur la matière, et par des arcanes dont rien ne prouve la fausseté non plus que l’efficacité, conquérir une domination interdite à l’homme ou permise seulement à celui qui en est jugé digne, aucune âme philosophique ne blâmera cette comparaison. Si l’Église condamne la magie et la sorcellerie, c’est qu’elles militent contre les intentions de Dieu, qu’elles suppriment le travail du temps et veulent rendre superflues les conditions de pureté et de moralité ; et qu’elle, l’Église, ne considère comme légitimes, comme vrais, que les trésors gagnés par la bonne intention assidue. Nous appelons escroc le joueur qui a trouvé le moyen de jouer à coup sûr ; comment nommerons-nous l’homme qui veut acheter, avec un peu de monnaie, le bonheur et le génie ? C’est l’infaillibilité même du moyen qui en constitue l’immoralité, comme l’infaillibilité supposée de la magie lui impose son stigmate infernal. Ajouterai-je que le haschisch, comme toutes les joies solitaires, rend l’individu inutile aux hommes et la société superflue pour l’individu, le poussant à s’admirer sans cesse lui-même et le précipitant jour à jour vers le gouffre lumineux où il admire sa face de Narcisse ?

Si encore, au prix de sa dignité, de son honnêteté et de son libre arbitre, l’homme pouvait tirer du haschisch de grands bénéfices spirituels, en faire une espèce de machine à penser, un instrument fécond ? C’est une question que j’ai souvent entendu poser, et j’y réponds. D’abord, comme je l’ai longuement expliqué, le haschisch ne révèle à l’individu rien que l’individu lui-même. Il est vrai que cet individu est pour ainsi dire cubé et poussé à l’extrême, et comme il est également certain que la mémoire des impressions survit à l’orgie, l’espérance de ces utilitaires ne paraît pas au premier aspect tout à fait dénuée de raison. Mais je les prierai d’observer que les pensées, dont ils comptent tirer un si grand parti, ne sont pas réellement aussi belles qu’elles le paraissent sous leur travestissement momentané et recouvertes d’oripeaux magiques. Elles tiennent de la terre plutôt que du ciel, et doivent une grande partie de leur beauté à l’agitation nerveuse, à l’avidité avec laquelle l’esprit se jette sur elles. Ensuite, cette espérance est un cercle vicieux : admettons un instant que le haschisch donne, ou du moins augmente le génie, ils oublient qu’il est de la nature du haschisch de diminuer la volonté, et qu’ainsi il accorde d’un côté ce qu’il retire de l’autre, c’est-à-dire l’imagination sans la faculté d’en profiter. Enfin il faut songer, en supposant un homme assez adroit et assez vigoureux pour se soustraire à cette alternative, à un autre danger, fatal, terrible, qui est celui de toutes les accoutumances. Toutes se transforment bientôt en nécessités. Celui qui aura recours à un poison pour penser ne pourra bientôt plus penser sans poison. Se figure-t-on le sort affreux d’un homme dont l’imagination paralysée ne saurait plus fonctionner sans le secours du haschisch ou de l’opium ?

Dans les études philosophiques, l’esprit humain, imitant la marche des astres, doit suivre une courbe qui le ramène à son point de départ. Conclure, c’est fermer un cercle. Au commencement j’ai parlé de cet état merveilleux, où l’esprit de l’homme se trouvait quelquefois jeté comme par une grâce spéciale ; j’ai dit qu’aspirant sans cesse à réchauffer ses espérances et à s’élever vers l’infini, il montrait, dans tous les pays et dans tous les temps, un goût frénétique pour toutes les substances, même dangereuses, qui, en exaltant sa personnalité, pouvaient susciter un instant à ses yeux ce paradis d’occasion, objet de tous ses désirs, et enfin que cet esprit hasardeux, poussant, sans le savoir, jusqu’à l’enfer, témoignait ainsi de sa grandeur originelle. Mais l’homme n’est pas si abandonné, si privé de moyens honnêtes pour gagner le ciel, qu’il soit obligé d’invoquer la pharmacie et la sorcellerie ; il n’a pas besoin de vendre son âme pour payer les caresses enivrantes et l’amitié des houris. Qu’est-ce qu’un paradis qu’on achète au prix de son salut éternel ? Je me figure un homme (dirai-je un brahmane, un poëte, ou un philosophe chrétien ?) placé sur l’Olympe ardu de la spiritualité ; autour de lui les Muses de Raphaël ou de Mantegna, pour le consoler de ses longs jeûnes et de ses prières assidues, combinent les danses les plus nobles, le regardent avec leurs plus doux yeux et leurs sourires les plus éclatants ; le divin Apollon, ce maître en tout savoir (celui de Francavilla, d’Albert Dürer, de Goltzius ou de tout autre, qu’importe ? N’y a-t-il pas un Apollon, pour tout homme qui le mérite ?), caresse de son archet ses cordes les plus vibrantes. Au-dessous de lui, au pied de la montagne, dans les ronces et dans la boue, la troupe des humains, la bande des ilotes, simule les grimaces de la jouissance et pousse des hurlements que lui arrache la morsure du poison ; et le poëte attristé se dit : « Ces infortunés qui n’ont ni jeûné, ni prié, et qui ont refusé la rédemption par le travail, demandent à la noire magie les moyens de s’élever, d’un seul coup, à l’existence surnaturelle. La magie les dupe et elle allume pour eux un faux bonheur et une fausse lumière ; tandis que nous, poëtes et philosophes, nous avons régénéré notre âme par le travail successif et la contemplation ; par l’exercice assidu de la volonté et la noblesse permanente de l’intention, nous avons créé à notre usage un jardin de vraie beauté. Confiants dans la parole qui dit que la foi transporte les montagnes, nous avons accompli le seul miracle dont Dieu nous ait octroyé la licence ! »

Un Mangeur d'Opium

Précautions oratoires

« Ô juste, subtil et puissant opium ! Toi qui, au cœur du pauvre comme du riche, pour les blessures qui ne se cicatriseront jamais et pour les angoisses qui induisent l’esprit en rébellion, apportes un baume adoucissant ; éloquent opium ! toi qui, par ta puissante rhétorique, désarmes les résolutions de la rage, et qui, pour une nuit, rends à l’homme coupable les espérances de sa jeunesse et ses anciennes mains pures de sang ; qui, à l’homme orgueilleux, donnes un oubli passager

Des torts non redressés et des insultes non vengées ;

qui cites les faux témoins au tribunal des rêves, pour le triomphe de l’innocence immolée ; qui confonds le parjure ; qui annules les sentences des juges iniques ; — tu bâtis sur le sein des ténèbres, avec les matériaux imaginaires du cerveau, avec un art plus profond que celui de Phidias et de Praxitèle, des cités et des temples qui dépassent en splendeur Babylone et Hékatompylos ; et du chaos d’un sommeil plein de songes tu évoques à la lumière du soleil les visages des beautés depuis longtemps ensevelies, et les physionomies familières et bénies, nettoyées des outrages de la tombe. Toi seul, tu donnes à l’homme ces trésors, et tu possèdes les clefs du paradis, ô juste, subtil et puissant opium ! » — Mais, avant que l’auteur ait trouvé l’audace de pousser, en l’honneur de son cher opium, ce cri violent comme la reconnaissance de l’amour, que de ruses, que de précautions oratoires ! D’abord, c’est l’allégation éternelle de ceux qui ont à faire des aveux compromettants, presque décidés cependant à s’y complaire :

« Grâce à l’application que j’y ai mise, j’ai la confiance que ces mémoires ne seront pas simplement intéressants, mais aussi, et à un degré considérable, utiles et instructifs. C’est positivement dans cette espérance que je les ai rédigés par écrit, et ce sera mon excuse pour avoir rompu cette délicate et honorable réserve, qui empêche la plupart d’entre nous de faire une exhibition publique de nos propres erreurs et infirmités. Rien, il est vrai, n’est plus propre à révolter le sens anglais, que le spectacle d’un être humain, imposant à notre attention ses cicatrices et ses ulcères moraux et arrachant cette pudique draperie dont le temps ou l’indulgence pour la fragilité humaine avait consenti à les revêtir. »

En effet, ajoute-t-il, généralement le crime et la misère reculent loin du regard public, et même dans le cimetière, ils s’écartent de la population commune, comme s’ils abdiquaient humblement tout droit à la camaraderie avec la grande famille humaine. Mais, dans le cas du Mangeur d’opium, il n’y a pas crime, il n’y a que faiblesse, et encore faiblesse si facile à excuser ! ainsi qu’il le prouvera dans une biographie préliminaire ; ensuite le bénéfice résultant pour autrui des notes d’une expérience achetée à un prix si lourd peut compenser largement la violence faite à la pudeur morale et créer une exception légitime.

Dans cette adresse au lecteur nous trouvons quelques renseignements sur le peuple mystérieux des mangeurs d’opium, cette nation contemplative perdue au sein de la nation active. Ils sont nombreux, et plus qu’on ne le croit. Ce sont des professeurs, ce sont des philosophes, un lord placé dans la plus haute situation, un sous-secrétaire d’État ; si des cas aussi nombreux, pris dans la haute classe de la société, sont venus, sans avoir été cherchés, à la connaissance d’un seul individu, quelle statistique effroyable ne pourrait-on pas établir sur la population totale de l’Angleterre ! Trois pharmaciens de Londres, dans des quartiers pourtant reculés, affirment (en 1821) que le nombre des amateurs d’opium est immense, et que la difficulté de distinguer les personnes qui en ont fait une sorte d’hygiène de celles qui veulent s’en procurer dans un but coupable est pour eux une source d’embarras quotidiens. Mais l’opium est descendu visiter les limbes de la société, et à Manchester, dans l’après-midi du samedi, les comptoirs des droguistes sont couverts de pilules préparées en prévision des demandes du soir. Pour les ouvriers des manufactures l’opium est une volupté économique ; car l’abaissement des salaires peut faire de l’ale et des spiritueux une orgie coûteuse. Mais ne croyez pas, quand le salaire remontera, que l’ouvrier anglais abandonne l’opium pour retourner aux grossières joies de l’alcool. La fascination est opérée ; la volonté est domptée ; le souvenir de la jouissance exercera son éternelle tyrannie.

Si des natures grossières et abêties par un travail journalier et sans charme peuvent trouver dans l’opium de vastes consolations, quel en sera donc l’effet sur un esprit subtil et lettré, sur une imagination ardente et cultivée, surtout si elle a été prématurément labourée par la fertilisante douleur, — sur un cerveau marqué par la rêverie fatale, touched with pensiveness, pour me servir de l’étonnante expression de mon auteur ? Tel est le sujet du merveilleux livre que je déroulerai comme une tapisserie fantastique sous les yeux du lecteur. J’abrégerai sans doute beaucoup ; De Quincey est essentiellement digressif ; l’expression humourist peut lui être appliquée plus convenablement qu’à tout autre ; il compare, en un endroit, sa pensée à un thyrse, simple bâton qui tire toute sa physionomie et tout son charme du feuillage compliqué qui l’enveloppe. Pour que le lecteur ne perde rien des tableaux émouvants qui composent la substance de son volume, l’espace dont je dispose étant restreint, je serai obligé, à mon grand regret, de supprimer bien des hors-d’œuvre très-amusants, bien des dissertations exquises, qui n’ont pas directement trait à l’opium, mais ont simplement pour but d’illustrer le caractère du mangeur d’opium. Cependant le livre est assez vigoureux pour se faire deviner, même sous cette enveloppe succincte, même à l’état de simple extrait.

L’ouvrage (Confessions of an English opium-eater, being an extract from the life of a scholar) est divisé en deux parties : l’une, Confessions ; l’autre, son complément, Suspiria de profundis. Chacune se partage en différentes subdivisions, dont j’omettrai quelques-unes, qui sont comme des corollaires ou des appendices. La division de la première partie est parfaitement simple et logique, naissant du sujet lui-même : Confessions préliminaires ; Voluptés de l’opium ; Tortures de l’opium. Les Confessions préliminaires, sur lesquelles j’ai à m’étendre un peu longuement, ont un but facile à deviner. Il faut que le personnage soit connu, qu’il se fasse aimer, apprécier du lecteur. L’auteur, qui a entrepris d’intéresser vigoureusement l’attention avec un sujet en apparence aussi monotone que la description d’une ivresse, tient vivement à montrer jusqu’à quel point il est excusable ; il veut créer pour sa personne une sympathie dont profitera tout l’ouvrage. Enfin, et ceci est très-important, le récit de certains accidents, vulgaires peut-être en eux-mêmes, mais graves et sérieux en raison de la sensibilité de celui qui les a supportés, devient, pour ainsi dire, la clef des sensations et des visions extraordinaires qui assiégeront plus tard son cerveau. Maint vieillard, penché sur une table de cabaret, se revoit lui-même vivant dans un entourage disparu ; son ivresse est faite de sa jeunesse évanouie. De même, les événements racontés dans les Confessions usurperont une part importante dans les visions postérieures. Ils ressusciteront comme ces rêves qui ne sont que les souvenirs déformés ou transfigurés des obsessions d’une journée laborieuse.

Confessions préliminaires

Non, ce ne fut pas pour la recherche d’une volupté coupable et paresseuse qu’il commença à user de l’opium, mais simplement pour adoucir les tortures d’estomac nées d’une habitude cruelle de la faim. Ces angoisses de la famine datent de sa première jeunesse, et c’est à l’âge de vingt-huit ans que le mal et le remède font leur première apparition dans sa vie, après une période assez longue de bonheur, de sécurité et de bien-être. Dans quelles circonstances se produisirent ces angoisses fatales, c’est ce qu’on va voir.

Le futur mangeur d’opium avait sept ans quand son père mourut, le laissant à des tuteurs qui lui firent faire sa première éducation dans plusieurs écoles. De très-bonne heure il se distingua par ses aptitudes littéraires, particulièrement par une connaissance prématurée de la langue grecque. À treize ans, il écrivait en grec ; à quinze, il pouvait non-seulement composer des vers grecs en mètres lyriques, mais même converser en grec abondamment et sans embarras, faculté qu’il devait à une habitude journalière d’improviser en grec une traduction des journaux anglais. La nécessité de trouver dans sa mémoire et son imagination une foule de périphrases pour exprimer par une langue morte des idées et des images absolument modernes, avait créé pour lui un dictionnaire toujours prêt, bien autrement complexe et étendu que celui qui résulte de la vulgaire patience des thèmes purement littéraires. « Ce garçon-là, disait un de ses maîtres en le désignant à un étranger, pourrait haranguer une foule athénienne beaucoup mieux que vous ou moi une foule anglaise. » Malheureusement notre helléniste précoce fut enlevé à cet excellent maître ; et, après avoir passé par les mains d’un grossier pédagogue tremblant toujours que l’enfant ne se fit le redresseur de son ignorance, il fut remis aux soins d’un bon et solide professeur, qui, lui aussi, péchait par le manque d’élégance et ne rappelait en rien l’ardente et étincelante érudition du premier. Mauvaise chose, qu’un enfant puisse juger ses maîtres et se placer au-dessus d’eux. On traduisait Sophocle, et, avant l’ouverture de la classe, le zélé professeur, l’archididascalus, se préparait avec une grammaire et un lexique à la lecture des chœurs, purgeant à l’avance sa leçon de toutes les hésitations et de toutes les difficultés. Cependant le jeune homme (il touchait à ses dix-sept ans) brûlait d’aller à l’université, et c’était en vain qu’il tourmentait ses tuteurs à ce sujet. L’un d’eux, homme bon et raisonnable, vivait fort loin. Sur les trois autres, deux avaient remis toute leur autorité entre les mains du quatrième ; et  celui-là nous est dépeint comme le mentor le plus entêté du monde et le plus amoureux de sa propre volonté. Notre aventureux jeune homme prend un grand parti ; il fuira l’école. Il écrit à une charmante et excellente femme, une amie de famille sans doute, qui l’a tenu enfant sur ses genoux, pour lui demander cinq guinées. Une réponse pleine de grâce maternelle arrive bientôt, avec le double de la somme demandée. Sa bourse d’écolier contenait encore deux guinées, et douze guinées représentent une fortune infinie pour un enfant qui ne connaît pas les nécessités journalières de la vie. Il ne s’agit plus que d’exécuter la fuite. Le morceau suivant est un de ceux que je ne peux pas me résigner à abréger. Il est bon d’ailleurs que le lecteur puisse de temps en temps goûter par lui-même la manière pénétrante et féminine de l’auteur.

« Le docteur Johnson fait une observation fort juste (et pleine de sentiment, ce que malheureusement on ne peut pas dire de toutes ses observations), c’est que nous ne faisons jamais sciemment pour la dernière fois, sans une tristesse au cœur, ce que nous avons depuis longtemps accoutumance de faire. Je sentis profondément cette vérité, quand j’en vins à quitter un lieu que je n’aimais pas, et où je n’avais pas été heureux. Le soir qui précéda le jour où je devais le fuir pour jamais, j’entendis avec tristesse résonner dans la vieille et haute salle de la classe la prière du soir ; car je l’entendais pour la dernière fois ; et la nuit venue, quand on fit l’appel, mon nom ayant été, comme d’habitude, appelé le premier, je m’avançai, et, passant devant le principal qui était présent, je le saluai ; je le regardais curieusement au visage, et je pensais en moi même : Il est vieux et infirme, et je ne le verrai plus en ce monde ! J’avais raison, car je ne l’ai pas revu et je ne le reverrai jamais. Il me regarda complaisamment, avec un bon sourire, me rendit mon salut, ou plutôt mon adieu, et nous nous quittâmes, sans qu’il s’en doutât, pour toujours. Je ne pouvais pas éprouver un profond respect pour son intelligence ; mais il s’était toujours montré bon pour moi ; il m’avait accordé maintes faveurs, et je souffrais à la pensée de la mortification que j’allais lui infliger.

« Le matin arriva, où je devais me lancer sur la mer du monde, matin d’où toute ma vie subséquente a pris, en grande partie, sa couleur. Je logeais dans la maison du principal, et j’avais obtenu, dès mon arrivée, la faveur d’une chambre particulière, qui me servait également de chambre à coucher et de cabinet de travail. À trois heures et demie, je me levai, et je considérai avec une profonde émotion les anciennes tours de…, parées des premières lueurs, et qui commençaient à s’empourprer de l’éclat radieux d’une matinée de juin sans nuages. J’étais ferme et inébranlable dans mon dessein, mais troublé cependant par une appréhension vague d’embarras et de dangers incertains ; et si j’avais pu prévoir la tempête, la véritable grêle d’affliction qui devait bientôt s’abattre sur moi, j’eusse été à bon droit bien autrement agité. La paix profonde du matin faisait avec ce trouble un contraste attendrissant et lui servait presque de médecine. Le silence était plus profond qu’à minuit ; et pour moi le silence d’un matin d’été est plus touchant que tout autre silence, parce que la lumière, quoique large et forte, comme celle de midi dans les autres saisons de l’année, semble différer du jour parfait surtout en ceci que l’homme n’est pas encore dehors ; et ainsi la paix de la nature et des innocentes créatures de Dieu semble profonde et assurée, tant que la présence de l’homme, avec son esprit inquiet et instable, n’en viendra pas troubler la sainteté. Je m’habillai, je pris mon chapeau et mes gants, et je m’attardai quelque temps dans ma chambre. Depuis un an et demi, cette chambre avait été la citadelle de ma pensée ; là, j’avais lu et étudié pendant les longues heures de la nuit ; et, bien qu’à dire vrai, pendant la dernière partie de cette période, moi qui étais fait pour l’amour et les affections douces, j’eusse perdu ma gaieté et mon bonheur dans la lutte fiévreuse que j’avais soutenue contre mon tuteur, d’un autre côté cependant, un garçon comme moi, amoureux des livres, adonné aux recherches de l’esprit, ne pouvait pas n’avoir pas joui de quelques bonnes heures, au milieu même de son découragement. Je pleurais en regardant autour de moi le fauteuil, la cheminée, la table à écrire, et autres objets familiers que j’étais trop sûr de ne pas revoir. Depuis lors jusqu’à l’heure où je trace ces lignes dix-huit années se sont écoulées, et cependant, en ce moment même, je vois distinctement, comme si cela datait d’hier, le contour et l’expression de l’objet sur lequel je fixais un regard d’adieu ; c’était un portrait de la séduisante…, qui était suspendu au-dessus de la cheminée, et dont les yeux et la bouche étaient si beaux, et toute la physionomie si radieuse de bonté et de divine sérénité, que j’avais mille fois laissé tomber ma plume ou mon livre pour demander des consolations à son image, comme un dévot à son saint patron. Pendant que je m’oubliais à la contempler, la voix profonde de l’horloge proclama qu’il était quatre heures. Je me haussai jusqu’au portrait, je le baisai, et puis je sortis doucement et je refermai la porte pour toujours !

« Les occasions de rire et de larmes s’entrelacent et se mêlent si bien dans cette vie, que je ne puis sans sourire me rappeler un incident qui se produisit alors et faillit faire obstacle à l’exécution immédiate de mon plan. J’avais une malle d’un poids énorme ; car, outre mes habits, elle contenait presque toute ma bibliothèque. La difficulté était de la faire transporter chez un voiturier. Ma chambre était située à une hauteur aérienne, et ce qu’il y avait de pis, c’est que l’escalier qui conduisait à cet angle du bâtiment aboutissait à un corridor passant devant la porte de la chambre du principal. J’étais adoré de tous les domestiques, et, sachant que chacun d’eux s’empresserait à me servir secrètement, je confiai mon embarras à un valet de chambre du principal. Il jura qu’il ferait tout ce que je voudrais ; et quand le moment fut venu, il monta l’escalier pour emporter la malle. Je craignais fort que cela ne fût au-dessus des forces d’un seul homme ; mais ce groom était un gaillard doué

D’épaules atlastiques, faites pour supporter
Le poids des plus puissantes monarchies,

et il avait un dos aussi vaste que les plaines de Salisbury. Il s’entêta donc à transporter la malle à lui seul, pendant que j’attendais au bas du dernier étage, plein d’anxiété. Durant quelque temps, je l’entendis qui descendait d’un pas ferme et lent ; mais malheureusement, par suite de son inquiétude, comme il se rapprochait de l’endroit dangereux, à quelques pas du corridor son pied glissa, et le puissant fardeau, tombant de ses épaules, acquit une telle vitesse de descente à chaque marche de l’escalier qu’en arrivant au bas il roula, ou plutôt bondit tout droit, avec le vacarme de vingt démons, contre la porte de la chambre à coucher de l’archididascalus. Ma première idée fut que tout était perdu et que ma seule chance pour exécuter une retraite était de sacrifier mon bagage. Néanmoins un moment de réflexion me décida à attendre la fin de l’aventure. Le groom était dans une frayeur horrible pour son propre compte et pour le mien ; mais, en dépit de tout cela, le sentiment du comique s’était, dans ce malheureux contretemps, si irrésistiblement emparé de son esprit, qu’il éclata de rire, — mais d’un rire prolongé, étourdissant, à toute volée, qui aurait réveillé les Sept-Dormants. Aux sons de cette musique de gaieté, qui résonnait aux oreilles mêmes de l’autorité insultée, je ne pus m’empêcher de joindre la mienne, non pas tant à cause de la malheureuse étourderie de la malle, qu’à cause de l’effet nerveux produit sur le groom. Nous nous attendions tous les deux, très-naturellement, à voir le docteur s’élancer hors de sa chambre ; car généralement, s’il entendait remuer une souris, il bondissait comme un mâtin hors de sa niche. Chose singulière, en cette occasion, quand nos éclats de rire eurent cessé, aucun bruit, pas même un frôlement, ne se fit entendre dans la chambre. Le docteur était affligé d’une infirmité douloureuse, qui le tenait quelquefois éveillé, mais qui peut-être, quand il parvenait à s’assoupir, le faisait dormir plus profondément. Encouragé par ce silence, le groom rechargea son fardeau sur ses épaules et effectua le reste de sa descente sans accident. J’attendis jusqu’à ce que j’eusse vu la malle placée sur une brouette, et en route pour la voiture. Alors, sans autre guide que la Providence, je partis à pied, emportant sous mon bras un petit paquet avec quelques objets de toilette, un poëte anglais favori dans une poche, et dans l’autre un petit volume in-douze contenant environ neuf pièces d’Euripide. »

Notre écolier avait caressé l’idée de se diriger vers le Westmoreland ; mais un accident qu’il ne nous explique pas changea son itinéraire et le jeta dans les Galles du Nord. Après avoir erré quelque temps dans le Denbighshire, le Merionethshire et le Caernarvonshire, il s’installa dans une petite maison fort propre, à B… ; mais il en fut bientôt rejeté par un incident où son jeune orgueil se trouva froissé de la manière la plus comique. Son hôtesse avait servi chez un évêque, soit comme gouvernante, soit comme bonne d’enfants. La superbe énorme du clergé anglais s’infiltre généralement non-seulement dans les enfants des dignitaires, mais même dans leurs serviteurs. Dans une petite ville comme B…, avoir vécu dans la famille d’un évêque suffisait évidemment pour conférer une sorte de distinction ; de sorte que la bonne dame n’avait sans cesse à la bouche que des phrases comme : « Mylord faisait ceci, mylord faisait cela ; mylord était un homme indispensable au Parlement, indispensable à Oxford… » Peut-être trouva-t-elle que le jeune homme n’écoutait pas ses discours avec assez de révérence. Un jour elle était allée rendre ses devoirs à l’évêque et à sa famille, et celui-ci l’avait questionnée sur ses petites affaires. Apprenant qu’elle avait loué son appartement, le digne prélat avait pris soin de lui recommander d’être fort difficile sur le choix de ses locataires : « Betty, dit-il, rappelez-vous bien que cet endroit est placé sur la grande route qui mène à la capitale, de sorte qu’il doit vraisemblablement servir d’étape à une foule d’escrocs irlandais qui fuient leurs créanciers d’Angleterre, et d’escrocs anglais qui ont laissé des dettes dans l’île de Man. » Et la bonne dame, en  racontant orgueilleusement son entrevue avec l’évêque, ne manqua pas d’ajouter sa réponse : « Oh ! mylord, je ne crois vraiment pas que ce gentleman soit un escroc, parce que… » — « Vous ne pensez pas que je sois un escroc ! répond le jeune écolier exaspéré ; désormais je vous épargnerai la peine de penser à de pareilles choses. » Et il s’apprête à partir. La pauvre hôtesse avait bien envie de mettre les pouces ; mais, la colère ayant inspiré à celui-ci quelques termes peu respectueux à l’endroit de l’évêque, toute réconciliation devint impossible. « J’étais, dit-il, véritablement indigné de cette facilité de l’évêque à calomnier une personne qu’il n’avait jamais vue, et j’eus envie de lui faire savoir là-dessus ma pensée en grec, ce qui, tout en fournissant une présomption en faveur de mon honnêteté, aurait en même temps (du moins je l’espérais) fait un devoir à l’évêque de me répondre dans la même langue : auquel cas je ne doutais pas qu’il devînt manifeste que si je n’étais pas aussi riche que sa seigneurie, j’étais un bien meilleur helléniste. Des pensées plus saines chassèrent ce projet enfantin… »

Sa vie errante recommence ; mais d’auberge en auberge il se trouve rapidement dépouillé de son argent. Pendant une quinzaine de jours il est réduit à se contenter d’un seul plat par jour. L’exercice et l’air des montagnes, qui agissent vigoureusement sur un jeune estomac, lui rendent ce maigre régime fort douloureux ; car ce repas unique est fait de thé ou de café. Enfin le thé et le café deviennent un luxe  impossible, et durant tout son séjour dans le pays de Galles il subsiste uniquement de mûres et de baies d’églantier. De temps à autre une bonne hospitalité coupe, comme une fête, ce régime d’anachorète, et cette hospitalité, il la paye généralement par de petits services d’écrivain public. Il remplit l’office de secrétaire pour les paysans qui ont des parents à Londres ou à Liverpool. Plus souvent ce sont des lettres d’amour que les filles qui ont été servantes, soit à Shrewsbury, soit dans toute autre ville sur la côte d’Angleterre, le chargent de rédiger pour les amoureux qu’elles y ont laissés. Il y a même un épisode de ce genre qui a un caractère touchant. Dans une partie reculée du Merionethshire, à Llan-y-Stindwr, il loge pendant un peu plus de trois jours chez des jeunes gens qui le traitent avec une cordialité charmante ; quatre sœurs et trois frères, tous parlant anglais, et doués d’une élégance et d’une beauté natives tout à fait singulières. Il rédige une lettre pour un des frères, qui, ayant servi sur un navire de guerre, veut réclamer ses parts de prise, et plus secrètement, deux lettres d’amour pour deux des sœurs. Ces naïves créatures, par leur candeur, leur distinction naturelle, et leurs pudiques rougeurs, quand elles dictent leurs instructions, font songer aux grâces limpides et délicates des keepsakes. Il s’acquitte si bien de son devoir que les blanches filles sont tout émerveillées qu’il ait su concilier les exigences de leur orgueilleuse pudeur avec leur envie secrète de dire les choses les plus aimables. Mais un matin il remarque un embarras singulier, presque une affliction ; c’est que les vieux parents reviennent, gens grognons et austères qui s’étaient absentés pour assister à un meeting annuel de méthodistes à Caernarvon. À toutes les phrases que le jeune homme leur adresse, il n’obtient pas d’autre réponse que : « Dym Sassenach » (no English). « Malgré tout ce que les jeunes gens pouvaient dire en ma faveur, je compris aisément que mes talents pour écrire des lettres d’amour seraient auprès de ces graves méthodistes sexagénaires une aussi pauvre recommandation que mes vers saphiques ou alcaïques. » Et de peur que la gracieuse hospitalité offerte par la jeunesse ne se transforme dans la main de ces rudes vieillards en une cruelle charité, il reprend son singulier pèlerinage.

L’auteur ne nous dit pas par quels moyens ingénieux il réussit, malgré sa misère, à se transporter à Londres. Mais ici la misère, d’âpre qu’elle était, devient positivement terrible, presque une agonie journalière. Qu’on se figure seize semaines de tortures causées par une faim permanente, à peine soulagée par quelques bribes de pain subtilement dérobées à la table d’un homme dont nous aurons à parler tout à l’heure ; deux mois passés à la belle étoile ; et enfin le sommeil corrompu par des angoisses et des soubresauts intermittents. Certes son équipée d’écolier lui coûtait cher. Quand la saison inclémente arriva comme pour augmenter ces souffrances qui semblaient ne pouvoir s’aggraver, il eut le bonheur de trouver un abri, mais quel abri ! L’homme au déjeuner de qui il assistait et à qui il dérobait quelques croûtes de pain (celui-ci le croyait malade et ignorait qu’il fût absolument dénué de tout) lui permit de coucher dans une vaste maison inoccupée dont il était locataire. En fait de meubles, rien qu’une table et quelques chaises ; un désert poudreux, plein de rats. Au milieu de cette désolation habitait cependant une pauvre petite fille, non pas idiote, mais plus que simple, non pas jolie certes, et âgée d’une dizaine d’années, à moins toutefois que la faim dont elle était rongée n’eût vieilli prématurément son visage. Était-ce simplement une servante ou une fille naturelle de l’homme en question, l’auteur ne l’a jamais su. Cette pauvre abandonnée fut bien heureuse quand elle apprit qu’elle aurait désormais un compagnon pour les noires heures de la nuit. La maison était vaste, et l’absence de meubles et de tapisseries la rendait plus sonore ; le fourmillement des rats emplissait de bruit les salles et l’escalier. À travers les douleurs physiques du froid et de la faim, la malheureuse petite avait su se créer un mal imaginaire : elle avait peur des revenants. Le jeune homme lui promit de la protéger contre eux, et, ajoute-t-il assez drôlement, « c’était tout le secours que je pouvais lui offrir. » Ces deux pauvres êtres, maigres, affamés, frissonnants, couchaient sur le plancher avec des liasses de papiers de procédure pour oreiller, sans autre couverture qu’un vieux manteau de cavalier. Plus tard cependant, ils découvrirent dans le grenier une vieille housse de canapé, un petit morceau de tapis et quelques autres nippes qui leur firent un peu plus de chaleur. La pauvre enfant se serrait contre lui pour se réchauffer et pour se rassurer contre ses ennemis de l’autre monde. Quand il n’était pas plus malade qu’à l’ordinaire, il la prenait dans ses bras, et la petite, réchauffée par ce contact fraternel, dormait souvent tandis que lui, il n’y pouvait réussir. Car durant ses deux derniers mois de souffrance il dormait beaucoup pendant le jour, ou plutôt il tombait dans des somnolences soudaines ; mauvais sommeil hanté de rêves tumultueux ; sans cesse il s’éveillait, et sans cesse il s’endormait, la douleur et l’angoisse interrompant violemment le sommeil, et l’épuisement le ramenant irrésistiblement. Quel est l’homme nerveux qui ne connaît pas ce sommeil de chien, comme dit la langue anglaise dans son elliptique énergie ? Car les douleurs morales produisent des effets analogues à ceux des souffrances physiques, telles que la faim. On s’entend soi-même gémir ; on est quelquefois réveillé par sa propre voix ; l’estomac va se creusant sans cesse et se contractant comme une éponge opprimée par une main vigoureuse ; le diaphragme se rétrécit et se soulève ; la respiration manque, et l’angoisse va toujours croissant jusqu’à ce que, trouvant un remède dans l’intensité même de la douleur, la nature humaine fasse explosion dans un grand cri et dans un bondissement de tout le corps qui amène enfin une violente délivrance. 

Cependant le maître de la maison arrivait quelquefois soudainement, et de très-bonne heure ; quelquefois il ne venait pas du tout. Il était toujours sur le qui-vive, à cause des huissiers, raffinant le procédé de Cromwell et couchant chaque nuit dans un quartier différent ; examinant à travers un guichet la physionomie des gens qui frappaient à la porte ; déjeunant seul avec du thé et un petit pain ou quelques biscuits qu’il avait achetés en route, et n’invitant jamais personne. C’est pendant ce déjeuner, merveilleusement frugal, que le jeune homme trouvait subtilement quelque prétexte pour rester dans la chambre et entamer la conversation ; puis, avec l’air le plus indifférent qu’il pût se composer, il s’emparait des derniers débris de pain traînant sur la table ; mais quelquefois aucune épave ne restait pour lui. Tout avait été englouti. Quant à la petite fille, elle n’était jamais admise dans le cabinet de l’homme, si l’on peut appeler ainsi un capharnaüm de paperasses et de parchemins. À six heures ce personnage mystérieux décampait et fermait sa chambre. Le matin, à peine était-il arrivé que la petite descendait pour vaquer à son service. Quand l’heure du travail et des affaires commençait pour l’homme, le jeune vagabond sortait, et allait errer ou s’asseoir dans les parcs ou ailleurs. À la nuit il revenait à son gîte désolé, et au coup de marteau la petite accourait d’un pas tremblant pour ouvrir la porte d’entrée.

Dans ses années plus mûres, un 15 août, jour de sa naissance, un soir à dix heures, l’auteur a voulu jeter un coup d’œil sur cet asile de ses anciennes misères. À la lueur resplendissante d’un beau salon, il a vu des gens qui prenaient le thé et qui avaient l’air aussi heureux que possible ; étrange contraste avec les ténèbres, le froid, le silence et la désolation de cette même bâtisse, lorsque, dix-huit ans auparavant, elle abritait un étudiant famélique et une petite fille abandonnée. Plus tard il fit quelques efforts pour retrouver la trace de cette pauvre enfant. A-t-elle vécu ? est-elle devenue mère ? Nul renseignement. Il l’aimait comme son associée en misère ; car elle n’était ni jolie, ni agréable, ni même intelligente. Pas d’autre séduction qu’un visage humain, la pure humanité réduite à son expression la plus pauvre. Mais, ainsi que l’a dit, je crois, Robespierre, dans son style de glace ardente, recuit et congelé comme l’abstraction : « L’homme ne voit jamais l’homme sans plaisir ! »

Mais qui était et que faisait cet homme, ce locataire aux habitudes si mystérieuses ? C’était un de ces hommes d’affaires, comme il y en a dans toutes les grandes villes, plongés dans des chicanes compliquées, rusant avec la loi, et ayant remisé pour un certain temps leur conscience, en attendant qu’une situation plus prospère leur permette de reprendre l’usage de ce luxe gênant. S’il le voulait, l’auteur pourrait, nous dit-il, nous amuser vivement aux dépens de ce malheureux, et nous raconter des scènes curieuses, des épisodes impayables ; mais il a voulu tout oublier et ne se souvenir que d’une seule chose : c’est que cet homme, si méprisable à d’autres égards, avait toujours été serviable pour lui, et même généreux, autant du moins que cela était en son pouvoir. Excepté le sanctuaire aux paperasses, toutes les chambres étaient à la disposition des deux enfants, qui chaque soir avaient ainsi un vaste choix de logements à leur service, et pouvaient, pour leur nuit, planter leur tente où bon leur semblait.

Mais le jeune homme avait une autre amie dont il est temps que nous parlions. Je voudrais, pour raconter dignement cet épisode, dérober, pour ainsi dire, une plume à l’aile d’un ange, tant ce tableau m’apparaît chaste, plein de candeur, de grâce et de miséricorde. « De tout temps, dit l’auteur, je m’étais fait gloire de converser familièrement, more socratico, avec tous les êtres humains, hommes, femmes et enfants, que le hasard pouvait jeter dans mon chemin ; habitude favorable à la connaissance de la nature humaine, aux bons sentiments et à la franchise d’allures qui conviennent à un homme voulant mériter le titre de philosophe. Car le philosophe ne doit pas voir avec les yeux de cette pauvre créature bornée qui s’intitule elle même l’homme du monde, remplie de préjugés étroits et égoïstiques, mais doit au contraire se regarder comme un être vraiment catholique, en communion et relations égales avec tout ce qui est en haut et tout ce qui est en bas, avec les gens instruits, et les gens non éduqués, avec les coupables comme avec les  innocents. » Plus tard, parmi les jouissances octroyées par le généreux opium, nous verrons se reproduire cet esprit de charité et de fraternité universelles, mais activé et augmenté par le génie particulier de l’ivresse. Dans les rues de Londres, plus encore que dans le pays de Galles, l’étudiant émancipé était donc une espèce de péripatéticien, un philosophe de la rue, méditant sans cesse à travers le tourbillon de la grande cité. L’épisode en question peut paraître un peu étrange dans les pages anglaises, car on sait que la littérature britannique pousse la chasteté jusqu’à la pruderie ; mais, ce qui est certain, c’est que le même sujet, effleuré seulement par une plume française, aurait rapidement tourné au shocking, tandis qu’ici il n’y a que grâce et décence. Pour tout dire en deux mots, notre vagabond s’était lié d’une amitié platonique avec une péripatéticienne de l’amour. Ann n’est pas une de ces beautés hardies, éblouissantes, dont les yeux de démon luisent à travers le brouillard, et qui se font une auréole de leur effronterie. Ann est une créature toute simple, tout ordinaire, dépouillée, abandonnée comme tant d’autres, et réduite à l’abjection par la trahison. Mais elle est revêtue de cette grâce innommable, de cette grâce de la faiblesse et de la bonté, que Goethe savait répandre sur toutes les femelles de son cerveau, et qui a fait de sa petite Marguerite aux mains rouges une créature immortelle. Que de fois, à travers leurs monotones pérégrinations dans l’interminable Oxford-street, à travers le fourmillement de la grande ville regorgeante d’activité, l’étudiant famélique a-t-il exhorté sa malheureuse amie à implorer le secours d’un magistrat contre le misérable qui l’avait dépouillée, lui offrant de l’appuyer de son témoignage et de son éloquence ! Ann était encore plus jeune que lui, elle n’avait que seize ans. Combien de fois le protégea-t-elle contre les officiers de police qui voulaient l’expulser des portes où il s’abritait ! Une fois elle fit plus, la pauvre abandonnée : elle et son ami s’étaient assis dans Soho-square, sur les degrés d’une maison devant laquelle depuis lors, avoue-t-il, il n’a jamais pu passer sans se sentir le cœur comprimé par la griffe du souvenir, et sans faire un acte de grâces intérieur à la mémoire de cette déplorable et généreuse jeune fille. Ce jour-là, il s’était senti plus faible encore et plus malade que de coutume ; mais, à peine assis, il lui sembla que son mal empirait. Il avait appuyé sa tête contre le sein de sa sœur d’infortune, et, tout d’un coup, il s’échappa de ses bras et tomba à la renverse sur les degrés de la porte. Sans un stimulant vigoureux, c’en était fait de lui, ou du moins il serait tombé pour jamais dans un état de faiblesse irrémédiable. Et dans cette crise de sa destinée, ce fut la créature perdue qui lui tendit la main de salut, elle qui n’avait connu le monde que par l’outrage et l’injustice. Elle poussa un cri de terreur, et, sans perdre une seconde, elle courut dans Oxford-street, d’où elle revint presque aussitôt avec un verre de porto épicé, dont l’action réparatrice fut merveilleuse sur un estomac vide qui n’aurait pu d’ailleurs supporter aucune nourriture solide. « Ô ma jeune bienfaitrice ! combien de fois, dans les années postérieures, jeté dans des lieux solitaires, et rêvant de toi avec un cœur plein de tristesse et de véritable amour, combien de fois ai-je souhaité que la bénédiction d’un cœur oppressé par la reconnaissance eût cette prérogative et cette puissance surnaturelles que les anciens attribuaient à la malédiction d’un père poursuivant son objet avec la rigueur indéfectible d’une fatalité ! — que ma gratitude pût, elle aussi, recevoir du ciel la faculté de te poursuivre, de te hanter, de te guetter, de te surprendre, de t’atteindre jusque dans les ténèbres épaisses d’un bouge de Londres, ou même, s’il était possible, dans les ténèbres du tombeau, pour te réveiller avec un message authentique de paix, de pardon et de finale réconciliation ! »

Pour sentir de cette façon, il faut avoir souffert beaucoup, il faut être un de ces cœurs que le malheur ouvre et amollit, au contraire de ceux qu’il ferme et durcit. Le Bédouin de la civilisation apprend dans le Sahara des grandes villes bien des motifs d’attendrissement qu’ignore l’homme dont la sensibilité est bornée par le home et la famille. Il y a dans le barathrum des capitales, comme dans le Désert, quelque chose qui fortifie et qui façonne le cœur de l’homme, qui le fortifie d’une autre manière, quand il ne le déprave pas et ne l’affaiblit pas jusqu’à l’abjection et jusqu’au suicide. 

Un jour, peu de temps après cet accident, il fit dans Albemarle-street la rencontre d’un ancien ami de son père, qui le reconnut à son air de famille ; il répondit à toutes ses questions avec candeur, ne lui cacha rien, mais exigea de lui sa parole qu’il ne le livrerait pas à ses tuteurs. Enfin il lui donna son adresse chez son hôte, le singulier attorney. Le jour suivant, il recevait dans une lettre, que celui-ci lui remettait fidèlement, une bank-note de dix livres.

Le lecteur peut s’étonner que le jeune homme n’ait pas cherché dès le principe un remède contre la misère, soit dans un travail régulier, soit en demandant assistance aux anciens amis de sa famille. Quant à cette dernière ressource, il y avait danger évident à s’en servir. Les tuteurs pouvaient être avertis, et la loi leur donnait tout pouvoir pour ramener de force le jeune homme dans l’école qu’il avait fuie. Or, une énergie qui se rencontre souvent dans les caractères les plus féminins et les plus sensibles, lui donnait le courage de supporter toutes les privations et tous les dangers plutôt que de risquer une aussi humiliante éventualité. D’ailleurs, où les trouver, ces amis de son père mort il y avait alors dix ans, amis dont il avait oublié les noms, pour la plupart du moins ? Quant au travail, il est certain qu’il aurait pu trouver une rémunération passable dans la correction des épreuves de grec, et qu’il se sentait très-capable de remplir ces fonctions d’une manière exemplaire ; mais encore, comment s’ingénier pour se faire présenter à un éditeur honorable ? Enfin, pour tout dire, il avoue qu’il ne lui était jamais entré dans la pensée que le travail littéraire pût devenir pour lui la source d’un profit quelconque. Il n’avait jamais, pour sortir de sa déplorable situation, caressé qu’un seul expédient, celui d’emprunter de l’argent sur la fortune qu’il avait le droit d’attendre. Enfin, il était parvenu à faire la connaissance de quelques juifs, que l’attorney en question servait dans leurs affaires ténébreuses. Leur prouver qu’il avait de réelles espérances, là n’était pas le difficile, ses assertions pouvant être vérifiées avec le testament de son père aux Doctors’ commons. Mais restait une question absolument imprévue pour lui, celle de l’identité de personne. Il exhiba alors quelques lettres que de jeunes amis, entre autres le comte de…, et même son père le marquis de…, lui avaient écrites pendant qu’il habitait le pays de Galles, et qu’il portait toujours dans sa poche. Les juifs daignèrent enfin promettre deux ou trois cents livres, à la condition que le jeune comte de… (qui, par parenthèse, n’était guère plus âgé que lui), consentirait à en garantir le remboursement à l’époque de leur majorité. On devine que le but du prêteur n’était pas seulement de tirer un profit quelconque d’une affaire, fort minime après tout pour lui, mais d’entrer en relations avec le jeune comte, dont il connaissait l’immense fortune à venir. Aussi, à peine ses dix livres reçues, notre jeune vagabond se prépare-t-il à partir pour Eton. Trois livres à peu près sont laissées au futur prêteur pour payer les actes à  rédiger ; quelque argent est aussi donné à l’attorney pour l’indemniser de son hospitalité sans meubles ; quinze schillings sont employés à faire un peu de toilette (quelle toilette !) ; enfin la pauvre Ann a aussi sa part dans cette bonne fortune. Par une sombre soirée d’hiver il se dirige vers Piccadilly, accompagné de la pauvre fille, avec intention de descendre jusqu’à Salt-Hill avec la malle de Bristol. Comme ils ont encore du temps devant eux, ils entrent dans Golden-square et s’asseyent au coin de Sherrard-street, pour éviter le tumulte et les lumières de Piccadilly. Il lui avait bien promis de ne pas l’oublier et de lui venir en aide aussitôt que cela lui serait possible. En vérité c’était là un devoir, et même un devoir impérieux, et il sentait dans ce moment sa tendresse pour cette sœur de hasard multipliée par la pitié que lui inspirait son extrême abattement. Malgré toutes les atteintes que sa santé avait reçues, il était, lui, comparativement joyeux et même plein d’espérances, tandis que Ann était mortellement triste. Au moment des adieux, elle lui jeta ses bras autour du cou, et se mit à pleurer sans prononcer une seule parole. Il espérait revenir au plus tard dans une semaine, et il fut convenu entre eux qu’à partir du cinquième soir, et chaque soir suivant, elle viendrait l’attendre à six heures au bas de Great-Titchfieldstreet, qui était comme leur port habituel et leur lieu de repos dans la grande Méditerranée d’Oxford-street. Il croyait ainsi avoir bien pris toutes ses précautions pour la retrouver ; il n’en avait oublié qu’une seule : Ann ne lui avait jamais dit son nom de famille, ou, si elle le lui avait dit, il l’avait oublié comme chose de peu d’importance. Les femmes galantes à grandes prétentions, grandes liseuses de romans, se font appeler volontiers miss Douglas, miss Montaguë, etc., mais les plus humbles parmi ces pauvres filles ne se font connaître que par leur nom de baptême, Mary, Jane, Frances, etc. D’ailleurs Ann était en ce moment affligée d’un rhume et d’un enrouement violents, et tout occupé dans ce moment suprême à la réconforter de bonnes paroles et à lui conseiller de bien prendre garde à son rhume, il oublia totalement de lui demander son second nom, qui était le moyen le plus sûr de retrouver sa trace au cas d’un rendez-vous manqué ou d’une interruption prolongée dans leurs rapports.

J’abrège vivement les détails du voyage, qui n’est illustré que par la tendresse et la charité d’un gros sommelier, sur la poitrine et dans les bras duquel notre héros, assoupi par sa faiblesse et par le roulis de la voiture, s’endort comme sur un sein de nourrice, — et par un long sommeil en plein air entre Slough et Eton ; car il avait été obligé de revenir à pied sur ses pas, s’étant brusquement réveillé dans les bras de son voisin, après avoir dépassé sans le savoir Salt-Hill de six ou sept milles. Arrivé au but du voyage, il apprend que le jeune lord n’est plus à Eton. En désespoir de cause, il demande à déjeuner à lord D…, autre ancien camarade, avec lequel pourtant sa liaison était beaucoup moins intime. C’était la première bonne table à laquelle il lui fut permis de s’asseoir depuis bien des mois, et cependant il ne put toucher à rien. À Londres déjà, le jour même où il avait reçu sa bank-note, il avait acheté deux petits pains dans la boutique d’un boulanger, et cette boutique, il la dévorait des yeux depuis deux mois ou six semaines avec une intensité de désir dont le souvenir lui était presque une humiliation. Mais le pain tant désiré l’avait rendu malade, et pendant plusieurs semaines encore il lui fut impossible de toucher sans danger à un mets quelconque. Au milieu même du luxe et du comfort, l’appétit avait disparu. Quand il eut expliqué à lord D… la situation lamentable de son estomac, celui-ci fit demander du vin, ce qui fut une grande joie. — Quant à l’objet réel du voyage, le service qu’il se proposait de demander au comte de…, et qu’il demande à son défaut à lord D…, il ne peut l’obtenir absolument, c’est-à-dire que celui-ci, ne voulant pas le mortifier par un complet refus, consent à donner sa garantie, mais dans de certains termes et à de certaines conditions. Réconforté par cette moitié de succès, il rentre dans Londres, après trois jours d’absence, et retourne chez ses amis les juifs. Malheureusement, les prêteurs d’argent refusent d’accepter les conditions de lord D…, et son épouvantable existence aurait pu recommencer, avec plus de danger cette fois, si au début de cette nouvelle crise, par un hasard qu’il ne nous explique pas, une ouverture ne lui avait été faite de la part de ses tuteurs, et si une pleine réconciliation n’avait pas changé sa vie. Il quitte Londres en toute hâte, et enfin, au bout de quelque temps, se rend à l’université. Ce ne fut que plusieurs mois plus tard qu’il put revoir le théâtre de ses souffrances de jeunesse.

Mais la pauvre Ann, qu’en est-il advenu ? Chaque soir, il l’a cherchée ; chaque soir il l’a attendue au coin de Titchfield-street. Il s’est enquis d’elle auprès de tous ceux qui pouvaient la connaître ; pendant les dernières heures de son séjour à Londres il a mis en œuvre, pour la retrouver, tous les moyens à sa disposition. Il connaissait la rue où elle logeait, mais non la maison ; d’ailleurs il croyait vaguement se rappeler qu’avant leurs adieux elle avait été obligée de fuir la brutalité de son hôtelier. Parmi les gens auxquels il s’adressait, les uns à l’ardeur de ses questions, jugeaient les motifs de sa recherche déshonnêtes et ne répondaient que par le rire ; d’autres, croyant qu’il était en quête d’une fille qui lui avait volé quelque bagatelle, étaient naturellement peu disposés à se faire dénonciateurs. Enfin, avant de quitter Londres définitivement, il a laissé sa future adresse à une personne qui connaissait Ann de vue, et cependant il n’en a plus jamais entendu parler. Ç’a été parmi les troubles de la vie sa plus lourde affliction. Notez que l’homme qui parle ainsi est un homme grave, aussi recommandable par la spiritualité de ses mœurs que par la hauteur de ses écrits.

« Si elle a vécu, nous avons dû souvent nous chercher mutuellement à travers l’immense labyrinthe de Londres ; peut-être à quelques pas l’un de l’autre, distance suffisante, dans une rue de Londres, pour créer une séparation éternelle ! Pendant quelques années, j’ai espéré qu’elle vivait, et je crois bien que dans mes différentes excursions à Londres j’ai examiné plusieurs milliers de visages féminins, dans l’espérance de rencontrer le sien. Si je la voyais une seconde, je la reconnaîtrais entre mille ; car, bien qu’elle ne fut pas jolie, elle avait l’expression douce, avec une allure de tête particulièrement gracieuse. Je l’ai cherchée, dis-je, avec espoir. Oui, pendant des années ! mais maintenant je craindrais de la voir ; et ce terrible rhume, qui m’effrayait tant quand nous nous quittâmes, fait aujourd’hui ma consolation. Je ne désire plus la voir, mais je rêve d’elle, et non sans plaisir, comme d’une personne étendue depuis longtemps dans le tombeau, — dans le tombeau d’une Madeleine, j’aimerais à le croire, — enlevée à ce monde avant que l’outrage et la barbarie n’aient maculé et défiguré sa nature ingénue, ou que la brutalité des chenapans n’ait complété la ruine de celle à qui ils avaient porté les premiers coups.

« Ainsi donc, Oxford-street, marâtre au cœur de pierre, toi qui as écouté les soupirs des orphelins et bu les larmes des enfants, j’étais enfin délivré de toi ! Le temps était venu où je ne serais plus condamné à arpenter douloureusement tes interminables trottoirs, à m’agiter dans d’affreux rêves ou dans une insomnie affamée ! Ann et moi, nous avons eu nos successeurs trop nombreux qui ont foulé les traces de nos pas ; héritiers de nos calamités, d’autres orphelins ont soupiré ; des larmes ont été versées par d’autres enfants ; et toi, Oxford-street, tu as depuis lors répété l’écho des gémissements de cœurs innombrables. Mais pour moi la tempête à laquelle j’avais survécu semblait avoir été le gage d’une belle saison prolongée… »

Ann a-t-elle tout à fait disparu ? Oh ! non ! nous la reverrons dans les mondes de l’opium ; fantôme étrange et transfiguré, elle surgira lentement dans la fumée du souvenir, comme le génie des Mille et une Nuits dans les vapeurs de la bouteille. Quant au mangeur d’opium, les douleurs de l’enfance ont jeté en lui des racines profondes qui deviendront arbres, et ces arbres jetteront sur tous les objets de la vie leur ombrage funèbre. Mais ces douleurs nouvelles, dont les dernières pages de la partie biographique nous donnent le pressentiment, seront supportées avec courage, avec la fermeté d’un esprit mûr, et grandement allégées par la sympathie la plus profonde et la plus tendre. Ces pages contiennent l’invocation la plus noble et les actions de grâces les plus tendres à une compagne courageuse, toujours assise au chevet où repose ce cerveau hanté par les Euménides. L’Oreste de l’opium a trouvé son Électre, qui pendant des années a essuyé sur son front les sueurs de l’angoisse et rafraîchi ses lèvres parcheminées par la fièvre. « Car tu fus mon Électre, chère compagne de mes années postérieures ! et tu n’as pas voulu que l’épouse anglaise fût vaincue par la sœur grecque en noblesse d’esprit non plus qu’en affection patiente ! » Autrefois, dans ses misères de jeune homme, tout en rôdant dans Oxford-street, dans les nuits pleines de lune, il plongeait souvent ses regards (et c’était sa pauvre consolation) dans les avenues qui traversent le cœur de Mary-le-bone et qui conduisent jusqu’à la campagne ; et, voyageant en pensée sur ces longues perspectives coupées de lumière et d’ombre, il se disait : « Voilà la route vers le nord, voilà la route vers…, et si j’avais les ailes de la tourterelle, c’est par là que je prendrais mon vol pour aller chercher du réconfort ! » Homme, comme tous les hommes, aveugle dans ses désirs ! Car c’était là-bas, au nord, en cet endroit même, dans cette même vallée, dans cette maison tant désirée, qu’il devait trouver ses nouvelles souffrances et toute une compagnie de cruels fantômes. Mais là aussi demeure l’Électre aux bontés réparatrices, et maintenant encore, quand, homme solitaire et pensif, il arpente l’immense Londres, le cœur serré par des chagrins innommables qui réclament le doux baume de l’affection domestique, en regardant les rues qui s’élancent d’Oxford-street vers le nord, et en songeant à l’Électre bien-aimée qui l’attend dans cette même vallée, dans cette même maison, l’homme s’écrie, comme autrefois l’enfant : Oh ! si j’avais les ailes de la tourterelle, c’est par là que je m’envolerais pour aller chercher la consolation ! »

Le prologue est fini, et je puis promettre au lecteur sans crainte de mentir, que le rideau ne se relèvera que sur la plus étonnante, la plus compliquée et la plus splendide vision qu’ait jamais allumée sur la neige du papier le fragile outil du littérateur.

Voluptés de l'opium

Ainsi que je l’ai dit au commencement, ce fut le besoin d’alléger les douleurs d’une organisation débilitée par ces déplorables aventures de jeunesse, qui engendra chez l’auteur de ces mémoires l’usage fréquent d’abord, ensuite quotidien, de l’opium. Que l’envie irrésistible de renouveler les voluptés mystérieuses découvertes dès le principe, l’ait induit à répéter fréquemment ses expériences, il ne le nie pas, il l’avoue même avec candeur ; il invoque seulement le bénéfice d’une excuse. Mais la première fois que lui et l’opium firent connaissance, ce fut dans une circonstance triviale. Pris un jour d’un mal de dents, il attribua ses douleurs à une interruption d’hygiène, et comme il avait depuis l’enfance, l’habitude de plonger chaque jour sa tête dans l’eau froide, il eut imprudemment recours à cette pratique, dangereuse dans le cas présent. Puis il se recoucha, les cheveux tout ruisselants. Il en résulta une violente douleur rhumatismale dans la tête et dans la face, qui ne dura pas moins de vingt jours. Le vingt et unième, un dimanche pluvieux d’automne, en 1804, comme il errait dans les rues de Londres pour se distraire de son mal (c’était la première fois qu’il revoyait Londres depuis son entrée à l’Université), il fit la rencontre d’un camarade qui lui recommanda l’opium. Une heure après qu’il eut absorbé la teinture d’opium, dans la quantité prescrite par le pharmacien, toute douleur avait disparu. Mais ce bénéfice, qui lui avait paru si grand tout à l’heure, n’était plus rien auprès des plaisirs nouveaux qui lui furent ainsi soudainement révélés. Quel enlèvement de l’esprit ! Quels mondes intérieurs ! Était-ce donc là la panacée, le pharmakon népenthès pour toutes les douleurs humaines ?

« Le grand secret du bonheur sur lequel les philosophes avaient disputé pendant tant de siècles était donc décidément découvert ! On pouvait acheter le bonheur pour un penny et l’emporter dans la poche de son gilet ; l’extase se laisserait enfermer dans une bouteille, et la paix de l’esprit pourrait s’expédier par la diligence ! Le lecteur croira peut-être que je veux rire, mais c’est chez moi une vieille habitude de plaisanter dans la douleur, et je puis affirmer que celui-là ne rira pas longtemps, qui aura entretenu commerce avec l’opium. Ses plaisirs sont même d’une nature grave et solennelle, et, dans son état le plus heureux, le mangeur d’opium ne peut pas se présenter avec le caractère de l’allegro ; même alors il parle et pense comme il convient au penseroso. »

L’auteur veut avant tout venger l’opium de certaines calomnies : l’opium n’est pas assoupissant, pour l’intelligence du moins ; il n’enivre pas ; si le laudanum, pris en quantité trop grande, peut enivrer, ce n’est pas à cause de l’opium, mais de l’esprit qui y est contenu. Il établit ensuite une comparaison entre les effets de l’alcool et ceux de l’opium, et il définit très-nettement leurs différences : ainsi le plaisir causé par le vin suit une marche ascendante, au terme de laquelle il va décroissant, tandis que l’effet de l’opium, une fois créé, reste égal à lui-même pendant huit ou dix heures ; l’un, plaisir aigu ; l’autre, plaisir chronique ; ici, un flamboiement ; là, une ardeur égale et soutenue. Mais la grande différence gît surtout en ceci, que le vin trouble les facultés mentales, tandis que l’opium y introduit l’ordre suprême et l’harmonie. Le vin prive l’homme du gouvernement de soi-même, et l’opium rend ce gouvernement plus souple et plus calme. Tout le monde sait que le vin donne une énergie extraordinaire, mais momentanée, au mépris et à l’admiration, à l’amour et à la haine. Mais l’opium communique aux facultés le sentiment profond de la discipline et une espèce de santé divine. Les hommes ivres de vin se jurent une amitié éternelle, se serrent les mains et répandent des larmes, sans que personne puisse comprendre pourquoi ; la partie sensuelle de l’homme est évidemment montée à son apogée. Mais l’expansion des sentiments bienveillants causée par l’opium n’est pas un accès de fièvre ; c’est plutôt l’homme primitivement bon et juste, restauré et réintégré dans son état naturel, dégagé de toutes les amertumes qui avaient occasionnellement corrompu son noble tempérament. Enfin, quelque grands que soient les bénéfices du vin, on peut dire qu’il frise souvent la folie ou, tout au moins, l’extravagance, et qu’au-delà d’une certaine limite il volatilise, pour ainsi dire, et disperse l’énergie intellectuelle ; tandis que l’opium semble toujours apaiser ce qui a été agité et concentrer ce qui a été disséminé. En un mot, c’est la partie purement humaine, trop souvent même la partie brutale de l’homme, qui, par l’auxiliaire du vin, usurpe la souveraineté, au lieu que le mangeur d’opium sent pleinement que la partie épurée de son être et ses affections morales jouissent de leur maximum de souplesse, et, avant tout, que son intelligence acquiert une lucidité consolante et sans nuages.

L’auteur nie également que l’exaltation intellectuelle produite par l’opium soit nécessairement suivie d’un abattement proportionnel, et que l’usage de cette drogue engendre, comme conséquence naturelle et immédiate, une stagnation et une torpeur des facultés. Il affirme que pendant un espace de dix ans il a toujours joui, dans la journée qui suivait sa débauche, d’une remarquable santé intellectuelle. Quant à cette torpeur, dont tant d’écrivains ont parlé, et à laquelle a surtout fait croire l’abrutissement des Turcs, il affirme ne l’avoir jamais connue. Que l’opium, conformément à la qualification sous laquelle il est rangé, agisse vers la fin comme narcotique, cela est possible ; mais ses premiers effets sont toujours de stimuler et d’exalter l’homme, cette élévation de l’esprit ne durant jamais moins de huit heures ; de sorte que c’est la faute du mangeur d’opium, s’il ne règle pas sa médication de manière à faire tomber sur son sommeil naturel tout le poids de l’influence narcotique. Pour que le lecteur puisse juger si l’opium est propre à stupéfier les facultés d’un cerveau anglais, il donnera, dit-il, deux échantillons de ses jouissances, et traitant la question par illustrations plutôt que par arguments, il racontera la manière dont il employait souvent ses soirées d’opium à Londres, dans la période de temps comprise entre 1804 et 1812. Il était alors un rude travailleur, et, tout son temps étant rempli de sévères études, il croyait bien avoir le droit de chercher de temps à autre, comme tous les hommes, le soulagement et la récréation qui lui convenaient le mieux.

« Vendredi prochain, s’il plût à Dieu, je me propose d’être ivre, » disait le feu duc de…, et notre auteur fixait ainsi d’avance quand et combien de fois dans un temps donné il se livrerait à sa débauche favorite. C’était une fois toutes les trois semaines, rarement plus, généralement le mardi soir ou le samedi soir, jours d’opéra. C’étaient les beaux temps de la Grassini. La musique entrait alors dans ses oreilles, non pas comme une simple succession logique de sons agréables, mais comme une série de memoranda, comme les accents d’une sorcellerie qui évoquait devant l’œil de son esprit toute sa vie passée. La musique  interprétée et illuminée par l’opium, telle était cette débauche intellectuelle, dont tout esprit un peu raffiné peut aisément concevoir la grandeur et l’intensité. Beaucoup de gens demandent quelles sont les idées positives contenues dans les sons ; ils oublient, ou plutôt ils ignorent que la musique, de ce côté-là parente de la poésie, représente des sentiments plutôt que des idées ; suggérant des idées, il est vrai, mais ne les contenant pas par elle-même. Toute sa vie passée vivait, dit-il, en lui, non pas par un effort de la mémoire, mais comme présente et incarnée dans la musique ; elle n’était plus douloureuse à contempler ; toute la trivialité et la crudité inhérentes aux choses humaines étaient exclues de cette mystérieuse résurrection, ou fondues et noyées dans une brume idéale, et ses anciennes passions se trouvaient exaltées, ennoblies, spiritualisées. Combien de fois dut-il revoir sur ce second théâtre, allumé dans son esprit par l’opium et la musique, les routes et les montagnes qu’il avait parcourues, écolier émancipé, et ses aimables hôtes du pays de Galles, et les ténèbres coupées d’éclairs des immenses rues de Londres, et ses mélancoliques amitiés, et ses longues misères consolées par Ann et par l’espoir d’un meilleur avenir ! Et puis, dans toute la salle, pendant les intervalles des entractes, les conversations italiennes et la musique d’une langue étrangère parlée par des femmes ajoutaient encore à l’enchantement de cette soirée ; car on sait qu’ignorer une langue rend l’oreille plus sensible à son harmonie. De même nul n’est plus apte à savourer un paysage que celui qui le contemple pour la première fois, la nature se présentant alors avec toute son étrangeté, n’ayant pas encore été émoussée par un trop fréquent regard.

Mais quelquefois, le samedi soir, une autre tentation d’un goût plus singulier et non moins enchanteur triomphait de son amour pour l’opéra italien. La jouissance en question, assez alléchante pour rivaliser avec la musique, pourrait s’appeler le dilettantisme dans la charité. L’auteur a été malheureux et singulièrement éprouvé, abandonné tout jeune au tourbillon indifférent d’une grande capitale. Quand même son esprit n’eût pas été, comme le lecteur a dû le remarquer, d’une nature bonne, délicate et affectueuse, on pourrait aisément supposer qu’il a appris, dans ses longues journées de vagabondage et dans ses nuits d’angoisse encore plus longues, à aimer et à plaindre le pauvre. L’ancien écolier veut revoir cette vie des humbles ; il veut se plonger au sein de cette foule de déshérités, et, comme le nageur embrasse la mer et entre ainsi en contact plus direct avec la nature, il aspire à prendre, pour ainsi dire, un bain de multitude. Ici, le ton du livre s’élève assez haut pour que je me fasse un devoir de laisser la parole à l’auteur lui-même :

« Ce plaisir, comme je l’ai dit, ne pouvait avoir lieu que le samedi soir. En quoi le samedi soir se distinguait-il de tout autre soir ? De quels labeurs avais-je donc à me reposer ? quel salaire à recevoir ? Et qu’avais-je à m’inquiéter du samedi soir, sinon comme d’une invitation à entendre la Grassini ? C’est vrai, très-logique lecteur, et ce que vous dites est irréfutable. Mais les hommes donnent un cours varié à leurs sentiments, et, tandis que la plupart d’entre eux témoignent de leur intérêt pour les pauvres en sympathisant d’une manière ou d’une autre avec leurs misères et leurs chagrins, j’étais porté à cette époque à exprimer mon intérêt pour eux en sympathisant avec leurs plaisirs. J’avais récemment vu les douleurs de la pauvreté ; je les avais trop bien vues pour aimer à en raviver le souvenir ; mais les plaisirs du pauvre, les consolations de son esprit, les délassements de sa fatigue corporelle, ne peuvent jamais devenir une contemplation douloureuse. Or, le samedi soir marque le retour du repos périodique pour le pauvre ; les sectes les plus hostiles s’unissent en ce point et reconnaissent ce lien commun de fraternité ; ce soir-là presque toute la chrétienté se repose de son labeur. C’est un repos qui sert d’introduction à un autre repos ; un jour entier et deux nuits le séparent de la prochaine fatigue. C’est pour cela que le samedi soir il me semble toujours que je suis moi même affranchi de quelque joug de labeur, que j’ai moi même un salaire à recevoir, et que je vais pouvoir jouir du luxe du repos. Aussi, pour être témoin, sur une échelle aussi large que possible, d’un spectacle avec lequel je sympathisais si profondément, j’avais coutume, le samedi soir, après avoir pris mon opium, de m’égarer au loin, sans m’inquiéter du chemin ni de la distance, vers tous les marchés où les pauvres se rassemblent pour dépenser leurs salaires. J’ai épié et écouté plus d’une famille, composée d’un homme, de sa femme et d’un ou deux enfants, pendant qu’ils discutaient leurs projets, leurs moyens, la force de leur budget ou le prix d’articles domestiques. Graduellement je me familiarisai avec leurs désirs, leurs embarras ou leurs opinions. Il m’arrivait quelquefois d’entendre des murmures de mécontentement, mais le plus souvent leurs physionomies et leurs paroles exprimaient la patience, l’espoir et la sérénité. Et je dois dire à ce sujet que le pauvre, pris en général, est bien plus philosophe que le riche, en ce qu’il montre une résignation plus prompte et plus gaie à ce qu’il considère comme un mal irrémédiable ou une perte irréparable. Toutes les fois que j’en trouvais l’occasion, ou que je pouvais le faire sans paraître indiscret, je me mêlais à eux, et, à propos du sujet en discussion, je donnais mon avis, qui, s’il n’était pas toujours judicieux, était toujours reçu avec bienveillance. Si les salaires avaient un peu haussé, ou si l’on s’attendait à les voir hausser prochainement, si la livre de pain était un peu moins chère, ou si le bruit courait que les oignons et le beurre allaient bientôt baisser, je me sentais heureux ; mais si le contraire arrivait, je tirais de mon opium des moyens de consolation. Car l’opium (semblable à l’abeille qui tire indifféremment ses matériaux de la rose et de la suie des cheminées) possède l’art d’assujettir tous les sentiments et de les régler à son diapason. Quelques-unes de ces  promenades m’entraînaient à de grandes distances ; car un mangeur d’opium est trop heureux pour observer la fuite du temps. Et quelquefois, dans un effort pour remettre le cap sur mon logis, en fixant, d’après les principes nautiques, mes yeux sur l’étoile Polaire, cherchant ambitieusement mon passage au nord-ouest, pour éviter de doubler de nouveau tous les caps et les promontoires que j’avais rencontrés dans mon premier voyage, j’entrais soudainement dans des labyrinthes de ruelles, dans des énigmes de culs-de-sac, dans des problèmes de rues sans issue, faits pour bafouer le courage des portefaix et confondre l’intelligence des cochers de fiacre. J’aurais pu croire parfois que je venais de découvrir, moi le premier, quelques-unes de ces terræ incognitæ, et je doutais qu’elles eussent été indiquées sur les cartes modernes de Londres. Mais, au bout de quelques années, j’ai payé cruellement toutes ces fantaisies, alors que la face humaine est venue tyranniser mes rêves, et quand mes vagabondages perplexes au sein de l’immense Londres se sont reproduits dans mon sommeil, avec un sentiment de perplexité morale et intellectuelle qui apportait la confusion dans ma maison et l’angoisse et le remords dans ma conscience… »

Ainsi l’opium n’engendre pas, de nécessité, l’inaction ou la torpeur, puisqu’au contraire il jetait souvent notre rêveur dans les centres les plus fourmillants de la vie commune. Cependant les théâtres et les marchés ne sont pas généralement les hantises préférées d’un mangeur d’opium, surtout quand il est dans son état parfait de jouissance. La foule est alors pour lui comme une oppression ; la musique elle-même a un caractère sensuel et grossier. Il cherche plutôt la solitude et le silence, comme conditions indispensables de ses extases et de ses rêveries profondes. Si d’abord l’auteur de ces confessions s’est jeté dans la foule et dans le courant humain, c’était pour réagir contre un trop vif penchant à la rêverie et à une noire mélancolie, résultat de ses souffrances de jeunesse. Dans les recherches de la science, comme dans la société des hommes, il rayait une espèce d’hypocondrie. Plus tard, quand sa vraie nature fut rétablie, et que les ténèbres des anciens orages tarent dissipées, il crut pouvoir sans danger sacrifier à son goût pour la vie solitaire. Plus d’une fois, il lui est arrivé de passer toute une belle nuit d’été, assis près d’une fenêtre, sans bouger, sans même désirer de changer de place, depuis le coucher jusqu’au lever du soleil ; remplissant ses yeux de la vaste perspective de la mer et d’une grande cité, et son esprit, des longues et délicieuses méditations suggérées par ce spectacle. Une grande allégorie naturelle s’étendait alors devant lui :

« La ville, estompée par la brume et les molles lueurs de la nuit, représentait la terre, avec ses chagrins et ses tombeaux, situés loin derrière, mais non totalement oubliés, ni hors de la portée de ma vue. L’Océan, avec sa respiration éternelle, mais couvé par un vaste calme, personnifiait mon esprit et l’influence qui le gouvernait alors. Il me semblait que, pour la première fois, je me tenais à distance et en dehors du tumulte de la vie ; que le vacarme, la fièvre et la lutte étaient suspendus ; qu’un répit était accordé aux secrètes oppressions de mon cœur ; un repos férié ; une délivrance de tout travail humain. L’espérance qui fleurit dans les chemins de la vie ne contredisait plus la paix qui habite dans les tombes ; les évolutions de mon intelligence me semblaient aussi infatigables que les cieux, et cependant toutes les inquiétudes étaient aplanies par un calme alcyonien ; c’était une tranquillité qui semblait le résultat, on pas de l’inertie, mais de l’antagonisme majestueux de forces égales et puissantes ; activités infinies, infini repos !

« Ô juste, subtil et puissant opium !… tu possèdes les clefs du paradis !… »

C’est ici que se dressent ces étranges actions de grâces, élancements de la reconnaissance, que j’ai rapportées textuellement au début de ce travail, et qui pourraient lui servir d’épigraphe. C’est comme le bouquet qui termine la fête. Car bientôt le décor va s’assombrir, et les tempêtes s’amoncelleront dans la nuit.

Tortures de l'opium

C’est en 1804 qu’il a fait, pour la première fois, connaissance avec l’opium. Huit années se sont écoulées, heureuses et ennoblies par l’étude. Nous sommes maintenant en 1812. Loin, bien loin d’Oxford, à une distance de deux cent cinquante milles, enfermé dans une retraite au fond des montagnes, que fait maintenant notre héros (certes, il mérite bien ce titre) ? Eh mais ! il prend de l’opium ! Et quoi encore ? Il étudie la métaphysique allemande : il lit Kant, Fichte, Schelling. Enseveli dans un petit cottage, avec une seule servante, il voit s’écouler les heures sérieuses et tranquilles. Et pas marié ? pas encore. Et toujours de l’opium ? chaque samedi soir. Et ce régime a duré impudemment depuis le fâcheux dimanche pluvieux de 1804 ? hélas ! oui ! Mais la santé, après cette longue et régulière débauche ? Jamais, dit-il, il ne s’est mieux porté que dans le printemps de 1812. Remarquons que, jusqu’à présent, il n’a été qu’un dilettante, et que l’opium n’est pas encore devenu pour lui une hygiène quotidienne. Les doses ont toujours été  modérées et prudemment séparées par un intervalle de quelques jours. Peut-être cette prudence et cette modération avaient-elles retardé l’apparition des terreurs vengeresses. En 1813 commence une ère nouvelle. Pendant l’été précédent un événement douloureux, qu’il ne nous explique pas, avait frappé assez fortement son esprit pour réagir même sur sa santé physique ; dès 1813, il était attaqué d’une effrayante irritation de l’estomac, qui ressemblait étonnamment à celle dont il avait tant souffert dans ses nuits d’angoisse, au fond de la maison du procureur, et qui était accompagnée de tous ses anciens rêves morbides. Voici enfin la grande justification ! À quoi bon s’étendre sur cette crise et en détailler tous les incidents ? La lutte fut longue, les douleurs fatigantes et insupportables, et la délivrance était toujours là, à portée de la main. Je dirais volontiers à tous ceux qui ont désiré un baume, un népenthès, pour des douleurs quotidiennes, troublant l’exercice régulier de leur vie et bafouant tout l’effort de leur volonté, à tous ceux-là, malades d’esprit, malades de corps, je dirais : que celui de vous qui est sans péché, soit d’action, soit d’intention, jette à notre malade la première pierre ! Ainsi, c’est chose entendue ; d’ailleurs, il vous supplie de le croire, quand il commença à prendre de l’opium quotidiennement, il y avait urgence, nécessité, fatalité ; vivre autrement n’était pas possible. Et puis sont-ils donc si nombreux, ces braves qui savent affronter patiemment, avec une énergie renouvelée de minute en minute, la douleur, la torture, toujours présente, jamais fatiguée, en vue d’un bénéfice vague et lointain ? Tel qui semble si courageux et si patient n’a pas eu si grand mérite à vaincre, et tel qui a résisté peu de temps a déployé dans ce peu de temps une vaste énergie méconnue. Les tempéraments humains ne sont-ils pas aussi infiniment variés que les doses chimiques ? « Dans l’état nerveux où je suis, il m’est aussi impossible de supporter un moraliste inhumain, que l’opium qu’on n’a pas fait bouillir ! » Voilà une belle sentence, une irréfutable sentence. Il ne s’agit plus de circonstances atténuantes, mais de circonstances absolvantes.

Enfin, cette crise de 1813 eut une issue, et cette issue, on la devine. Demander désormais à notre solitaire si tel jour il a pris ou n’a pas pris d’opium, autant s’informer si ses poumons ont respiré ce jour-là, ou si son cœur a accompli ses fonctions. Plus de carême d’opium, plus de rhamadan, plus d’abstinence ! L’opium fait partie de la vie ! Peu de temps avant 1816, l’année la plus belle, la plus limpide de son existence, nous dit-il, il était descendu, soudainement et presque sans effort, de trois cent vingt grains d’opium, c’est-à-dire huit mille gouttes de laudanum, par jour, à quarante grains, diminuant ainsi son étrange nourriture des sept huitièmes. Le nuage de profonde mélancolie qui s’était abaissé sur son cerveau se dissipa en un jour comme par magie, l’agilité spirituelle reparut, et il put de nouveau croire au bonheur. Il ne prenait plus que mille gouttes de laudanum par jour (quelle  tempérance !). C’était comme un été de la Saint-Martin spirituel. Et il relut Kant, et il le comprit ou crut le comprendre. De nouveau abondait en lui cette légèreté, cette gaieté d’esprit, — tristes mots pour traduire l’intraduisible, — également favorable au travail et à l’exercice de la fraternité. Cet esprit de bienveillance et de complaisance pour le prochain, disons plus, de charité, qui ressemble un peu (cela soit insinué sans intention de manquer de respect à un auteur aussi grave) à la charité des ivrognes, s’exerça un beau jour, de la manière la plus bizarre et la plus spontanée, au profit d’un Malais. — Notez bien ce Malais ; nous le reverrons plus tard ; il reparaîtra, multiplié d’une manière terrible. Car qui peut calculer la force de reflet et de répercussion d’un incident quelconque dans la vie d’un rêveur ? Qui peut penser, sans frémir, à l’infini élargissement des cercles dans les ondes spirituelles agitées par une pierre de hasard ? — Donc, un jour, un Malais frappe à la porte de cette retraite silencieuse. Qu’avait à faire un Malais dans les montagnes de l’Angleterre ? Peut-être se dirigeait-il vers un port situé à quarante milles de là. La servante, née dans la montagne, qui ne savait pas plus la langue malaise que l’anglais, et qui n’avait jamais vu un turban de sa vie, fut singulièrement épouvantée. Mais, se rappelant que son maître était un savant, et présumant qu’il devait parler toutes les langues de la terre, peut-être même celle de la lune, elle courut le chercher pour le prier d’exorciser le démon qui s’était installé dans la cuisine. C’était un contraste curieux et amusant que celui de ces deux visages se regardant l’un l’autre ; l’un, marqué de fierté saxonne, l’autre, de servilité asiatique ; l’un, rose et frais ; l’autre, jaune et bilieux, illuminé de petits yeux mobiles et inquiets. Le savant, pour sauver son honneur aux yeux de sa servante et de ses voisins, lui parla en grec ; le Malais répondit sans doute en malais ; ils ne s’entendirent pas, et tout se passa bien. Celui-ci se reposa sur le sol de la cuisine pendant une heure, et puis il fit mine de se remettre en route. Le pauvre Asiatique, s’il venait de Londres à pied, n’avait pas pu, depuis trois semaines, échanger une pensée quelconque avec une créature humaine. Pour consoler les ennuis probables de cette vie solitaire, notre auteur, supposant qu’un homme de ces contrées devait connaître l’opium, lui fit cadeau, avant son départ, d’un gros morceau de la précieuse substance. Peut-on concevoir une manière plus noble d’entendre l’hospitalité ? Le Malais, par l’expression de sa physionomie, montra bien qu’il connaissait l’opium, et il ne fit qu’une bouchée d’un morceau qui aurait pu tuer plusieurs personnes. Il y avait, certes, de quoi inquiéter un esprit charitable ; mais on n’entendit parler dans le pays d’aucun cadavre de Malais trouvé sur la grande route ; cet étrange voyageur était donc suffisamment familiarisé avec le poison, et le résultat désiré par la charité avait été obtenu.

Alors, ai-je dit, le mangeur d’opium était encore heureux ; vrai bonheur de savant et de solitaire amoureux du comfort : un charmant cottage, une belle bibliothèque, patiemment et délicatement amassée, et l’hiver faisant rage dans la montagne. Une jolie habitation ne rend-elle pas l’hiver plus poétique, et l’hiver n’augmente-t-il pas la poésie de l’habitation ? Le blanc cottage était assis au fond d’une petite vallée fermée de montagnes suffisamment hautes ; il était comme emmailloté d’arbustes qui répandaient une tapisserie de fleurs sur les murs et faisaient aux fenêtres un cadre odorant, pendant le printemps, l’été et l’automne ; cela commençait par l’aubépine et finissait par le jasmin. Mais la belle saison, la saison du bonheur, pour un homme de rêverie et de méditation comme lui, c’est l’hiver, et l’hiver dans sa forme la plus rude. Il y a des gens qui se félicitent d’obtenir du ciel un hiver bénin, et qui sont heureux de le voir partir. Mais lui, il demande annuellement au ciel autant de neige, de grêle et de gelée qu’il en peut contenir. Il lui faut un hiver canadien, un hiver russe ; il lui en faut pour son argent. Son nid en sera plus chaud, plus doux, plus aimé : les bougies allumées à quatre heures, un bon foyer, de bons tapis, de lourds rideaux ondoyant jusque sur le plancher, une belle faiseuse de thé, et le thé depuis huit heures du soir jusqu’à quatre du matin. Sans hiver, aucune de ces jouissances n’est possible ; tout le comfort exige une température rigoureuse ; cela coûte cher, d’ailleurs ; notre rêveur a donc bien le droit d’exiger que l’hiver paye honnêtement sa dette, comme lui la sienne. Le salon est petit et sert à deux fins. On pourrait plus proprement l’appeler la bibliothèque ; c’est là que sont accumulés cinq mille volumes, achetés un à un, vraie conquête de la patience. Un grand feu brille dans la cheminée ; sur le plateau sont posées deux tasses et deux soucoupes ; car la charitable Électre qu’il nous a fait pressentir embellit le cottage de toute la sorcellerie de ses angéliques sourires. À quoi bon décrire sa beauté ? Le lecteur pourrait croire que cette puissance de lumière est purement physique et appartient au domaine du pinceau terrestre. Et puis, n’oublions pas la fiole de laudanum, une vaste carafe, ma foi ! car nous sommes trop loin des pharmaciens de Londres pour renouveler fréquemment notre provision ; un livre de métaphysique allemande traîne sur la table, qui témoigne des éternelles ambitions intellectuelles du propriétaire. — Paysage de montagnes, retraite silencieuse, luxe ou plutôt bien-être solide, vaste loisir pour la méditation, hiver rigoureux, propre à concentrer les facultés de l’esprit, oui, c’était bien le bonheur, ou plutôt les dernières lueurs du bonheur, une intermittence dans la fatalité, un jubilé dans le malheur ; car nous voici touchant à l’époque funeste où « il faut dire adieu à cette douce béatitude, adieu pour l’hiver comme pour l’été, adieu aux sourires et aux rires, adieu à la paix de l’esprit, adieu à l’espérance et aux rêves paisibles, adieu aux consolations bénies du sommeil ! » Pendant plus de trois ans, notre rêveur sera comme un exilé, chassé du territoire du bonheur commun, car il est arrivé maintenant à « une Iliade de calamités, il est arrivé aux tortures de l’opium. » Sombre époque, vaste réseau de ténèbres, déchiré à intervalles par de riches et accablantes visions ;

C’était comme si un grand peintre eût trempé
Son pinceau dans la noirceur du tremblement de terre et de l’éclipse.

Ces vers de Shelley, d’un caractère si solennel et si véritablement miltonien, rendent bien la couleur d’un paysage opiacé, s’il est permis de parler ainsi ; c’est bien là le ciel morne et l’horizon imperméable qui enveloppent le cerveau asservi par l’opium. L’infini dans l’horreur et dans la mélancolie, et, plus mélancolique que tout, l’impuissance de s’arracher soi-même au supplice !

Avant d’aller plus loin, notre pénitent (nous pourrions de temps en temps l’appeler de ce nom, bien qu’il appartienne, selon toute apparence, à une classe de pénitents toujours prêts à retomber dans leur péché) nous avertit qu’il ne faut pas chercher un ordre très-rigoureux dans cette partie de son livre, un ordre chronologique du moins. Quand il l’écrivit, il était seul à Londres, incapable de bâtir un récit régulier avec des amas de souvenirs pesants et répugnants, et exilé loin des mains amies qui savaient classer ses papiers et avaient coutume de lui rendre tous les services d’un secrétaire. Il écrit sans précaution, presque sans pudeur désormais, se supposant devant un lecteur indulgent, à quinze ou vingt ans au-delà de l’époque présente ; et voulant simplement, avant tout, établir un mémoire d’une période désastreuse, il le fait avec tout l’effort dont il est encore capable aujourd’hui, ne sachant trop si plus tard il en trouvera la force ou l’occasion.

Mais pourquoi, lui dira-t-on, ne pas vous être affranchi des horreurs de l’opium, soit en l’abandonnant, soit en diminuant les doses ? Il a fait de longs et douloureux efforts pour réduire la quantité ; mais ceux qui furent témoins de ces lamentables batailles, de ces agonies successives, furent les premiers à le supplier d’y renoncer. Pourquoi n’avoir pas diminué la dose d’une goutte par jour, ou n’en avoir pas atténué la puissance par une addition d’eau ? Il a calculé qu’il lui aurait fallu plusieurs années pour obtenir par ce moyen une victoire incertaine. D’ailleurs tous les amateurs d’opium savent qu’avant de parvenir à un certain degré on peut toujours réduire la dose sans difficulté, et même avec plaisir, mais que, cette dose une fois dépassée, toute déduction cause des douleurs intenses. Mais pourquoi ne pas consentir à un abattement momentané, de quelques jours ? Il n’y a pas d’abattement ; ce n’est pas en cela que consiste la douleur. La diminution de l’opium augmente, au contraire, la vitalité ; le pouls est meilleur ; la santé se perfectionne ; mais il en résulte une effroyable irritation de l’estomac, accompagnée de sueurs abondantes et d’une sensation de malaise général, qui naît du manque d’équilibre entre l’énergie physique et la santé de l’esprit. En effet, il est facile de comprendre que le corps, la partie terrestre de l’homme, que l’opium avait victorieusement pacifiée et réduite à une parfaite soumission, veuille reprendre ses droits, pendant que l’empire de l’esprit, qui jusqu’alors avait été uniquement favorisé, se trouve diminué d’autant. C’est un équilibre rompu qui veut se rétablir, et ne peut plus se rétablir sans crise. Même en ne tenant pas compte de l’irritation de l’estomac et des transpirations excessives, il est facile de se figurer l’angoisse d’un homme nerveux, dont la vitalité serait régulièrement réveillée, et l’esprit inquiet et inactif. Dans cette terrible situation, le malade généralement considère le mal comme préférable à la guérison, et donne tête baissée dans sa destinée.

Le mangeur d’opium avait depuis longtemps interrompu ses études. Quelquefois, à la requête de sa femme et d’une autre dame qui venait prendre le thé avec eux, il consentait à lire à haute voix les poésies de Wordsworth. Par accès, il mordait encore momentanément aux grands poëtes ; mais sa vraie vocation, la philosophie, était complètement négligée. La philosophie et les mathématiques réclament une application constante et soutenue, et son esprit reculait maintenant devant ce devoir journalier avec une intime et désolante conscience de sa faiblesse. Un grand ouvrage, auquel il avait juré de donner toutes ses forces, et dont le titre lui avait été fourni par les reliquiæ de Spinosa : De emendatione humani intellectus, restait sur le chantier, inachevé et pendant, avec la tournure désolée de ces grandes bâtisses entreprises par des gouvernements prodigues ou des architectes imprudents. Ce qui devait être, dans la postérité, la preuve de sa force et de son dévouement à la cause de l’humanité, ne servirait donc que de témoignage de sa faiblesse et de sa présomption. Heureusement l’économie politique lui restait encore, comme un amusement. Bien qu’elle doive être considérée comme une science, c’est-à-dire comme un tout organique, cependant quelques-unes de ses parties intégrantes en peuvent être détachées et considérées isolément. Sa femme lui lisait de temps à autre les débats du parlement ou les nouveautés de la librairie en matière d’économie politique ; mais, pour un littérateur profond et érudit, c’était là une triste nourriture ; pour quiconque a manié la logique, ce sont les rogatons de l’esprit humain. Un ami d’Édimbourg, cependant, lui envoya en 1819 un livre de Ricardo, et avant d’avoir achevé le premier chapitre, se rappelant qu’il avait lui même prophétisé la venue d’un législateur de cette science, il s’écriait : « Voilà l’homme ! » L’étonnement et la curiosité étaient ressuscités. Mais sa plus grande, sa plus délicieuse surprise était qu’il pût encore s’intéresser à une lecture quelconque. Son admiration pour Ricardo en fut naturellement augmentée. Un si profond ouvrage était-il véritablement né en Angleterre, au XIXe siècle ? Car il supposait que toute pensée était morte en Angleterre. Ricardo avait d’un seul coup trouvé la loi, créé la base ; il avait jeté un rayon de lumière dans tout ce ténébreux chaos de matériaux, où s’étaient perdus ses devanciers. Notre rêveur tout enflammé, tout rajeuni, réconcilié avec la pensée et le travail, se met à écrire, ou plutôt il dicte à sa compagne. Il lui semblait que l’œil scrutateur de Ricardo avait laissé fuir quelques vérités importantes, dont l’analyse, réduite par les procédés algébriques, pouvait faire la matière d’un intéressant petit volume. De cet effort de malade résultèrent les Prolégomènes pour tous les systèmes futurs d’économie politique. Il avait fait des arrangements avec un imprimeur de province, demeurant à dix-huit milles de son habitation ; on avait même, dans le but de composer l’ouvrage plus vite, engagé un compositeur supplémentaire ; le livre avait été annoncé deux fois ; mais, hélas ! il restait une préface à écrire (la fatigue d’une préface !) et une magnifique dédicace à M. Ricardo ; quel labeur pour un cerveau débilité par les délices d’une orgie permanente ! Ô humiliation d’un auteur nerveux, tyrannisé par l’atmosphère intérieure ! L’impuissance se dressa, terrible, infranchissable, comme les glaces du pôle ; tous les arrangements furent contremandés, le compositeur congédié, et les Prolégomènes, honteux, se couchèrent, pour longtemps, à côté de leur frère aîné, le fameux livre suggéré par Spinosa. 

Horrible situation ! avoir l’esprit fourmillant d’idées, et ne plus pouvoir franchir le pont qui sépare les campagnes imaginaires de la rêverie des moissons positives de l’action ! Si celui qui me lit maintenant a connu les nécessités de la production, je n’ai pas besoin de lui décrire le désespoir d’un noble esprit, clairvoyant, habile, luttant contre cette damnation d’un genre si particulier. Abominable enchantement ! Tout ce que j’ai dit sur l’amoindrissement de la volonté dans mon étude sur le haschisch est applicable à l’opium. Répondre à des lettres ? travail gigantesque, remis d’heure en heure, de jour en jour, de mois en mois. Affaires d’argent ? harassante puérilité. L’économie domestique est alors plus négligée que l’économie politique. Si un cerveau débilité par l’opium était tout entier débilité, si, pour me servir d’une ignoble locution, il était totalement abruti, le mal serait évidemment moins grand, ou du moins plus tolérable. Mais un mangeur d’opium ne perd aucune de ses aspirations morales ; il voit le devoir, il l’aime ; il veut remplir toutes les conditions du possible ; mais sa puissance d’exécution n’est plus à la hauteur de sa conception. Exécuter ! que dis-je ? peut-il même essayer ? C’est le poids d’un cauchemar écrasant toute la volonté. Notre malheureux devient alors une espèce de Tantale, ardent à aimer son devoir, impuissant à y courir ; un esprit, un pur esprit, hélas ! condamné à désirer ce qu’il ne peut acquérir ; un brave guerrier, insulté dans ce qu’il a de plus cher, et fasciné par une fatalité qui lui ordonne de garder le lit, où il se consume dans une rage impuissante !

Ainsi le châtiment était venu, lent mais terrible. Hélas ! ce n’était pas seulement par cette impuissance spirituelle qu’il devait se manifester, mais aussi par des horreurs d’une nature plus cruelle et plus positive. Le premier symptôme qui se fit voir dans l’économie physique du mangeur d’opium est curieux à noter. C’est le point de départ, le germe de toute une série de douleurs. Les enfants sont, en général, doués de la singulière faculté d’apercevoir, ou plutôt de créer, sur la toile féconde des ténèbres tout un monde de visions bizarres. Cette faculté, chez les uns, agit parfois sans leur volonté. Mais quelques autres ont la puissance de les évoquer ou de les congédier à leur gré. Par un cas semblable notre narrateur s’aperçut qu’il redevenait enfant. Déjà vers le milieu de 1817, cette dangereuse faculté le tourmentait cruellement. Couché, mais éveillé, des processions funèbres et magnifiques défilaient devant ses yeux ; d’interminables bâtiments se dressaient, d’un caractère antique et solennel. Mais les rêves du sommeil participèrent bientôt des rêves de la veille, et tout ce que son œil évoquait dans les ténèbres se reproduisit dans son sommeil avec une splendeur inquiétante, insupportable. Midas changeait en or tout ce qu’il touchait, et se sentait martyrisé par cet ironique privilège. De même le mangeur d’opium transformait en réalités inévitables tous les objets de ses rêveries. Toute cette fantasmagorie, si belle et si poétique qu’elle fût en apparence, était accompagnée d’une angoisse profonde et d’une noire mélancolie. Il lui semblait, chaque nuit, qu’il descendait indéfiniment dans des abîmes sans lumière, au-delà de toute profondeur connue, sans espérance de pouvoir remonter. Et, même après le réveil, persistait une tristesse, une désespérance voisine de l’anéantissement. Phénomène analogue à quelques-uns de ceux qui se produisent dans l’ivresse du haschisch, le sentiment de l’espace et, plus tard, le sentiment de la durée tarent singulièrement affectés. Monuments et paysages prirent des formes trop vastes pour ne pas être une douleur pour l’œil humain. L’espace s’enfla, pour ainsi dire, à l’infini. Mais l’expansion du temps devint une angoisse encore plus vive ; les sentiments et les idées qui remplissaient la durée d’une nuit représentaient pour lui la valeur d’un siècle. En outre les plus vulgaires événements de l’enfance, des scènes depuis longtemps oubliées, se reproduisirent dans son cerveau, vivant d’une vie nouvelle. Éveillé, il ne s’en serait peut-être pas souvenu ; mais dans le sommeil, il les reconnaissait immédiatement. De même que l’homme qui se noie revoit, dans la minute suprême de l’agonie, toute sa vie comme dans un miroir ; de même que le damné lit, en une seconde, le terrible compte rendu de toutes ses pensées terrestres ; de même que les étoiles voilées par la lumière du jour reparaissent avec la nuit, de même aussi toutes les inscriptions gravées sur la mémoire inconsciente  reparurent comme par l’effet d’une encre sympathique.

L’auteur illustre les principales caractéristiques de ses rêves par quelques échantillons d’une nature étrange et redoutable ; un, entre autres, où par la logique particulière qui gouverne les événements du sommeil, deux éléments historiques très-distants se juxtaposent dans son cerveau de la manière la plus bizarre. Ainsi dans l’esprit enfantin d’un campagnard, une tragédie devient parfois le dénouement de la comédie qui a ouvert le spectacle :

« Dans ma jeunesse, et même depuis, j’ai toujours été un grand liseur de Tite-Live ; il a toujours fait un de mes plus chers délassements ; j’avoue que je le préfère, pour la matière et pour le style, à tout autre historien romain, et j’ai senti toute l’effrayante et solennelle sonorité, toute l’énergique représentation de la majesté du peuple romain dans ces deux mots qui reviennent si souvent à travers les récits de Tite-Live : Consul Romanus, particulièrement quand le consul se présente avec son caractère militaire. Je veux dire que les mots : roi, sultan, régent, ou tous autres titres appartenant aux hommes qui personnifient en eux la majesté d’un grand peuple, n’avaient pas puissance pour m’inspirer le même respect. Bien que je ne sois pas un grand liseur de choses historiques, je m’étais également familiarisé, d’une manière minutieuse et critique, avec une certaine période de l’histoire d’Angleterre, la période de la guerre du Parlement, qui m’avait attiré par la grandeur morale de ceux qui y ont figuré et par les nombreux mémoires intéressants qui ont survécu à ces époques troublées. Ces deux parties de mes lectures de loisir, ayant souvent fourni matière à mes réflexions, fournissaient maintenant une pâture à mes rêves. Il m’est arrivé souvent de voir, pendant que j’étais éveillé, une sorte de répétition de théâtre, se peignant plus tard sur les ténèbres complaisantes, — une foule de dames, — peut-être une fête et des danses. Et j’entendais qu’on disait, ou je me disais à moi même : « Ce sont les femmes et les filles de ceux qui s’assemblaient dans la paix, qui s’asseyaient aux mêmes tables, et qui étaient alliés par le mariage ou par le sang ; et cependant, depuis un certain jour d’août 1642, ils ne se sont plus jamais souri et ne se sont désormais rencontrés que sur les champs de bataille ; et à Marston-Moor, à Newbury ou à Naseby, ils ont tranché tous les liens de l’amour avec le sabre cruel, et ils ont effacé avec le sang le souvenir des amitiés anciennes. » Les dames dansaient, et elles semblaient aussi séduisantes qu’à la cour de George IV. Cependant je savais, même dans mon rêve, qu’elles étaient dans le tombeau depuis près de deux siècles. Mais toute cette pompe devait se dissoudre soudainement ; à un claquement de mains, se faisaient entendre ces mots dont le son me remuait le cœur : Consul Romanus ! et immédiatement arrivait, balayant tout devant lui, magnifique dans son manteau de campagne, Paul-Émile ou Marius, entouré d’une compagnie de centurions, faisant hisser la tunique rouge au bout d’une lance, et suivi de l’effrayant hourra des légions romaines. »

D’étonnantes et monstrueuses architectures se dressaient dans son cerveau, semblables à ces constructions mouvantes que l’œil du poëte aperçoit dans les nuages colorés par le soleil couchant. Mais bientôt à ces rêves de terrasses, de tours, de remparts, montant à des hauteurs inconnues et s’enfonçant dans d’immenses profondeurs, succédèrent des lacs et de vastes étendues d’eau. L’eau devint l’élément obsédant. Nous avons déjà noté, dans notre travail sur le haschisch, cette étonnante prédilection du cerveau pour l’élément liquide et pour ses mystérieuses séductions. Ne dirait-on pas qu’il y a une singulière parenté entre ces deux excitants, du moins dans leurs effets sur l’imagination, ou, si l’on préfère cette explication, que le cerveau humain, sous l’empire d’un excitant, s’éprend plus volontiers de certaines images ? Les eaux changèrent bientôt de caractère, et les lacs transparents, brillants comme des miroirs, devinrent des mers et des océans. Et puis une métamorphose nouvelle fit de ces eaux magnifiques, inquiétantes seulement par leur fréquence et par leur étendue, un affreux tourment. Notre auteur avait trop aimé la foule, s’était trop délicieusement plongé dans les mers de la multitude, pour que la face humaine ne prît pas dans ses rêves une part despotique. Et alors se manifesta ce qu’il a déjà appelé, je crois, la tyrannie de la face humaine. « Alors sur les eaux mouvantes de l’Océan  commença à se montrer le visage de l’homme ; la mer m’apparut pavée d’innombrables têtes tournées vers le ciel ; des visages furieux, suppliants, désespérés, se mirent à danser à la surface, par milliers, par myriades, par générations, par siècles ; mon agitation devint infinie, et mon esprit bondit et roula comme les lames de l’Océan. »

Le lecteur a déjà remarqué que depuis longtemps l’homme n’évoque plus les images, mais que les images s’offrent à lui, spontanément, despotiquement. Il ne peut pas les congédier ; car la volonté n’a plus de force et ne gouverne plus les facultés. La mémoire poétique, jadis source infinie de jouissances, est devenue un arsenal inépuisable d’instruments de supplices.

En 1818, le Malais dont nous avons parlé le tourmentait cruellement ; c’était un visiteur insupportable. Comme l’espace, comme le temps, le Malais s’était multiplié. Le Malais était devenu l’Asie elle-même ; l’Asie antique, solennelle, monstrueuse et compliquée comme ses temples et ses religions ; où tout, depuis les aspects les plus ordinaires de la vie jusqu’aux souvenirs classiques et grandioses qu’elle comporte, est fait pour confondre et stupéfier l’esprit d’un Européen. Et ce n’était pas seulement la Chine, bizarre et artificielle, prodigieuse et vieillotte comme un conte de fées, qui opprimait son cerveau. Cette image appelait naturellement l’image voisine de l’Inde, si mystérieuse et si inquiétante pour un esprit d’Occident ; et puis la Chine et l’Inde formaient bientôt avec l’Égypte une triade menaçante, un cauchemar complexe, aux angoisses variées. Bref, le Malais avait évoqué tout l’immense et fabuleux Orient. Les pages suivantes sont trop belles pour que je les abrège :

« J’étais chaque nuit transporté par cet homme au milieu de tableaux asiatiques. Je ne sais si d’autres personnes partagent mes sentiments en ce point ; mais j’ai souvent pensé que, si j’étais forcé de quitter l’Angleterre et de vivre en Chine, parmi les modes, les manières et les décors de la vie chinoise, je deviendrais fou. Les causes de mon horreur sont profondes, et quelques-unes doivent être communes à d’autres hommes. L’Asie méridionale est en général un siège d’images terribles et de redoutables associations d’idées ; seulement comme berceau du genre humain, elle doit exhaler je ne sais quelle vague sensation d’effroi et de respect. Mais il existe d’autres raisons. Aucun homme ne prétendra que les étranges, barbares et capricieuses superstitions de l’Afrique, ou des tribus sauvages de toute autre contrée, puissent l’affecter de la même manière que les vieilles, monumentales, cruelles et compliquées religions de l’Indoustan. L’antiquité des choses de l’Asie, de ses institutions, de ses annales., des modes de sa foi, a pour moi quelque chose de si frappant, la vieillesse de la race et des noms, quelque chose de si dominateur, qu’elle suffit pour annihiler la jeunesse de l’individu. Un jeune Chinois m’apparaît comme un homme antédiluvien renouvelé. Les Anglais eux-mêmes, bien qu’ils n’aient pas été nourris dans la connaissance de pareilles institutions, ne peuvent s’empêcher de frissonner devant la mystique sublimité de ces castes, qui ont suivi chacune un cours à part, et ont refusé de mêler leurs eaux pendant des périodes de temps immémoriales. Aucun homme ne peut ne pas être pénétré de respect par les noms du Gange et de l’Euphrate. Ce qui ajoute beaucoup à de tels sentiments, c’est que l’Asie méridionale est et a été, depuis des milliers d’années, la partie de la terre la plus fourmillante de vie humaine, la grande officina gentium. L’homme, dans ces contrées, pousse comme l’herbe. Les vastes empires, dans lesquels a toujours été moulée la population énorme de l’Asie, ajoutent une grandeur de plus aux sentiments que comportent les images et les noms orientaux. En Chine surtout, négligeant ce qu’elle a de commun avec le reste de l’Asie méridionale, je suis terrifié par les modes de la vie, par les usages, par une répugnance absolue, par une barrière de sentiments qui nous séparent d’elle et qui sont trop profonds pour être analysés. Je trouverais plus commode de vivre avec des lunatiques ou avec des brutes. Il faut que le lecteur entre dans toutes ces idées et dans bien d’autres encore, que je ne puis dire ou que je n’ai pas le temps d’exprimer, pour comprendre toute l’horreur qu’imprimaient dans mon esprit ces rêves d’imagerie orientale et de tortures mythologiques.

« Sous les deux conditions connexes de chaleur  tropicale et de lumière verticale, je ramassais toutes les créatures, oiseaux, bêtes, reptiles, arbres et plantes, usages et spectacles, que l’on trouve communément dans toute la région des tropiques, et je les jetais pêle-mêle en Chine ou dans l’Indoustan. Par un sentiment analogue, je m’emparais de l’Égypte et de tous ses dieux, et les faisais entrer sous la même loi. Des singes, des perroquets, des kakatoès me regardaient fixement, me huaient, me faisaient la grimace, ou jacassaient sur mon compte. Je me sauvais dans des pagodes, et j’étais, pendant des siècles, fixé au sommet, ou enfermé dans des chambres secrètes. J’étais l’idole ; j’étais le prêtre ; j’étais adoré ; j’étais sacrifié. Je rayais la colère de Brahma à travers toutes les forêts de l’Asie ; Vishnu me haïssait ; Siva me tendait une embûche. Je tombais soudainement chez Isis et Osiris ; j’avais fait quelque chose, disait-on, j’avais commis un crime qui faisait frémir l’ibis et le crocodile. J’étais enseveli, pendant un millier d’années, dans des bières de pierre, avec des momies et des sphinx, dans les cellules étroites au cœur des éternelles pyramides. J’étais baisé par des crocodiles aux baisers cancéreux ; et je gisais, confondu avec une foule de choses inexprimables et visqueuses, parmi les boues et les roseaux du Nil.

« Je donne ainsi au lecteur un léger extrait de mes rêves orientaux, dont le monstrueux théâtre me remplissait toujours d’une telle stupéfaction que l’horreur elle-même y semblait pendant quelque temps absorbée. Mais tôt ou tard se produisait un reflux de sentiments où l’étonnement à son tour était englouti, et qui me livrait non pas tant à la terreur qu’à une sorte de haine et d’abomination pour tout ce que je voyais. Sur chaque être, sur chaque forme, sur chaque menace, punition, incarcération ténébreuse, planait un sentiment d’éternité et d’infini qui me causait l’angoisse et l’oppression de la folie. Ce n’était que dans ces rêves-là, sauf une ou deux légères exceptions, qu’entraient les circonstances de l’horreur physique. Mes terreurs jusqu’alors n’avaient été que morales et spirituelles. Mais ici les agents principaux étaient de hideux oiseaux, des serpents ou des crocodiles, principalement ces derniers. Le crocodile maudit devint pour moi l’objet de plus d’horreur que presque tous les autres. J’étais forcé de vivre avec lui, hélas ! (c’était toujours ainsi dans mes rêves) pendant des siècles. Je m’échappais quelquefois, et je me trouvais dans des maisons chinoises, meublées de tables en roseau. Tous les pieds des tables et des canapés semblaient doués de vie ; l’abominable tête du crocodile, avec ses petits yeux obliques, me regardait partout, de tous les côtés, multipliée par des répétitions innombrables ; et je restais là, plein d’horreur et fasciné. Et ce hideux reptile hantait si souvent mon sommeil que, bien des fois, le même rêve a été interrompu de la même façon ; j’entendais de douces voix qui me parlaient (j’entends tout, même quand je suis assoupi), et immédiatement je m’éveillais. Il était grand jour, plein midi, et mes enfants se tenaient debout, la main dans la main, à côté de mon lit ; ils venaient montrer leurs souliers de couleur, leurs habits neufs, me faire admirer leur toilette avant d’aller à la promenade. J’affirme que la transition du maudit crocodile et des autres monstres et inexprimables avortons de mes rêves à ces innocentes créatures, à cette simple enfance humaine, était si terrible que, dans la puissante et soudaine révulsion de mon esprit, je pleurais, sans pouvoir m’en empêcher, en baisant leurs visages. »

Le lecteur attend peut-être, dans cette galerie d’impressions anciennes répercutées sur le sommeil, la figure mélancolique de la pauvre Ann. À son tour, la voici.

L’auteur a remarqué que la mort de ceux qui nous sont chers, et généralement la contemplation de la mort, affecte bien plus notre âme pendant l’été que dans les autres saisons de l’année. Le ciel y paraît plus élevé, plus lointain, plus infini. Les nuages, par lesquels l’œil apprécie la distance du pavillon céleste, y sont plus volumineux et accumulés par masses plus vastes et plus solides ; la lumière et les spectacles du soleil à son déclin sont plus en accord avec le caractère de l’infini. Mais la principale raison, c’est que la prodigalité exubérante de la vie estivale fait un contraste plus violent avec la stérilité glacée du tombeau. D’ailleurs, deux idées qui sont en rapport d’antagonisme s’appellent réciproquement, et l’une suggère l’autre. Aussi l’auteur nous avoue que, dans les interminables journées d’été, il lui est difficile de ne pas penser à la mort ; et l’idée de la mort d’une personne connue ou chérie assiège son esprit plus obstinément pendant la saison splendide. Il lui sembla, un jour, qu’il était debout à la porte de son cottage ; c’était (dans son rêve) un dimanche matin du mois de mai, un dimanche de Pâques, ce qui ne contredit en rien l’almanach des rêves. Devant lui s’étendait le paysage connu, mais agrandi, mais solennisé par la magie du sommeil. Les montagnes étaient plus élevées que les Alpes, et les prairies et les bois, situés à leurs pieds, infiniment plus étendus ; les haies, parées de roses blanches. Comme c’était de fort grand matin, aucune créature vivante ne se faisait voir, excepté les bestiaux qui se reposaient dans le cimetière sur des tombes verdoyantes, et particulièrement autour de la sépulture d’un enfant qu’il avait tendrement chéri (cet enfant avait été réellement enseveli ce même été ; et un matin, avant le lever du soleil, l’auteur avait réellement vu ces animaux se reposer auprès de cette tombe). Il se dit alors : « Il y a encore assez longtemps à attendre avant le lever du soleil ; c’est aujourd’hui dimanche de Pâques ; c’est le jour où l’on célèbre les premiers fruits de la résurrection. J’irai me promener dehors ; j’oublierai aujourd’hui mes vieilles peines ; l’air est frais et calme ; les montagnes sont hautes et s’étendent au loin vers le ciel ; les clairières de la forêt sont aussi paisibles que le cimetière ; la rosée lavera la fièvre de mon front, et ainsi je cesserai enfin d’être malheureux. » Et il allait ouvrir la porte du jardin, quand le paysage, à gauche, se transforma. C’était bien toujours un dimanche de Pâques, de grand matin ; mais le décor était devenu oriental. Les coupoles et les dômes d’une grande cité dentelaient vaguement l’horizon (peut-être était-ce le souvenir de quelque image d’une Bible contemplée dans l’enfance). Non loin de lui, sur une pierre, et ombragée par des palmiers de Judée, une femme était assise. C’était Ann !

« Elle tint ses yeux fixés sur moi avec un regard intense, et je lui dis, à la longue : « Je vous ai donc enfin retrouvée ! » J’attendais ; mais elle ne me répondit pas un mot. Son visage était le même que quand je le vis pour la dernière fois, et pourtant, combien il était différent ! Dix-sept ans auparavant, quand la lueur du réverbère tombait sur son visage, quand pour la dernière fois je baisai ses lèvres (tes lèvres, Ann ! qui pour moi ne portaient aucune souillure), ses yeux ruisselaient de larmes ; mais ses larmes étaient maintenant séchées ; elle semblait plus belle qu’elle n’était à cette époque, mais d’ailleurs en tous points la même, et elle n’avait pas vieilli. Ses regards étaient tranquilles, mais doués d’une singulière solennité d’expression, et je la contemplais alors avec une espèce de crainte. Tout à coup, sa physionomie s’obscurcit ; me tournant du côté des montagnes, j’aperçus des vapeurs qui roulaient entre nous deux ; en un instant tout s’était évanoui ; d’épaisses ténèbres arrivèrent ; et en un clin d’œil je me trouvai loin, bien loin des montagnes, me promenant avec Ann à la lueur des réverbères d’Oxford-street, juste comme nous nous promenions dix-sept ans auparavant, quand nous étions, elle et moi, deux enfants. »

L’auteur cite encore un spécimen de ses conceptions morbides, et ce dernier rêve (qui date de 1820) est d’autant plus terrible qu’il est plus vague, d’une nature plus insaisissable, et que, tout pénétré qu’il soit d’un sentiment poignant, il se présente dans le décor mouvant, élastique, de l’indéfini. Je désespère de rendre convenablement la magie du style anglais :

« Le rêve commençait par une musique que j’entends souvent dans mes rêves, une musique préparatoire, propre à réveiller l’esprit et à le tenir en suspens ; une musique semblable à l’ouverture du service du couronnement, et qui, comme celle-ci, donnait l’impression d’une vaste marche, d’une défilade infinie de cavalerie et d’un piétinement d’armées innombrables. Le matin d’un jour solennel était arrivé, — d’un jour de crise et d’espérance finale pour la nature humaine, subissant alors quelque mystérieuse éclipse et travaillée par quelque angoisse redoutable. Quelque part, je ne sais pas où, — d’une manière ou d’une autre, je ne savais pas comment, par n’importe quels êtres, je ne les connaissais pas, — une bataille, une lutte était livrée, — une agonie était subie, — qui se développait comme un grand drame ou un morceau de musique ; — et la sympathie que j’en ressentais me devenait un supplice à cause de mon incertitude du lieu, de la cause, de la nature et du résultat possible de l’affaire. Ainsi qu’il arrive d’ordinaire dans les rêves, où nécessairement nous faisons de nous-mêmes le centre de tout mouvement, j’avais le pouvoir, et cependant je n’avais pas le pouvoir de la décider ; j’avais la puissance, pourvu que je pusse me hausser jusqu’à vouloir, et néanmoins, je n’avais pas cette puissance, à cause que j’étais accablé sous le poids de vingt Atlantiques ou sous l’oppression d’un crime inexpiable. Plus profondément que jamais n’est descendu le plomb de la sonde, je gisais immobile, inerte. Alors, comme un chœur, la passion prenait un son plus profond. Un très-grand intérêt était en jeu, une cause plus importante que jamais n’en plaida l’épée ou n’en proclama la trompette. Puis arrivaient de soudaines alarmes ; çà et là des pas précipités ; des épouvantes de fugitifs innombrables. Je ne savais pas s’ils venaient de la bonne cause ou de la mauvaise : ténèbres et lumières ; — tempêtes et faces humaines ; — et à la fin, avec le sentiment que tout était perdu, paraissaient des formes de femmes, des visages que j’aurais voulu reconnaître, au prix du monde entier, et que je ne pouvais entrevoir qu’un seul instant ; — et puis des mains crispées, des séparations à déchirer le cœur ; — et puis des adieux éternels ! et avec un soupir comme celui que soupirèrent les cavernes de l’enfer, quand la mère incestueuse proféra le nom abhorré de la Mort, le son était répercuté : Adieux éternels ! et puis, et puis encore, d’écho en écho, répercuté : — Adieux éternels !

« Et je m’éveillai avec des convulsions, et je criai à haute voix : Non ! je ne veux plus dormir ! »

Un faux dénouement

De Quincey a singulièrement écourté la fin de son livre, tel du moins qu’il parut primitivement. Je me rappelle que la première fois que je le lus, il y a de cela bien des années (et je ne connaissais pas la deuxième partie, Suspiria de profundis, qui d’ailleurs n’avait pas paru), je me disais de temps à autre : Quel peut être le dénouement d’un pareil livre ? La mort ? la folie ? Mais l’auteur, parlant sans cesse en son nom personnel, est resté évidemment dans un état de santé, qui, s’il n’est pas tout à fait normal et excellent, lui permet néanmoins de se livrer à un travail littéraire. Ce qui me paraissait le plus probable, c’était le statu quo ; c’était qu’il s’accoutumât à ses douleurs, qu’il prît son parti sur les effets redoutables de sa bizarre hygiène ; et enfin je me disais : Robinson peut à la fin sortir de son île ; un navire peut aborder à un rivage, si inconnu qu’il soit, et en ramener l’exilé solitaire ; mais quel homme peut sortir de l’empire de l’opium ? Ainsi, continuai-je en moi-même, ce livre singulier, confession véridique ou pure conception de l’esprit (cette dernière hypothèse étant tout à fait improbable à cause de l’atmosphère de vérité qui plane sur tout l’ensemble et de l’accent inimitable de sincérité qui accompagne chaque détail), est un livre sans dénouement. Il y a évidemment des livres, comme des aventures, sans dénouement. Il y a des situations éternelles ; et tout ce qui a rapport à l’irrémédiable, à l’irréparable, rentre dans cette catégorie. Cependant je me souvenais que le mangeur d’opium avait annoncé quelque part, au commencement, qu’il avait réussi finalement à dénouer, anneau par anneau, la chaîne maudite qui liait tout son être. Donc le dénouement était pour moi tout à fait inattendu, et j’avouerai franchement que, quand je le connus, malgré tout son appareil de minutieuse vraisemblance, je m’en défiai instinctivement. J’ignore si le lecteur partagera mon impression à cet égard ; mais je dirai que la manière subtile, ingénieuse, par laquelle l’infortuné sort du labyrinthe enchanté où il s’est perdu par sa faute, me parut une invention en faveur d’un certain cant britannique, un sacrifice où la vérité était immolée en l’honneur de la pudeur et des préjugés publics. Rappelez-vous combien de précautions il a prises avant de commencer le récit de son Iliade de maux, et avec quel soin il a établi le droit de faire des confessions, même profitables. Tel peuple veut des dénouements moraux, et tel autre des dénouements consolants. Ainsi les femmes, par exemple, ne veulent pas que les méchants soient récompensés. Que dirait le public de nos théâtres, s’il ne trouvait pas, à la fin du cinquième acte, la catastrophe voulue par la justice, qui rétablit l’équilibre normal, ou plutôt utopique, entre toutes les parties, — cette catastrophe équitable attendue impatiemment pendant quatre longs actes ? Bref, je crois que le public n’aime pas les impénitents, et qu’il les considère volontiers comme des insolents. De Quincey a peut-être pensé de même, et il s’est mis en règle. Si ces pages, écrites plus tôt, étaient par hasard tombées sous ses yeux, j’imagine qu’il aurait daigné complaisamment sourire de ma défiance précoce et motivée ; en tout cas, je m’appuie sur son texte, si sincère en toute autre occasion et si pénétrant, et je pourrais déjà annoncer ici une certaine troisième prostration devant la noire idole (ce qui implique une deuxième) dont nous aurons à parler plus tard.

Quoi qu’il en soit, voici ce dénouement. Depuis longtemps, l’opium ne faisait plus sentir son empire par des enchantements, mais par des tortures, et ces tortures (ce qui est parfaitement croyable et en accord avec toutes les expériences relatives à la difficulté de rompre de vieilles habitudes, de quelque nature qu’elles soient) avaient commencé avec les premiers efforts pour se débarrasser de ce tyran journalier. Entre deux agonies, l’une venant de l’usage continué, l’autre de l’hygiène interrompue, l’auteur préféra, nous dit-il, celle qui impliquait une chance de délivrance. « Combien prenais-je d’opium à cette époque, je ne saurais le dire ; car l’opium dont j’usais avait été acheté par un mien ami, qui plus tard ne voulut pas être remboursé ; de sorte que je ne peux pas déterminer quelle quantité j’absorbai dans l’espace d’une année. Je crois néanmoins que j’en prenais très-irrégulièrement, et que je variais la dose de cinquante ou soixante grains à cent cinquante par jour. Mon premier soin fut de la réduire à quarante, à trente, et enfin, aussi souvent que je le pouvais, à douze grains. » Il ajoute que parmi différents spécifiques dont il essaya, le seul dont il tira profit fut la teinture ammoniacale de valériane. Mais à quoi bon (c’est lui qui parle) continuer ce récit de la convalescence et de la guérison ? Le but du livre était de montrer le merveilleux pouvoir de l’opium soit pour le plaisir, soit pour la douleur ; le livre est donc fini. La morale du récit s’adresse seulement aux mangeurs d’opium. Qu’ils apprennent à trembler, et qu’ils sachent, par cet exemple extraordinaire, que l’on peut, après dix-sept années d’usage et huit années d’abus de l’opium, renoncer à cette substance. Puissent-ils, ajoute-t-il, développer plus d’énergie dans leurs efforts, et atteindre finalement le même succès !

« Jérémie Taylor conjecture qu’il est peut-être aussi douloureux de naître que de mourir. Je crois cela fort probable ; et durant la longue période consacrée à la diminution de l’opium, j’éprouvai toutes les tortures d’un homme qui passe d’un mode d’existence à un autre. Le résultat ne fut pas la mort, mais une sorte de renaissance physique… Il me reste encore comme un souvenir de mon premier état ; mes rêves ne sont pas parfaitement calmes ; la redoutable turgescence et l’agitation de la tempête ne sont pas entièrement apaisées ; les légions dont mes songes étaient peuplés se retirent, mais ne sont pas toutes parties ; mon sommeil est tumultueux, et, pareil aux portes du Paradis quand nos premiers parents se retournèrent pour les contempler, il est toujours, comme dit le vers effrayant de Milton :

Encombré de faces menaçantes et de bras flamboyants. »

L’appendice (qui date de 1822) et destiné à corroborer plus minutieusement la vraisemblance de ce dénouement, à lui donner pour ainsi dire une rigoureuse physionomie médicale. Être descendu d’une dose de huit mille gouttes à une dose modérée variant de trois cents à cent soixante était certainement un assez magnifique triomphe. Mais l’effort qui restait à faire demandait encore plus d’énergie que l’auteur ne s’y attendait, et la nécessité de cet effort devint de plus en plus manifeste. Il s’aperçut particulièrement d’un certain endurcissement, d’un manque de sensibilité dans l’estomac, qui semblait présager quelque affection squirreuse. Le médecin affirma que la continuation de l’usage de l’opium, quoique en doses réduites, pouvait amener un pareil résultat. Dès lors, serment d’abjurer l’opium, de l’abjurer absolument. Le récit de ses efforts, de ses hésitations, des douleurs physiques résultant des premières victoires de la volonté, est vraiment intéressant. Il y a des diminutions progressives ; deux fois il arrive à zéro ; puis ce sont des rechutes, rechutes où il compense largement les abstinences précédentes. En somme, l’expérience des six premières semaines donna pour résultat une effroyable irritabilité dans tout le système, particulièrement dans l’estomac, qui parfois revenait à un état de vitalité normale, et d’autres fois souffrait étrangement ; une agitation qui ne cessait ni jour ni nuit ; un sommeil (quel sommeil !) de trois heures au plus sur vingt-quatre, et si léger qu’il entendait les plus petits bruits autour de lui ; la mâchoire inférieure constamment enflée ; des ulcérations de la bouche et, parmi d’autres symptômes plus ou moins déplorables, de violents éternuements, qui, d’ailleurs, ont toujours accompagné ses tentatives de rébellion contre l’opium (cette espèce nouvelle d’infirmité durait quelquefois deux heures et revenait deux ou trois fois par jour) ; de plus, une sensation de froid, et enfin un rhume effroyable, ce qui ne s’était jamais produit sous l’empire de l’opium. Par l’usage des amers, il est parvenu à ramener l’estomac à l’état normal, c’est-à-dire à perdre, comme les autres hommes, la conscience des opérations de la digestion. Le quarante-deuxième jour, tous ces symptômes alarmants disparurent enfin pour faire place à d’autres ; mais il ne sait si ceux-là sont des conséquences de l’ancien abus ou de la suppression de l’opium. Ainsi, la transpiration abondante qui, même vers la Noël, accompagnait toute réduction  journalière de la dose, avait, dans la saison la plus chaude de l’année, complètement cessé. Mais d’autres souffrances physiques peuvent être attribuées à la température pluvieuse de juillet dans la partie de l’Angleterre où était située son habitation.

L’auteur pousse le soin (toujours pour venir en aide aux infortunés qui pourraient se trouver dans le même cas que lui) jusqu’à nous donner un tableau synoptique, dates et quantités en regard, des cinq premières semaines pendant lesquelles il commença à mener à bien sa glorieuse tentative. On y voit de terribles rechutes, comme de zéro à 200, 300, 350. Mais peut-être bien la descente fut-elle trop rapide, mal graduée, donnant ainsi naissance à des souffrances superflues, lesquelles le contraignaient quelquefois à chercher un secours dans la source même du mal.

Ce qui m’a toujours confirmé dans l’idée que ce dénouement était artificiel,au moins en partie, c’est un certain ton de raillerie, de badinage et même de persiflage qui règne dans plusieurs endroits de cet appendice. Enfin, pour bien montrer qu’il ne donne pas à son misérable corps cette fanatique attention des valétudinaires, qui passent leur temps à s’observer eux-mêmes, l’auteur appelle sur ce corps, sur cette méprisable « guenille, » ne fût-ce que pour la punir de l’avoir tant tourmenté, les traitements déshonorants que la loi inflige aux pires malfaiteurs ; et si les médecins de Londres croient que la science peut tirer quelque bénéfice de l’analyse du corps d’un mangeur d’opium aussi obstiné qu’il le fut, il leur lègue bien volontiers le sien. Certaines personnes riches de Rome commettaient l’imprudence, après avoir fait un legs au prince, de s’obstiner à vivre, comme dit plaisamment Suétone, et le César, qui avait bien voulu accepter le legs, se trouvait gravement offensé par ces existences indiscrètement prolongées. Mais le mangeur d’opium ne redoute pas de la part des médecins de choquantes marques d’impatience. Il sait qu’on ne peut attendre d’eux que des sentiments analogues aux siens, c’est-à-dire répondant à ce pur amour de la science qui le pousse lui-même à leur faire ce don funèbre de sa précieuse dépouille. Puisse ce legs n’être remis que dans un temps infiniment reculé ; puisse ce pénétrant écrivain, ce malade charmant jusque dans ses moqueries, nous être conservé plus longtemps encore que le fragile Voltaire, qui mit, comme on a dit, quatre-vingt-quatre ans à mourir !

Le Génie enfant

Les Confessions datent de 1822, et les Suspiria, qui font leur suite et qui les complètent, ont été écrits en 1845. Aussi le ton en est-il, sinon tout à fait différent, du moins plus grave, plus triste, plus résigné. En parcourant mainte et mainte fois ces pages singulières, je ne pouvais m’empêcher de rêver aux différentes métaphores dont se servent les poëtes pour peindre l’homme revenu des batailles de la vie ; c’est le vieux marin au dos voûté, au visage couturé d’un lacis inextricable de rides, qui réchauffe à son foyer une héroïque carcasse échappée à mille aventures ; c’est le voyageur qui se retourne le soir vers les campagnes franchies le matin, et qui se souvient, avec attendrissement et tristesse, des mille fantaisies dont était possédé son cerveau pendant qu’il traversait ces contrées, maintenant vaporisées en horizons. C’est ce que d’une manière générale j’appellerais volontiers le ton du revenant ; accent, non pas surnaturel, mais presque étranger à l’humanité, moitié terrestre et moitié extra-terrestre, que nous trouvons quelquefois dans les Mémoires d’outre-tombe, quand, la colère ou l’orgueil blessé se taisant, le mépris du grand René pour les choses de la terre devient tout à fait désintéressé.

L’Introduction des Suspiria nous apprend qu’il y a eu pour le mangeur d’opium, malgré tout l’héroïsme développé dans sa patiente guérison, une seconde et une troisième rechute. C’est ce qu’il appelle a third prostration before the dark idol. Même en omettant les raisons physiologiques qu’il allègue pour son excuse, comme de n’avoir pas assez prudemment gouverné son abstinence, je crois que ce malheur était facile à prévoir. Mais cette fois il n’est plus question de lutte ni de révolte. La lutte et la révolte impliquent toujours une certaine quantité d’espérance, tandis que le désespoir est muet. Là où il n’y a pas de remède, les plus grandes souffrances se résignent. Les portes, jadis ouvertes pour le retour, se sont refermées, et l’homme marche avec docilité dans sa destinée. Suspiria de profundis ! Ce livre est bien nommé.

L’auteur n’insiste plus pour nous persuader que les Confessions avaient été écrites, en partie du moins, dans un but de santé publique. Elles se donnaient pour objet, nous dit-il plus franchement, de montrer quelle puissance a l’opium pour augmenter la faculté naturelle de rêverie. Rêver magnifiquement n’est pas un don accordé à tous les hommes, et, même chez ceux qui le possèdent, il risque fort d’être de plus en plus diminué par la dissipation moderne toujours croissante et par la turbulence du progrès matériel. La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse ; car c’est par le rêve que l’homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné. Mais cette faculté a besoin de solitude pour se développer librement ; plus l’homme se concentre, plus il est apte à rêver amplement, profondément. Or, quelle solitude est plus grande, plus calme, plus séparée du monde des intérêts terrestres, que celle créée par l’opium ?

Les Confessions nous ont raconté les accidents de jeunesse qui avaient pu légitimer l’usage de l’opium. Mais il existe ici jusqu’à présent deux lacunes importantes, l’une comprenant les rêveries engendrées par l’opium pendant le séjour de l’auteur à l’Université (c’est ce qu’il appelle ses Visions d’Oxford) ; l’autre, le récit de ses impressions d’enfance. Ainsi, dans la deuxième partie comme dans la première, la biographie servira à expliquer et à vérifier, pour ainsi dire, les mystérieuses aventures du cerveau. C’est dans les notes relatives à l’enfance que nous trouverons le germe des étranges rêveries de l’homme adulte, et, disons mieux, de son génie. Tous les biographes ont compris, d’une manière plus ou moins complète, l’importance des anecdotes se rattachant à l’enfance d’un écrivain ou d’un artiste. Mais je trouve que cette importance n’a jamais été suffisamment affirmée. Souvent, en contemplant des ouvrages d’art, non pas dans leur matérialité facilement saisissable, dans les hiéroglyphes trop clairs de leurs contours ou dans le sens évident de leurs sujets, mais dans l’âme dont ils sont doués, dans l’impression atmosphérique qu’ils comportent, dans la lumière ou dans les ténèbres spirituelles qu’ils déversent sur nos âmes, j’ai senti entrer en moi comme une vision de l’enfance de leurs auteurs. Tel petit chagrin, telle petite jouissance de l’enfant, démesurément grossis par une exquise sensibilité, deviennent plus tard dans l’homme adulte, même à son insu, le principe d’une œuvre d’art. Enfin, pour m’exprimer d’une manière plus concise, ne serait-il pas facile de prouver, par une comparaison philosophique entre les ouvrages d’un artiste mûr et l’état de son âme quand il était enfant, que le génie n’est que l’enfance nettement formulée, douée maintenant, pour s’exprimer, d’organes virils et puissants ? Cependant je n’ai pas la prétention de livrer cette idée à la physiologie pour quelque chose de mieux qu’une pure conjecture.

Nous allons donc analyser rapidement les principales impressions d’enfance du mangeur d’opium, afin de rendre plus intelligibles les rêveries qui, à Oxford, faisaient la pâture ordinaire de son cerveau. Le lecteur ne doit pas oublier que c’est un vieillard qui raconte son enfance, un vieillard qui, rentrant dans son enfance, raisonne toutefois avec subtilité, et qu’enfin cette enfance, principe des rêveries postérieures, est revue et considérée à travers le milieu magique de cette rêverie, c’est-à-dire les épaisseurs transparentes de l’opium. 

Chagrins d'enfance

Lui et ses trois sœurs étaient fort jeunes quand leur père mourut, laissant à leur mère une abondante fortune, une véritable fortune de négociant anglais. Le luxe, le bien-être, la vie large et magnifique sont des conditions très-favorables au développement de la sensibilité naturelle de l’enfant. « N’ayant pas d’autres camarades que trois innocentes petites sœurs, dormant même toujours avec elles, enfermé dans un beau et silencieux jardin, loin de tous les spectacles de la pauvreté, de l’oppression et de l’injustice, je ne pouvais pas, dit-il, soupçonner la véritable complexion de ce monde. » Plus d’une fois il a remercié la Providence pour ce privilège incomparable, non-seulement d’avoir été élevé à la campagne et dans la solitude, « mais encore d’avoir eu ses premiers sentiments modelés par les plus douces des sœurs, et non par d’horribles frères toujours prêts aux coups de poing, horrid pugilistic brothers. » En effet, les hommes qui ont été élevés par les femmes et parmi les femmes ne ressemblent pas tout à fait aux autres hommes, en supposant même l’égalité dans le tempérament ou dans les facultés spirituelles. Le bercement des nourrices, les câlineries maternelles, les chatteries des sœurs, surtout des sœurs aînées, espèce de mères diminutives, transforment, pour ainsi dire, en la pétrissant, la pâte masculine. L’homme qui, dès le commencement, a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la femme, dans l’odeur de ses mains, de son sein, de ses genoux, de sa chevelure, de ses vêtements souples et flottants,

Dulce balneum suavibus
Unguentatum odoribus,

y a contracté une délicatesse d’épiderme et une distinction d’accent, une espèce d’androgynéité, sans lesquelles le génie le plus âpre et le plus viril reste, relativement à la perfection dans l’art, un être incomplet. Enfin, je veux dire que le goût précoce du monde féminin, mundi muliebris, de tout cet appareil ondoyant, scintillant et parfumé, fait les génies supérieurs ; et je suis convaincu que ma très-intelligente lectrice absout la forme presque sensuelle de mes expressions, comme elle approuve et comprend la pureté de ma pensée.

Jane mourut la première. Mais pour son petit frère la mort n’était pas encore une chose intelligible. Jane n’était qu’absente ; elle reviendrait sans doute. Une servante, chargée de l’assister pendant sa maladie, l’avait traitée un peu durement deux jours avant sa mort. Le bruit s’en répandit dans la famille, et, à partir de ce moment, le petit garçon ne put jamais regarder cette fille en face. Sitôt qu’elle paraissait, il fichait ses regards en terre. Ce n’était pas de la colère, ce n’était pas de l’esprit de vengeance qui dissimule, c’était simplement de l’effroi ; la sensitive qui se retire à un contact brutal ; terreur et pressentiment mêlés, c’était l’effet produit par cette affreuse vérité, pour la première fois révélée, que ce monde est un monde de malheur, de lutte et de proscription.

Mais la seconde blessure de son cœur d’enfant ne fut pas aussi facile à cicatriser. À son tour mourut, après un intervalle de quelques années heureuses, la chère, la noble Élisabeth, intelligence si noble et si précoce, qu’il lui semble toujours, quand il évoque son doux fantôme dans les ténèbres, voir autour de son vaste front une auréole ou une tiare de lumière. L’annonce de la fin prochaine de cette créature chérie, plus âgée que lui de deux ans, et qui avait pris déjà sur son esprit tant d’autorité, le remplit d’un désespoir indescriptible. Le jour qui suivit cette mort, comme la curiosité de la science n’avait pas encore violé cette dépouille si précieuse, il résolut de revoir sa sœur. « Dans les enfants, le chagrin a horreur de la lumière et fuit les regards humains. » Aussi cette visite suprême devait-elle être secrète et sans témoins. Il était midi, et quand il entra dans la chambre, ses yeux ne rencontrèrent d’abord qu’une vaste fenêtre, toute grande ouverte, par laquelle un ardent soleil d’été précipitait toutes ses splendeurs. « La température était sèche, le ciel sans nuages ; les profondeurs azurées apparaissaient comme un type parfait de l’infini, et il n’était pas possible pour l’œil de contempler, ni pour le cœur de concevoir un symbole plus pathétique de la vie et de la gloire dans la vie. »

Un grand malheur, un malheur irréparable qui nous frappe dans la belle saison de l’année, porte, dirait-on, un caractère plus funeste, plus sinistre. La mort, nous l’avons déjà remarqué, je crois, dans l’analyse des Confessions, nous affecte plus profondément sous le règne pompeux de l’été. « Il se produit alors une antithèse terrible entre la profusion tropicale de la vie extérieure et la noire stérilité du tombeau. Nos yeux voient l’été, et notre pensée hante la tombe ; la glorieuse clarté est autour de nous, et en nous sont les ténèbres. Et ces deux images, entrant en collision, se prêtent réciproquement une force exagérée. » Mais pour l’enfant, qui sera plus tard un érudit plein d’esprit et d’imagination, pour l’auteur des Confessions et des Suspiria, une autre raison que cet antagonisme avait déjà relié fortement l’image de l’été à l’idée de la mort, — raison tirée de rapports intimes entre les paysages et les événements dépeints dans les Saintes Écritures. « La plupart des pensées et des sentiments profonds nous viennent, non pas directement et dans leurs formes nues et abstraites, mais à travers des combinaisons compliquées d’objets concrets. » Ainsi, la Bible, dont une jeune servante faisait la lecture aux enfants dans les longues et solennelles soirées d’hiver, avait fortement contribué à unir ces deux idées dans son imagination. Cette jeune fille, qui connaissait l’Orient, leur en expliquait les climats, ainsi que les nombreuses nuances des étés qui les composent. C’était sous un climat oriental, dans un de ces pays qui semblent gratifiés d’un été éternel, qu’un juste, qui était plus qu’un homme, avait subi sa passion. C’était évidemment en été que les disciples arrachaient les épis de blé. Le dimanche des Rameaux, Palm Sunday, ne fournissait-il pas aussi un aliment à cette rêverie ? Sunday, ce jour du repos, image d’un repos plus profond, inaccessible au cœur de l’homme ; palm, palme, un mot impliquant à la fois les pompes de la vie et celles de la nature estivale ! Le plus grand événement de Jérusalem était proche quand arriva le dimanche des Rameaux ; et le lieu de l’action, que cette fête rappelle, était voisin de Jérusalem. Jérusalem, qui a passé, comme Delphes, pour le nombril ou centre de la terre, peut au moins passer pour le centre de la mortalité. Car si c’est là que la Mort a été foulée aux pieds, c’est là aussi qu’elle a ouvert son plus sinistre cratère.

Ce fut donc en face d’un magnifique été débordant cruellement dans la chambre mortuaire, qu’il vint, pour la dernière fois, contempler les traits de la défunte chérie. Il avait entendu dire dans la maison que ses traits n’avaient pas été altérés par la mort. Le front était bien le même, mais les paupières glacées, les lèvres pâles, les mains roidies le frappèrent horriblement ; et pendant qu’immobile il la regardait, un vent solennel s’éleva et se mit à souffler violemment, « le vent le plus mélancolique, dit-il, que j’aie jamais entendu. » Bien des fois, depuis lors, pendant les journées d’été, au moment où le soleil est le plus chaud, il a ouï s’élever le même vent, « enflant sa même voix profonde, solennelle, memnonienne, religieuse. » C’est, ajoute-t-il, le seul symbole de l’éternité qu’il soit donné à l’oreille humaine de percevoir. Et trois fois dans sa vie il a entendu le même son, dans les mêmes circonstances, entre une fenêtre ouverte et le cadavre d’une personne morte un jour d’été.

Tout à coup, ses yeux, éblouis par l’éclat de la vie extérieure et comparant la pompe et la gloire des cieux avec la glace qui recouvrait le visage de la morte, eurent une étrange vision. Une galerie, une voûte sembla s’ouvrir à travers l’azur, — un chemin prolongé à l’infini. Et sur les vagues bleues son esprit s’éleva ; et ces vagues et son esprit se mirent à courir vers le trône de Dieu ; mais le trône rayait sans cesse devant son ardente poursuite. Dans cette singulière extase, il s’endormit ; et quand il reprit possession de lui-même, il se retrouva assis auprès du lit de sa sœur. Ainsi l’enfant solitaire, accablé par son premier chagrin, s’était envolé vers Dieu, le solitaire par excellence. Ainsi l’instinct, supérieur à toute philosophie, lui avait fait trouver dans un rêve céleste un soulagement momentané. Il crut alors entendre un pas dans l’escalier, et craignant, si on le surprenait dans cette chambre, qu’on ne voulût l’empêcher d’y revenir, il baisa à la hâte les lèvres de sa sœur et se retira avec précaution. Le jour suivant, les médecins vinrent pour examiner le cerveau ; il ignorait le but de leur visite, et, quelques heures après qu’ils se furent retirés, il essaya de se glisser de nouveau dans la chambre ; mais la porte était fermée et la clef avait été retirée. Il lui fut donc épargné de voir, déshonorés par les ravages de la science, les restes de celle dont il a pu ainsi garder intacte une image paisible, immobile et pure comme le marbre ou la glace.

Et puis vinrent les funérailles, nouvelle agonie ; la souffrance du trajet en voiture avec les indifférents qui causaient de matières tout à fait étrangères à sa douleur ; les terribles harmonies de l’orgue, et toute cette solennité chrétienne, trop écrasante pour un enfant, que les promesses d’une religion qui élevait sa sœur dans le ciel ne consolaient pas de l’avoir perdue sur la terre. À l’église on lui recommanda de tenir un mouchoir sur ses yeux. Avait-il donc besoin d’affecter une contenance funèbre et de jouer au pleureur, lui qui pouvait à peine se tenir sur ses jambes ? La lumière enflammait les vitraux coloriés où les apôtres et les saints étalaient leur gloire ; et, dans les jours qui suivirent, quand on le menait aux offices, ses yeux, fixés sur la partie non coloriée des vitraux, voyaient sans cesse les nuages floconneux du ciel se  transformer en rideaux et en oreillers blancs, sur lesquels reposaient des têtes d’enfants, souffrants, pleurants, mourants. Ces lits peu à peu s’élevaient au ciel et remontaient vers le Dieu qui a tant aimé les enfants. Plus tard, longtemps après, trois passages du service funèbre, qu’il avait entendus certainement, mais qu’il n’avait peut-être pas écoutés ou qui avaient révolté sa douleur par leurs trop âpres consolations, se représentèrent à sa mémoire, avec leur sens mystérieux et profond, parlant de délivrance, de résurrection et d’éternité, et devinrent pour lui un thème fréquent de méditation. Mais, bien avant cette époque, il s’éprit pour la solitude de ce goût violent que montrent toutes les passions profondes, surtout celles qui ne veulent pas être consolées. Les vastes silences de la campagne, les étés criblés d’une lumière accablante, les après-midi brumeuses, le remplissaient d’une dangereuse volupté. Son œil s’égarait dans le ciel et dans le brouillard à la poursuite de quelque chose d’introuvable, il scrutait opiniâtrement les profondeurs bleues pour y découvrir une image chérie, à qui peut-être, par un privilège spécial, il avait été permis de se manifester une fois encore. C’est à mon très-grand regret que j’abrège la partie, excessivement longue, qui contient le récit de cette douleur profonde, sinueuse, sans issue, comme un labyrinthe. La nature entière y est invoquée, et chaque objet y devient à son tour représentatif de l’idée unique. Cette douleur, de temps à autre, fait pousser des fleurs lugubres et coquettes, à la fois tristes et riches ; ses accents funèbrement amoureux se transforment souvent en concetti. Le deuil lui-même n’a-t-il pas ses parures ? Et ce n’est pas seulement la sincérité de cet attendrissement qui émeut l’esprit ; il y a aussi pour le critique une jouissance singulière et nouvelle à voir s’épanouir ici cette mysticité ardente et délicate qui ne fleurit généralement que dans le jardin de l’Église romaine. — Enfin une époque arriva, où cette sensibilité morbide, se nourrissant exclusivement d’un souvenir, et ce goût immodéré de la solitude, pouvaient se transformer en un danger positif ; une de ces époques décisives, critiques, où l’âme désolée se dit : « Si ceux que nous aimons ne peuvent plus venir à nous, qui nous empêche d’aller à eux ? » où l’imagination, obsédée, fascinée, subit avec délices les sublimes attractions du tombeau. Heureusement l’âge était venu du travail et des distractions forcées. Il lui fallait endosser le premier harnais de la vie et se préparer aux études classiques.

Dans les pages suivantes, cependant plus égayées, nous trouvons encore le même esprit de tendresse féminine appliqué maintenant aux animaux, ces intéressants esclaves de l’homme, aux chats, aux chiens, à tous les êtres qui peuvent être facilement gênés, opprimés, enchaînés. D’ailleurs, l’animal, par sa joie insouciante, par sa simplicité, n’est-il pas une espèce de représentation de l’enfance de l’homme ? Ici donc, la tendresse du jeune rêveur, tout en s’égarant sur de nouveaux objets, restait fidèle à son caractère primitif. Il aimait encore, sous des formes plus ou moins parfaites, la faiblesse, l’innocence et la candeur. Parmi les marques et les caractères principaux que la destinée avait imprimés sur lui, il faut noter aussi une délicatesse de conscience excessive, qui, jointe à sa sensibilité morbide, servait à grossir démesurément les faits les plus vulgaires, et à tirer des fautes les plus légères, imaginaires même, des terreurs malheureusement trop réelles. Enfin, qu’on se figure un enfant de cette nature, privé de l’objet de sa première et de sa plus grande affection, amoureux de la solitude et sans confident. Arrivé à ce point, le lecteur comprendra parfaitement que plusieurs des phénomènes développés sur le théâtre des rêves ont dû être la répétition des épreuves de ses premières années. La destinée avait jeté la semence ; l’opium la fit fructifier et la transforma en végétations étranges et abondantes. Les choses de l’enfance, pour me servir d’une métaphore qui appartient à l’auteur, devinrent le coefficient naturel de l’opium. Cette faculté prématurée, qui lui permettait d’idéaliser toutes choses et de leur donner des proportions surnaturelles, cultivée, exercée longtemps dans la solitude, dut à Oxford, activée outre mesure par l’opium, produire des résultats grandioses et insolites même chez la plupart des jeunes gens de son âge.

Le lecteur se rappelle les aventures de notre héros dans les Galles, ses souffrances à Londres et sa réconciliation avec ses tuteurs. Le voici maintenant à  l’Université, se fortifiant dans l’étude, plus enclin que jamais à la songerie, et tirant de la substance dont il avait fait, comme nous l’avons dit, connaissance à Londres à propos de douleurs névralgiques, un adjuvant dangereux et puissant pour ses facultés précocement rêveuses. Dès lors, sa première existence entra dans la seconde, et se confondit avec elle pour ne faire qu’un tout aussi intime qu’anormal. Il occupa sa nouvelle vie à revivre sa première. Combien de fois il revit, dans les loisirs de l’école, la chambre funèbre où reposait le cadavre de sa sœur, la lumière de l’été et la glace de la mort, le chemin ouvert à l’extase à travers la voûte des cieux azurés ; et puis, le prêtre en surplis blanc à côté d’une tombe ouverte, la bière descendant dans la terre, et la poussière rendue à la poussière ; enfin, les saints, les apôtres et les martyrs du vitrail, illuminés par le soleil et faisant un cadre magnifique à ces lits blancs, à ces jolis berceaux d’enfants qui opéraient, aux sons graves de l’orgue, leur ascension vers le ciel ! Il revit tout cela, mais il le revit avec variations, fioritures, couleurs plus intenses ou plus vaporeuses ; il revit tout l’univers de son enfance, mais avec la richesse poétique qu’y ajoutait maintenant un esprit cultivé, déjà subtil, et habitué à tirer ses plus grandes jouissances de la solitude et du souvenir.

Visions d'Oxford

I LE PALIMPSESTE

« Qu’est-ce que le cerveau humain, sinon un palimpseste immense et naturel ? Mon cerveau est un palimpseste et le vôtre aussi, lecteur. Des couches innombrables d’idées, d’images, de sentiments sont tombées successivement sur votre cerveau, aussi doucement que la lumière. Il a semblé que chacune ensevelissait la précédente. Mais aucune en réalité n’a péri. » Toutefois, entre le palimpseste qui porte, superposées l’une sur l’autre, une tragédie grecque, une légende monacale et une histoire de chevalerie, et le palimpseste divin créé par Dieu, qui est notre incommensurable mémoire, se présente cette différence, que dans le premier il y a comme un chaos fantastique, grotesque, une collision entre des éléments hétérogènes ; tandis que dans le second la fatalité du tempérament met forcément une harmonie parmi les éléments les plus disparates. Quelque incohérente que soit une existence, l’unité humaine n’en est pas troublée. Tous les échos de la mémoire, si on pouvait les réveiller simultanément, formeraient un concert, agréable ou douloureux, mais logique et sans dissonances.

Souvent des êtres, surpris par un accident subit, suffoqués brusquement par l’eau, et en danger de mort, ont vu s’allumer dans leur cerveau tout le théâtre de leur vie passée. Le temps a été annihilé, et quelques secondes ont suffi à contenir une quantité de sentiments et d’images équivalente à des années. Et ce qu’il y a de plus singulier dans cette expérience, que le hasard a amenée plus d’une fois, ce n’est pas la simultanéité de tant d’éléments qui furent successifs, c’est la réapparition de tout ce que l’être lui-même ne connaissait plus, mais qu’il est cependant forcé de reconnaître comme lui étant propre. L’oubli n’est donc que momentané ; et dans telles circonstances solennelles, dans la mort peut-être, et généralement dans les excitations intenses créées par l’opium, tout l’immense et compliqué palimpseste de la mémoire se déroule d’un seul coup, avec toutes ses couches superposées de sentiments défunts, mystérieusement embaumés dans ce que nous appelons l’oubli.

Un homme de génie, mélancolique, misanthrope, et voulant se venger de l’injustice de son siècle, jette un jour au feu toutes ses œuvres encore manuscrites. Et comme on lui reprochait cet effroyable holocauste fait à la haine, qui, d’ailleurs, était le sacrifice de toutes ses propres espérances, il répondit : « Qu’importe ? ce qui était important, c’était que ces choses fussent créées ; elles ont été créées, donc elles sont. » Il prêtait à toute chose créée un caractère indestructible. Combien cette idée s’applique plus évidemment encore à toutes nos pensées, à toutes nos actions, bonnes ou mauvaises ! Et si dans cette croyance il y a quelque chose d’infiniment consolant, dans le cas où notre esprit se tourne vers cette partie de nous-mêmes que nous pouvons considérer avec complaisance, n’y a-t-il pas aussi quelque chose d’infiniment terrible, dans le cas futur, inévitable, où notre esprit se tournera vers cette partie de nous-mêmes que nous ne pouvons affronter qu’avec horreur ? Dans le spirituel non plus que dans le matériel, rien ne se perd. De même que toute action, lancée dans le tourbillon de l’action universelle, est en soi irrévocable et irréparable, abstraction faite de ses résultats possibles, de même toute pensée est ineffaçable. Le palimpseste de la mémoire est indestructible.

« Oui, lecteur, innombrables sont les poëmes de joie ou de chagrin qui se sont gravés successivement sur le palimpseste de votre cerveau, et comme les feuilles des forêts vierges, comme les neiges indissolubles de l’Himalaya, comme la lumière qui tombe sur la lumière, leurs couches incessantes se sont accumulées et se sont, chacune à son tour, recouvertes d’oubli. Mais à l’heure de la mort, ou bien dans la fièvre, ou par les recherches de l’opium, tous ces poëmes peuvent reprendre de la vie et de la force. Ils ne sont pas morts, ils dorment. On croit que la tragédie grecque a été chassée et remplacée par la légende du moine, la légende du moine par le roman de chevalerie ; mais cela n’est pas. À mesure que l’être humain avance dans la vie, le roman qui, jeune homme, l’éblouissait, la légende fabuleuse qui, enfant, le séduisait, se fanent et s’obscurcissent d’eux-mêmes. Mais les profondes tragédies de l’enfance, — bras d’enfants arrachés à tout jamais du cou de leurs mères, lèvres d’enfants séparées à jamais des baisers de leurs sœurs, — vivent toujours cachées, sous les autres légendes du palimpseste. La passion et la maladie n’ont pas de chimie assez puissante pour brûler ces immortelles empreintes. »


II LEVANA ET NOS NOTRE-DAME DES TRISTESSES

« Souvent à Oxford j’ai vu Levana dans mes rêves. Je la connaissais par ses symboles romains. » Mais qu’est-ce que Levana ? C’était la déesse romaine qui présidait aux premières heures de l’enfant, qui lui conférait, pour ainsi dire, la dignité humaine. « Au moment de la naissance, quand l’enfant goûtait pour la première fois l’atmosphère troublée de notre planète, on le posait à terre. Mais presque aussitôt, de peur qu’une si grande créature ne rampât sur le sol plus d’un instant, le père, comme mandataire de la déesse Levana, ou quelque proche parent, comme mandataire du père, le soulevait en l’air, lui commandait de regarder en haut, comme étant le roi de ce monde, et il présentait le front de l’enfant aux étoiles, disant peut-être à celles-ci dans son cœur : « Contemplez ce qui est plus grand que vous ! » Cet acte symbolique représentait la fonction de Levana. Et cette déesse mystérieuse, qui n’a jamais dévoilé ses traits (excepté à moi, dans mes rêves), et qui a toujours agi par délégation, tire son nom du verbe latin levare, soulever en l’air, tenir élevé. »

Naturellement plusieurs personnes ont entendu par Levana le pouvoir tutélaire qui surveille et régit l’éducation des enfants. Mais ne croyez pas qu’il s’agisse ici de cette pédagogie qui ne règne que par les alphabets et les grammaires ; il faut penser surtout « à ce vaste système de forces centrales qui est caché dans le sein profond de la vie humaine et qui travaille incessamment les enfants, leur enseignant tour à tour la passion, la lutte, la tentation, l’énergie de la résistance. » Levana ennoblit l’être humain qu’elle surveille, mais par de cruels moyens. Elle est dure et sévère, cette bonne nourrice, et parmi les procédés dont elle use plus volontiers pour perfectionner la créature humaine, celui qu’elle affectionne par-dessus tous, c’est la douleur. Trois déesses lui sont soumises, qu’elle emploie pour ses desseins mystérieux. Comme il y a trois Grâces, trois Parques, trois Furies, comme primitivement il y avait trois Muses, il y a trois déesses de la tristesse. Elles sont nos Notre-Dame des Tristesses.

« Je les ai vues souvent conversant avec Levana, et quelquefois même s’entretenant de moi. Elles parlent donc ? Oh ! non. Ces puissants fantômes dédaignent les insuffisances du langage. Elles peuvent proférer des paroles par les organes de l’homme, quand elles habitent dans un cœur humain ; mais, entre elles, elles ne se servent pas de la voix ; elles n’émettent pas de sons ; un éternel silence règne dans leurs royaumes… La plus âgée des trois sœurs s’appelle Mater Lachrymarum, ou Notre-Dame des Larmes. C’est elle qui, nuit et jour, divague et gémit, invoquant des visages évanouis. C’est elle qui était dans Rama, alors qu’on entendit une voix se lamenter, celle de Rachel pleurant ses enfants et ne voulant pas être consolée. Elle était aussi dans Bethléem, la nuit où l’épée d’Hérode balaya tous les innocents hors de leurs asiles… Ses yeux sont tour à tour doux et perçants, effarés et endormis, se levant souvent vers les nuages, souvent accusant les cieux. Elle porte un diadème sur sa tête. Et je sais par des souvenirs d’enfance qu’elle peut voyager sur les vents quand elle entend le sanglot des litanies ou le tonnerre de l’orgue, ou quand elle contemple les éboulements des nuages d’été. Cette sœur aînée porte à sa ceinture des clefs plus puissantes que les clefs papales, avec lesquelles elle ouvre toutes les chaumières et tous les palais. C’est elle, je le sais, qui, tout l’été dernier, est restée au chevet du mendiant aveugle, celui avec qui j’aimais tant à causer, et dont la pieuse fille, âgée de huit ans, à la physionomie lumineuse, résistait à la tentation de se mêler à la joie du bourg, pour errer toute la journée sur les routes poudreuses avec son père affligé. Pour cela, Dieu lui a envoyé une grande récompense. Au printemps de l’année, et comme elle-même commençait à fleurir, il l’a rappelée à lui. Son père aveugle la pleure toujours, et toujours à minuit il rêve qu’il tient encore dans sa main la petite main qui le guidait, et toujours il s’éveille dans des ténèbres qui sont maintenant de nouvelles et plus profondes ténèbres… C’est à l’aide de ces clefs que Notre-Dame des Larmes se glisse, fantôme ténébreux, dans les chambres des hommes qui ne dorment pas, des femmes qui ne dorment pas, des enfants qui ne dorment pas, depuis le Gange jusqu’au Nil, depuis le Nil jusqu’au Mississippi. Et comme elle est née la première et qu’elle possède l’empire le plus vaste, nous l’honorerons du titre de Madone.

« La seconde sœur s’appelle Mater Suspiriorum, Notre-Dame des Soupirs. Elle n’escalade jamais les nuages et elle ne se promène pas sur les vents. Sur son front, pas de diadème. Ses yeux, si on pouvait les voir, ne paraîtraient ni doux, ni perçants ; on n’y pourrait déchiffrer aucune histoire ; on n’y trouverait qu’une masse confuse de rêves à moitié morts et les débris d’un déliré oublié. Elle ne lève jamais les yeux ; sa tête, coiffée d’un turban en loques, tombe toujours, et toujours regarde la terre. Elle ne pleure pas, elle ne gémit pas. De temps à autre elle soupire inintelligiblement. Sa sœur, la Madone, est quelquefois tempétueuse et frénétique, délirant contre le ciel et réclamant ses bien-aimés. Mais Notre-Dame des Soupirs ne crie jamais, n’accuse jamais, ne rêve jamais de révolte. Elle est humble jusqu’à l’abjection. Sa douceur est celle des êtres sans espoir… Si elle murmure quelquefois, ce n’est que dans des lieux solitaires, désolés comme elle, dans des cités ruinées, et quand le soleil est descendu dans son repos. Cette sœur est la visiteuse du Pariah, du Juif, de l’esclave qui rame sur les galères ;… de la femme assise dans les ténèbres, sans amour pour abriter sa tête, sans espérance pour illuminer sa solitude ;… de tout captif dans sa prison ; de tous ceux qui sont trahis et de tous ceux qui sont rejetés ; de ceux qui sont proscrits par la loi de la tradition, et des enfants de la disgrâce héréditaire. Tous sont accompagnés par Notre-Dame des Soupirs. Elle aussi, elle porte une clef, mais elle n’en a guère besoin. Car son royaume est surtout parmi les tentes de Sem et les vagabonds de tous les climats. Cependant dans les plus hauts rangs de l’humanité elle trouve quelques autels, et même dans la glorieuse Angleterre il y a des hommes qui, devant le monde, portent leur tête aussi orgueilleusement qu’un renne et qui, secrètement, ont reçu sa marque sur le front.

« Mais la troisième sœur, qui est aussi la plus jeune !… Chut ! ne parlons d’elle qu’à voix basse. Son domaine n’est pas grand ; autrement aucune chair ne pourrait vivre ; mais sur ce domaine son pouvoir est absolu… Malgré le triple voile de crêpe dont elle enveloppe sa tête, si haut qu’elle la porte, on peut voir d’en bas la lumière sauvage qui s’échappe de ses yeux, lumière de désespoir toujours flamboyante, les matins et les soirs, à midi comme à minuit, à l’heure du flux comme à l’heure du reflux. Celle-là défie Dieu. Elle est aussi la mère des démences et la conseillère des suicides… La Madone marche d’un pas irrégulier, rapide ou lent, mais toujours avec une grâce tragique. Notre-Dame des Soupirs se glisse timidement et avec précaution. Mais la plus jeune sœur se meut avec des mouvements impossibles à prévoir ; elle bondit ; elle a les sauts du tigre. Elle ne porte pas de clef ; car, bien qu’elle visite rarement les hommes, quand il lui est permis d’approcher d’une porte, elle s’en empare d’assaut et l’enfonce. Et son nom est Mater Tenebrarum, Notre-Dame des Ténèbres.

« Telles étaient les Euménides ou Gracieuses Déesses (comme disait l’antique flatterie inspirée par la crainte) qui hantaient mes rêves à Oxford. La Madone parlait avec sa main mystérieuse. Elle me touchait la tête ; elle appelait du doigt Notre-Dame des Soupirs, et ses signes, qu’aucun homme ne peut lire, excepté en rêve, pouvaient se traduire ainsi : « Vois ! le voici, celui que dans son enfance j’ai consacré à mes autels. C’est lui que j’ai fait mon favori. Je l’ai égaré, je l’ai séduit, et du haut du ciel j’ai attiré son cœur vers le mien. Par moi il est devenu idolâtre ; par moi rempli de désirs et de langueurs, il a adoré le ver de terre et il a adressé ses prières au tombeau vermiculeux. Sacré pour lui était le tombeau ; aimables étaient ses ténèbres ; sainte sa corruption. Ce jeune idolâtre, je l’ai préparé pour toi, chère et douce Sœur des Soupirs ! Prends-le maintenant sur ton cœur, et prépare-le pour notre terrible Sœur. Et toi, — se tournant vers la Mater Tenebrarum, — reçois-le d’elle à ton tour. Fais que ton sceptre soit pesant sur sa tête. Ne souffre pas qu’une femme, avec sa tendresse, vienne s’asseoir auprès de lui dans sa nuit. Chasse toutes les faiblesses de l’espérance, sèche les baumes de l’amour, brûle la fontaine des larmes ; maudis-le comme toi seule sais maudire. Ainsi sera-t-il rendu parfait dans la fournaise ; ainsi verra-t-il les choses qui ne devraient pas être vues, les spectacles qui sont abominables et les secrets qui sont indicibles. Ainsi lira-t-il les antiques vérités, les tristes vérités, les grandes, les terribles vérités. Ainsi ressuscitera-t-il avant d’être mort. Et notre mission sera accomplie, que nous tenons de Dieu, qui est de tourmenter son cœur jusqu’à ce que nous ayons développé les facultés de son esprit. »


III LE SPECTRE DU BROCKEN

Par un beau dimanche de Pentecôte, montons sur le Brocken. Éblouissante aube sans nuages ! Cependant Avril parfois pousse ses dernières incursions dans la saison renouvelée, et l’arrose de ses capricieuses averses. Atteignons le sommet de la montagne ; une pareille matinée nous promet plus de chances pour voir le fameux Spectre du Brocken. Ce spectre a vécu si longtemps avec les sorciers païens, il a assisté à tant de noires idolâtries, que son cœur a peut-être été corrompu et sa foi ébranlée. Faites d’abord le signe de la croix, en manière d’épreuve, et regardez attentivement s’il consent à le répéter. En effet, il le répète ; mais le réseau des ondées qui s’avance trouble la forme des objets et lui donne l’air d’un homme qui n’accomplit son devoir qu’avec répugnance ou d’une manière évasive. Recommencez donc l’épreuve, « cueillez une de ces anémones qui s’appelaient autrefois fleurs de sorcier, et qui jouaient peut-être leur rôle dans ces rites horribles de la peur. Portez-la sur cette pierre qui imite la forme d’un autel païen ; agenouillez-vous et, levant votre main droite, dites : Notre père, qui êtes aux cieux !… moi, votre serviteur, et ce noir fantôme dont j’ai fait, ce jour de Pentecôte, mon serviteur pour une heure, nous vous apportons nos hommages réunis sur cet autel rendu au vrai culte ! — Voyez ! l’apparition cueille une anémone et la pose sur un autel ; elle s’agenouille, elle élève sa main droite vers Dieu. Elle est muette, il est vrai ; mais les muets peuvent servir Dieu d’une manière très-acceptable. »

Toutefois, vous penserez peut-être que ce spectre, accoutumé de vieille date à une dévotion aveugle, est porté à obéir à tous les cultes, et que sa servilité naturelle rend son hommage insignifiant. Cherchons donc un autre moyen pour vérifier la nature de cet être singulier. Je suppose que, dans votre enfance, vous avez subi quelque douleur ineffable, traversé un désespoir inguérissable, une de ces désolations muettes qui pleurent derrière un voile, comme la Judée des médailles romaines, tristement assise sous son palmier. Voilez votre tête en commémoration de cette grande douleur. Le fantôme du Brocken, lui aussi, a déjà voilé sa tête, comme s’il avait un cœur d’homme et comme s’il voulait exprimer par un symbole silencieux le souvenir d’une douleur trop grande pour s’exprimer par des paroles. « Cette épreuve est décisive. Vous savez maintenant que l’apparition n’est que votre propre reflet, et qu’en adressant au fantôme l’expression de vos secrets sentiments, vous en faites le miroir symbolique où se réfléchit à la clarté du jour ce qui autrement serait caché à jamais. »

Le mangeur d’opium a aussi près de lui un Sombre Interprète, qui est, relativement à son esprit, dans le même rapport que le fantôme du Brocken vis-à-vis du voyageur. Celui-là est quelquefois troublé par des tempêtes, des brouillards et des pluies ; de même le Mystérieux Interprète mêle quelquefois à sa nature de reflet des éléments étrangers. « Ce qu’il dit généralement n’est que ce que je me suis dit éveillé, dans des méditations assez profondes pour laisser leur empreinte dans mon cœur. Mais quelquefois ses paroles s’altèrent comme son visage, et elles ne semblent pas celles dont je me serais plus volontiers servi. Aucun homme ne peut rendre compte de tout ce qui arrive dans les rêves. Je crois que ce fantôme est généralement une fidèle représentation de moi-même ; mais aussi, de temps en temps, il est sujet à l’action du bon Phantasus, qui règne sur les songes. » On pourrait dire qu’il a quelques rapports avec le chœur de la tragédie grecque, qui souvent exprime les pensées secrètes du principal personnage, secrètes pour lui-même ou imparfaitement développées, et lui présente des commentaires, prophétiques ou relatifs au passé, propres à justifier la Providence ou à calmer l’énergie de son angoisse, tels enfin que l’infortuné les aurait trouvés lui-même si son cœur lui avait laissé le temps de la méditation.


IV SAVANNAH-LA-MAR

À cette galerie mélancolique de peintures, vastes et mouvantes allégories de la tristesse, où je trouve (j’ignore si le lecteur qui ne les voit qu’en abrégé peut éprouver la même sensation) un charme musical autant que pittoresque, un morceau vient s’ajouter, qui peut être considéré comme le finale d’une large symphonie.

« Dieu a frappé Savannah-la-Mar, et en une nuit l’a fait descendre, avec tous ses monuments encore droits et sa population endormie, des fondations solides du rivage sur le lit de corail de l’Océan. Dieu dit : J’ai enseveli Pompéi, et je l’ai caché aux hommes pendant dix-sept siècles ; j’ensevelirai cette cité, mais je ne la cacherai pas. Elle sera pour les hommes un monument de ma mystérieuse colère, fixé pendant les générations à venir dans une lumière azurée ; car je l’enchâsserai dans le dôme cristallin de mes mers tropicales. » Et souvent dans les calmes limpides, à travers le milieu transparent des eaux, les marins qui passent aperçoivent cette ville silencieuse, qu’on dirait conservée sous une cloche, et peuvent parcourir du regard ses places, ses terrasses, compter ses portes et les clochers de ses églises : « Vaste cimetière qui fascine l’œil comme une révélation féerique de la vie humaine, persistant dans les retraites sous-marines, à l’abri des tempêtes qui tourmentent notre atmosphère. » Bien des fois, avec son Noir Interprète, bien des fois en rêve il a visité la solitude inviolée de Savannah-la-Mar. Ils regardaient ensemble dans les beffrois, où les cloches immobiles attendaient en vain des mariages à proclamer ; ils s’approchaient des orgues qui ne célébraient plus les joies du ciel ni les tristesses de l’homme ; ensemble ils visitaient les silencieux dortoirs où tous les enfants dormaient depuis cinq générations.

« Ils attendent l’aube céleste, — se dit tout bas à lui-même le Noir Interprète, — et quand cette aube paraîtra, les cloches et les orgues pousseront un chant de jubilation répété par les échos du Paradis. — Et puis, se tournant vers moi, il disait : Voilà qui est mélancolique et déplorable ; mais une moindre calamité n’aurait pas suffi pour les desseins de Dieu. Comprends bien ceci… Le temps présent se réduit à un point mathématique, et même ce point mathématique périt mille fois avant que nous ayons pu affirmer sa naissance. Dans le présent, tout est fini, et aussi bien ce fini est infini dans la vélocité de sa fuite vers la mort. Mais en Dieu il n’y a rien de fini ; en Dieu il n’y a rien de transitoire ; en Dieu il n’y a rien qui tende vers la mort. Il s’ensuit que pour Dieu le présent n’existe pas. Pour Dieu, le présent, c’est le futur, et c’est pour le futur qu’il sacrifie le présent de l’homme. C’est pourquoi il opère par le tremblement de terre. C’est pourquoi il travaille par la douleur. Oh ! profond est le labourage du tremblement de terre ! Oh ! profond (et ici sa voix s’enflait comme un sanctus qui s’élève du chœur d’une cathédrale), profond est le labour de la douleur ! mais il ne faut pas moins que cela pour l’agriculture de Dieu. Sur une nuit de tremblement de terre, il bâtit à l’homme d’agréables habitations pour mille ans. De la douleur d’un enfant il tire de glorieuses vendanges spirituelles qui, autrement, n’auraient pu être récoltées. Avec des charrues moins cruelles, le sol réfractaire n’aurait pas été remué. À la terre, notre planète, à l’habitacle de l’homme il faut la secousse ; et la douleur est plus souvent encore nécessaire comme étant le plus puissant outil de Dieu ; — oui (et il me regardait avec un air solennel), elle est indispensable aux enfants mystérieux de la terre ! »

Conclusion

Ces longues rêveries, ces tableaux poétiques, malgré leur caractère symbolique général, illustrent mieux, pour un lecteur intelligent, le caractère moral de notre auteur, que ne le feraient désormais des anecdotes ou des notes biographiques. Dans la dernière partie des Suspiria, il fait encore comme avec plaisir un retour vers les années déjà si lointaines, et ce qui est vraiment précieux, là comme ailleurs, ce n’est pas le fait, mais le commentaire, commentaire souvent noir, amer, désolé ; pensée solitaire, qui aspire à s’envoler loin de ce sol et loin du théâtre des luttes humaines ; grands coups d’aile vers le ciel ; monologue d’une âme qui fut toujours trop facile à blesser. Ici comme dans les parties déjà analysées, cette pensée est le thyrse dont il a si plaisamment parlé, avec la candeur d’un vagabond qui se connaît bien. Le sujet n’a pas d’autre valeur que celle d’un bâton sec et nu ; mais les rubans, les pampres et les fleurs peuvent être, par leurs entrelacements folâtres, une richesse précieuse pour les yeux. La pensée de De Quincey n’est pas seulement sinueuse ; le mot n’est pas assez fort : elle est naturellement spirale. D’ailleurs, ces commentaires et ces réflexions seraient trop longs à analyser, et je dois me souvenir que le but de ce travail était de montrer, par un exemple, les effets de l’opium sur un esprit méditatif et enclin à la rêverie. Je crois ce but rempli.

Il me suffira de dire que le penseur solitaire revient avec complaisance sur cette sensibilité précoce qui fut pour lui la source de tant d’horreurs et de tant de jouissances ; sur son amour immense de la liberté, et sur le frisson que lui inspirait la responsabilité. « L’horreur de la vie se mêlait déjà, dans ma première jeunesse, avec la douceur céleste de la vie. » Il y a dans ces dernières pages des Suspiria quelque chose de funèbre, de corrodé et d’aspirant ailleurs qu’aux choses de la terre. Çà et là, à propos d’aventures de jeunesse, l’enjouement et la bonne humeur, la bonne grâce à se moquer de soi-même dont il a fait si souvent preuve, se faufilent quelquefois encore ; mais, ce qui est le plus voyant et ce qui saute à l’œil, ce sont les explosions lyriques d’une mélancolie incurable. Par exemple, à propos des êtres qui gênent notre liberté, contristent nos sentiments et violent les droits les plus légitimes de la jeunesse, il s’écrie : « Oh ! comment se fait-il que ceux-là s’intitulent eux-mêmes les amis de cet homme ou de cette femme, qui sont justement ceux que, plutôt que tous autres, cet homme ou cette femme, à l’heure suprême de la mort, saluera de cet adieu : Plût au ciel que je n’eusse jamais vu votre face ! » Ou bien il laisse cyniquement s’envoler cet aveu, qui a pour moi, je le confesse avec la même candeur, un charme presque fraternel : « Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce monde étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux coquins que j’ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je pense à eux, à tous sans exception, avec plaisir et bienveillance. » Notons, en passant, que cette belle réflexion vient encore à propos de l’attorney aux affaires équivoques. Ou bien ailleurs il affirme que, si la vie pouvait magiquement s’ouvrir devant nous, si notre œil, jeune encore, pouvait parcourir les corridors, scruter les salles et les chambres de cette hôtellerie, théâtres des futures tragédies et des châtiments qui nous attendent, nous et nos amis, tous, nous reculerions frémissants d’horreur ! Après avoir peint, avec une grâce et un luxe de couleurs inimitables, un tableau de bien-être, de splendeur et de pureté domestiques, la beauté et la bonté encadrées dans la richesse, il nous montre successivement les gracieuses héroïnes de la famille, toutes, de mère en fille, traversant, chacune à son tour, de lourds nuages de malheur ; et il conclut en disant : « Nous pouvons regarder la mort en face ; mais sachant, comme quelques-uns d’entre nous le savent aujourd’hui, ce qu’est la vie humaine, qui pourrait sans frissonner (en supposant qu’il en fût averti) regarder en face l’heure de sa naissance ? »

Je trouve au bas d’une page une note qui,  rapprochée de la mort récente de De Quincey, prend une signification lugubre. Les Suspiria de profundis devaient, dans la pensée de l’auteur, s’étendre et s’agrandir singulièrement. La note annonce que la légende sur les Sœurs des Tristesses fournira une division naturelle pour les publications postérieures. Ainsi, de même que la première partie (la mort d’Élisabeth et les regrets de son frère) se rapporte logiquement à la Madone ou Notre-Dame des Larmes, de même une partie nouvelle, Les Mondes des Pariahs, devait se ranger sous l’invocation de Notre-Dame des Soupirs ; enfin, Notre-Dame des Ténèbres devait patronner le royaume des ténèbres. Mais la Mort, que nous ne consultons pas sur nos projets et à qui nous ne pouvons pas demander son acquiescement, la Mort, qui nous laisse rêver de bonheur et de renommée et qui ne dit ni oui ni non, sort brusquement de son embuscade, et balaye d’un coup d’aile nos plans, nos rêves et les architectures idéales où nous abritions en pensée la gloire de nos derniers jours !

Du vin et du haschich

Le vin

I

Un homme très-célèbre, qui était en même temps un grand sot, choses qui vont très-bien ensemble, à ce qu’il paraît, ainsi que j’aurai plus d’une fois sans doute le douloureux plaisir de le démontrer, a osé, dans un livre sur la Table, composé au double point de vue de l’hygiène et du plaisir, écrire ce qui suit à l’article Vin : « Le patriarche Noé passe pour être l’inventeur du vin ; c’est une liqueur qui se fait avec le fruit de la vigne. »

Et après ? Après, rien : c’est tout. Vous aurez beau feuilleter le volume, le retourner dans tous les sens, le lire à rebours, à l’envers, de droite à gauche et de gauche à droite, vous ne trouverez pas autre chose sur le vin dans la Physiologie du goût du très-illustre et très-respecté Brillat-Savarin : « Le patriarche Noé… » et « c’est une liqueur… »

Je suppose qu’un habitant de la lune ou de quelque planète éloignée, voyageant sur notre monde, et fatigué de ses longues étapes, pense à se rafraîchir le palais et à se réchauffer l’estomac. Il tient à se mettre au courant des plaisirs et des coutumes de notre terre. Il a vaguement ouï parler de liqueurs délicieuses avec lesquelles les citoyens de cette boule se procuraient à volonté du courage et de la gaieté. Pour être plus sûr de son choix, l’habitant de la lune ouvre l’oracle du goût, le célèbre et infaillible Brillat-Savarin, et il y trouve, à l’article Vin, ce renseignement précieux : Le patriarche Noé… et cette liqueur se fait… Cela est tout à fait digestif. Cela est très-explicatif. Il est impossible, après avoir lu cette phrase, de n’avoir pas une idée juste et nette de tous les vins, de leurs différentes qualités, de leurs inconvénients, de leur puissance sur l’estomac et sur le cerveau.

Ah ! chers amis, ne lisez pas Brillat-Savarin. Dieu préserve ceux qu’il chérit des lectures inutiles ; c’est la première maxime d’un petit livre de Lavater, un philosophe qui a aimé les hommes plus que tous les magistrats du monde ancien et moderne. On n’a baptisé aucun gâteau du nom de Lavater ; mais la mémoire de cet homme angélique vivra encore parmi les chrétiens, quand les braves bourgeois eux-mêmes auront oublié le Brillat-Savarin, espèce de brioche insipide dont le moindre défaut est de servir de prétexte à une dégoisade de maximes niaisement pédantesques tirées du fameux chef-d’œuvre.

Si une nouvelle édition de ce faux chef-d’œuvre ose affronter le bon sens de l’humanité moderne, buveurs mélancoliques, buveurs joyeux, vous tous qui cherchez dans le vin le souvenir ou l’oubli, et qui, ne le trouvant jamais assez complet à votre gré, ne contemplez plus le ciel que par le cul de la bouteille, buveurs oubliés et méconnus, achèterez-vous un exemplaire et rendrez-vous le bien pour le mal, le bienfait pour l’indifférence ?

J’ouvre le Kreisleriana du divin Hoffmann, et j’y lis une curieuse recommandation. Le musicien consciencieux doit se servir du vin de Champagne pour composer un opéra-comique. Il y trouvera la gaieté mousseuse et légère que réclame le genre. La musique religieuse demande du vin du Rhin ou du Jurançon. Comme au fond des idées profondes, il y a là une amertume enivrante ; mais la musique héroïque ne peut pas se passer de vin de Bourgogne. Il a la fougue sérieuse et l’entraînement du patriotisme. Voilà certainement qui est mieux, et outre le sentiment passionné d’un buveur, j’y trouve une impartialité qui fait le plus grand honneur à un Allemand.

Hoffmann avait dressé un singulier baromètre psychologique destiné à lui représenter les différentes températures et les phénomènes atmosphériques de son âme : on y trouve des divisions telles que celles-ci : « Esprit légèrement ironique tempéré d’indulgence ; esprit de solitude avec profond contentement de moi-même ; gaieté musicale, enthousiasme musical, tempête musicale, gaieté sarcastique insupportable à moi-même, aspiration à sortir de mon moi, objectivité excessive, fusion de mon être avec la nature. » Il va sans dire que les divisions du baromètre moral d’Hoffmann étaient fixées suivant leur ordre de génération, comme dans les baromètres ordinaires. Il me semble qu’il y a entre ce baromètre psychique et l’explication des qualités musicales des vins une fraternité évidente.

Hoffmann, au moment où la mort vint le prendre, commençait à gagner de l’argent. La fortune lui souriait. Comme notre cher et grand Balzac, ce fut vers les derniers temps seulement qu’il vit briller l’aurore boréale de ses plus anciennes espérances. À cette époque, les éditeurs, qui se disputaient ses contes pour leurs almanachs, avaient coutume, pour se mettre dans ses bonnes grâces, d’ajouter à leur envoi d’argent une caisse de vins de France.


II

Profondes joies du vin, qui ne vous a connues ? Quiconque a eu un remords à apaiser, un souvenir à  évoquer, une douleur à noyer, un château en Espagne à bâtir, tous enfin vous ont invoqué, dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne. Qu’ils sont grands les spectacles du vin, illuminés par le soleil intérieur ! Qu’elle est vraie et brûlante cette seconde jeunesse que l’homme puise en lui ! Mais combien sont redoutables aussi ses voluptés foudroyantes et ses enchantements énervants. Et cependant dites, en votre âme et conscience, juges, législateurs, hommes du monde, vous tous que le bonheur rend doux, à qui la fortune rend la vertu et la santé faciles, dites, qui de vous aura le courage impitoyable de condamner l’homme qui boit du génie ?

D’ailleurs le vin n’est pas toujours ce terrible lutteur sûr de sa victoire, et ayant juré de n’avoir ni pitié ni merci. Le vin est semblable à l’homme : on ne saura jamais jusqu’à quel point on peut l’estimer et le mépriser, l’aimer et le haïr, ni de combien d’actions sublimes ou de forfaits monstrueux il est capable. Ne soyons donc pas plus cruels envers lui qu’envers nous-mêmes, et traitons-le comme notre égal.

Il me semble parfois que j’entends dire au vin : — Il parle avec son âme, avec cette voix des esprits qui n’est entendue que des esprits. — « Homme, mon bien-aimé, je veux pousser vers toi, en dépit de ma prison de verre et de mes verrous de liège, un chant plein de fraternité, un chant plein de joie, de lumière et d’espérance. Je ne suis point ingrat ; je sais que je te dois la vie. Je sais ce qu’il t’en a coûté de labeur et de soleil sur les épaules. Tu m’as donné la vie, je t’en récompenserai. Je te payerai largement ma dette ; car j’éprouve une joie extraordinaire quand je tombe au fond d’un gosier altéré par le travail. La poitrine d’un honnête homme est un séjour qui me plaît bien mieux que ces caves mélancoliques et insensibles. C’est une tombe joyeuse où j’accomplis ma destinée avec enthousiasme. Je fais dans l’estomac du travailleur un grand remue-ménage, et de là par des escaliers invisibles je monte dans son cerveau où j’exécute ma danse suprême.

« Entends-tu s’agiter en moi et résonner les puissants refrains des temps anciens, les chants de l’amour et de la gloire ? Je suis l’âme de la patrie, je suis moitié galant, moitié militaire. Je suis l’espoir des dimanches. Le travail fait les jours prospères, le vin fait les dimanches heureux. Les coudes sur la table de famille et les manches retroussées, tu me glorifieras fièrement, et tu seras vraiment content.

« J’allumerai les yeux de ta vieille femme, la vieille compagne de tes chagrins journaliers et de tes plus vieilles espérances. J’attendrirai son regard et je mettrai au fond de sa prunelle l’éclair de sa jeunesse. Et ton cher petit, tout pâlot, ce pauvre petit ânon attelé à la même fatigue que le limonier, je lui rendrai les belles couleurs de son berceau, et je serai pour ce nouvel athlète de la vie l’huile qui raffermissait les muscles des anciens lutteurs.

« Je tomberai au fond de ta poitrine comme une  ambroisie végétale. Je serai le grain qui fertilise le sillon douloureusement creusé. Notre intime réunion créera la poésie. À nous deux nous ferons un Dieu, et nous voltigerons vers l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées. »

Voilà ce que chante le vin dans son langage mystérieux. Malheur à celui dont le cœur égoïste et fermé aux douleurs de ses frères n’a jamais entendu cette chanson !

J’ai souvent pensé que si Jésus-Christ paraissait aujourd’hui sur le banc des accusés, il se trouverait quelque procureur qui démontrerait que son cas est aggravé par la récidive. Quant au vin, il récidive tous les jours. Tous les jours il répète ses bienfaits. C’est sans doute ce qui explique l’acharnement des moralistes contre lui. Quand je dis moralistes, j’entends pseudo-moralistes pharisiens.

Mais voici bien autre chose. Descendons un peu plus bas. Contemplons un de ces êtres mystérieux, vivant, pour ainsi dire, des déjections des grandes villes ; car il y a de singuliers métiers, le nombre en est immense. J’ai quelquefois pensé avec terreur qu’il y avait des métiers qui ne comportaient aucune joie, des métiers sans plaisir, des fatigues sans soulagement, des douleurs sans compensation, je me trompais. Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a  dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance. Le voici qui, à la clarté sombre des réverbères tourmentés par le vent de la nuit, remonte une des longues rues tortueuses et peuplées de petits ménages de la montagne Sainte-Geneviève. Il est revêtu de son châle d’osier avec son numéro sept. Il arrive hochant la tête et buttant sur les pavés, comme les jeunes poëtes qui passent toutes leurs journées à errer et chercher des rimes. Il parle tout seul ; il verse son âme dans l’air froid et ténébreux de la nuit. C’est un monologue splendide à faire prendre en pitié les tragédies les plus lyriques. « En avant ! marche ! division, tête, armée ! » Exactement comme Buonaparte agonisant à Sainte-Hélène ! Il paraît que le numéro sept s’est changé en sceptre de fer, et le châle d’osier en manteau impérial. Maintenant il complimente son armée. La bataille est gagnée, mais la journée a été chaude. Il passe à cheval sous des arcs de triomphe. Son cœur est heureux. Il écoute avec délices les acclamations d’un monde enthousiaste. Tout à l’heure il va dicter un code supérieur à tous les codes connus. Il jure solennellement qu’il rendra ses peuples heureux. La misère et le vice ont disparu de l’humanité !

Et cependant il a le dos et les reins écorchés par le poids de sa hotte. Il est harcelé de chagrins de ménage. Il est moulu par quarante ans de travail et de courses. L’âge le tourmente. Mais le vin, comme un Pactole nouveau, roule à travers l’humanité languissante un or intellectuel. Comme les bons rois, il règne par ses services et chante ses exploits par le gosier de ses sujets.

Il y a sur la boule terrestre une foule innombrable, innomée, dont le sommeil n’endormirait pas suffisamment les souffrances. Le vin compose pour eux des chants et des poëmes.

Beaucoup de personnes me trouveront sans doute bien indulgent. « Vous innocentez l’ivrognerie, vous idéalisez la crapule. » J’avoue que devant les bienfaits je n’ai pas le courage de compter les griefs. D’ailleurs, j’ai dit que le vin était assimilable à l’homme, et j’ai accordé que leurs crimes étaient égaux à leurs vertus. Puis-je mieux faire ? J’ai d’ailleurs une autre idée. Si le vin disparaissait de la production humaine, je crois qu’il se ferait dans la santé et dans l’intellect de la planète un vide, une absence, une défectuosité beaucoup plus affreuse que tous les excès et les déviations dont on rend le vin responsable. N’est-il pas raisonnable de penser que les gens qui ne boivent jamais de vin, naïfs ou systématiques, sont des imbéciles ou des hypocrites, des imbéciles, c’est-à-dire des hommes ne connaissant ni l’humanité, ni la nature, des artistes repoussant les moyens traditionnels de l’art, des ouvriers blasphémant la mécanique ; — des hypocrites, c’est-à-dire des gourmands honteux, des fanfarons de sobriété, buvant en cachette et ayant quelque vice occulte ? Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables.

Qu’on en juge : il y a quelques années, à une exposition de peinture, la foule des imbéciles fit émeute devant un tableau poli, ciré, verni comme un objet d’industrie. C’était l’antithèse absolue de l’art ; c’était à la cuisine de Drolling ce que la folie est à la sottise, les séides à l’imitateur. Dans cette peinture microscopique on voyait voler les mouches. J’étais attiré vers ce monstrueux objet comme tout le monde ; mais j’étais honteux de cette singulière faiblesse, car c’était l’irrésistible attraction de l’horrible. Enfin, je m’aperçus que j’étais entraîné à mon insu par une curiosité philosophique, l’immense désir de savoir quel pouvait être le caractère moral de l’homme qui avait enfanté une aussi criminelle extravagance. Je pariai avec moi-même qu’il devait être foncièrement méchant. Je fis prendre des renseignements, et mon instinct eut le plaisir de gagner ce pari psychologique, j’appris que le monstre se levait régulièrement avant le jour, qu’il avait ruiné sa femme de ménage, et qu’il ne buvait que du lait !

Encore une ou deux histoires, et nous dogmatiserons. Un jour, sur un trottoir, je vois un gros rassemblement ; je parviens à lever les yeux par-dessus les épaules des badauds, et je vois ceci : un homme étendu par terre sur le dos, les yeux ouverts et fixés sur le ciel, un autre homme, debout devant lui, et lui parlant par gestes seulement, l’homme à terre lui répondant des yeux seulement, tous les deux ayant l’air animé d’une prodigieuse bienveillance. Les gestes de l’homme debout disaient à l’intelligence de l’homme étendu : « Viens, viens encore, le bonheur est là, à deux pas, viens au coin de la rue. Nous n’avons pas complètement perdu de vue la rive du chagrin, nous ne sommes pas encore au plein-mer de la rêverie ; allons, courage, ami, dis à tes jambes de satisfaire ta pensée. »

Tout cela plein de vacillements et de balancements harmonieux. L’autre était sans doute arrivé au plein-mer (d’ailleurs, il naviguait dans le ruisseau), car son sourire béat répondait : « Laisse ton ami tranquille. La rive du chagrin a suffisamment disparu derrière les brouillards bienfaisants ; je n’ai plus rien à demander au ciel de la rêverie. » Je crois même avoir entendu une phrase vague, ou plutôt un soupir vaguement formulé en paroles, s’échapper de sa bouche : « Il faut être raisonnable. » Ceci est le comble du sublime. Mais dans l’ivresse il y a de l’hyper-sublime, comme vous allez voir. L’ami toujours plein d’indulgence s’en va seul au cabaret, puis il revient une corde à la main. Sans doute il ne pouvait pas souffrir l’idée de naviguer seul et de courir seul après le bonheur ; c’est pour cela qu’il venait chercher son ami en voiture. La voiture, c’est la corde ; il lui passe la voiture autour des reins. L’ami, étendu, sourit : il a compris sans doute cette pensée maternelle. L’autre fait un nœud ; puis il se met au pas, comme un cheval doux et discret, et il charrie son ami jusqu’au rendez-vous du bonheur. L’homme charrié, ou plutôt traîné et polissant le pavé avec son dos, sourit toujours d’un sourire ineffable.

La foule reste stupéfaite ; car ce qui est trop beau, ce qui dépasse les forces poétiques de l’homme, cause plus d’étonnement que d’attendrissement.

Il y avait un homme, un Espagnol, un guitariste qui voyagea longtemps avec Paganini : c’était avant l’époque de la grande gloire officielle de Paganini.

Ils menaient à eux deux la grande vie vagabonde des bohémiens, des musiciens ambulants, des gens sans famille et sans patrie. Tous deux, violon et guitare, donnaient des concerts partout où ils passaient. Ils ont erré ainsi assez longtemps dans différents pays. Mon Espagnol avait un talent tel, qu’il pouvait dire comme Orphée : « Je suis le maître de la nature. »

Partout où il passait, raclant ses cordes, et les faisant harmonieusement bondir sous le pouce, il était sûr d’être suivi par une foule. Avec un pareil secret on ne meurt jamais de faim. On le suivait comme Jésus-Christ. Le moyen de refuser à dîner et l’hospitalité à l’homme, au génie, au sorcier, qui a fait chanter à votre âme ses plus beaux airs, les plus secrets, les plus inconnus, les plus mystérieux ! On m’a assuré que cet homme, d’un instrument qui ne produit que des sons successifs, obtenait facilement des sons continus. Paganini tenait la bourse, il avait la gérance du fonds social, ce qui n’étonnera personne.

La caisse voyageait sur la personne de l’administrateur ; tantôt elle était en haut, tantôt elle était en bas, aujourd’hui dans les bottes, demain entre deux coutures de l’habit. Quand le guitariste, qui était fort buveur, demandait où en était la situation financière, Paganini répondait qu’il n’y avait plus rien, du moins presque plus rien ; car Paganini était comme les vieillards, qui craignent toujours de manquer. L’Espagnol le croyait ou feignait de le croire, et, les yeux fixés sur l’horizon de la route, il raclait et tourmentait son inséparable compagne. Paganini marchait de l’autre côté de la route. C’était une convention réciproque, faite pour ne pas se gêner. Chacun étudiait ainsi et travaillait en marchant.

Puis, arrivés dans un endroit qui offrait quelques chances de recette, l’un des deux jouait une de ses compositions, et l’autre improvisait à côté de lui une variation, un accompagnement, un dessous. Ce qu’il a eu de jouissances et de poésie dans cette vie de troubadour, nul ne le saura jamais. Ils se quittèrent, je ne sais pas pourquoi. L’Espagnol voyagea seul. Un soir, il arrive dans une petite ville du Jura ; il fait afficher et annoncer un concert dans une salle de la mairie. Le concert, c’est lui, pas autre chose qu’une guitare. Il s’était fait connaître en raclant dans quelques cafés, et il y avait quelques musiciens dans la ville qui avaient été frappés de cet étrange talent. Enfin il vint beaucoup de monde.

Mon Espagnol avait déterré dans un coin de la ville, à côté du cimetière, un autre Espagnol, un pays. Celui-ci était une espèce d’entrepreneur de sépultures, un marbrier fabricant de tombeaux. Comme tous les gens à métiers funèbres, il buvait bien. Aussi la bouteille et la patrie commune les menèrent loin ; le musicien ne quittait plus le marbrier. Le jour même du concert, l’heure arrivée, ils étaient ensemble, mais où ? c’est ce qu’il fallait savoir. On battit tous les cabarets de la ville, tous les cafés. Enfin on le déterra avec son ami, dans un bouge indescriptible, et parfaitement ivre, l’autre aussi. Suivent des scènes analogues, à la Kean et la Frédérick. Enfin il consent à aller jouer ; mais le voilà pris d’une idée subite : « Tu joueras avec moi, » dit-il à son ami. Celui-ci refuse ; il avait un violon, mais il en jouait comme le plus épouvantable ménétrier. « Tu joueras, ou bien je ne joue pas. »

Il n’y a pas de sermons ni de bonnes raisons qui tiennent ; il fallut céder. Les voilà sur l’estrade, devant la fine bourgeoisie de l’endroit. « Apportez du vin, » dit l’Espagnol. Le faiseur de sépultures, qui était connu de tout le monde, mais nullement comme musicien, était trop ivre pour être honteux. Le vin apporté, l’on n’a plus la patience de déboucher les bouteilles. Mes vilains garnements les guillotinent à coups de couteau, comme les gens mal élevés. Jugez quel bel effet sur la province en toilette ! Les dames se retirent, et devant ces deux ivrognes qui avaient l’air à moitié fou, beaucoup de gens se sauvent scandalisés.

Mais bien en prit à ceux chez qui la pudeur n’éteignit pas la curiosité et qui eurent le courage de rester. « Commence, » dit le guitariste au marbrier. Il est impossible d’exprimer quel genre de sons sortit du violon ivre ; Bacchus en délire taillant de la pierre avec une scie. Que joua-t-il, ou qu’essaya-t-il de jouer ? Peu importe, le premier air venu. Tout à coup une mélodie énergique et suave, capricieuse et une à la fois, enveloppe, étouffe, éteint, dissimule le tapage criard, La guitare chante si haut, que le violon ne s’entend plus. Et cependant c’est bien l’air, l’air aviné qu’avait entamé le marbrier.

La guitare s’exprime avec une sonorité énorme ; elle jase, elle chante, elle déclame avec une verve effrayante, et une sûreté, une pureté inouïes de diction. La guitare improvisait une variation sur le thème du violon d’aveugle. Elle se laissait guider par lui, et elle habillait splendidement et maternellement la grêle nudité de ses sons. Mon lecteur comprendra que ceci est indescriptible ; un témoin vrai et sérieux m’a raconté la chose. Le public, à la fin, était plus ivre que lui. L’Espagnol fut fêté, complimenté, salué par un enthousiasme immense. Mais sans doute le caractère des gens du pays lui déplut ; car ce fut la seule fois qu’il consentit à jouer.

Et maintenant où est-il ? Quel soleil a contemplé ses derniers rêves ? Quel sol a reçu sa dépouille  cosmopolite ? Quel fossé a abrité son agonie ? Où sont les parfums enivrants des fleurs disparues ? Où sont les couleurs féeriques des anciens soleils couchants ?


III

Je ne vous ai rien appris sans doute, de bien nouveau. Le vin est connu de tous ; il est aimé de tous. Quand il y aura un vrai médecin philosophe, chose qui ne se voit guère, il pourra faire une puissante étude sur le vin, une sorte de psychologie double dont le vin et l’homme composent les deux termes. Il expliquera comment et pourquoi certaines boissons contiennent la faculté d’augmenter outre mesure la personnalité de l’être pensant, et de créer, pour ainsi dire, une troisième personne, opération mystique, où l’homme naturel et le vin, le dieu animal et le dieu végétal, jouent le rôle du Père et du Fils dans la Trinité ; ils engendrent un Saint-Esprit, qui est l’homme supérieur, lequel procède également des deux.

Il y a des gens chez qui le dégourdissement du vin est si puissant, que leurs jambes deviennent plus fermes et l’oreille excessivement fine. J’ai connu un individu dont la vue affaiblie retrouvait dans l’ivresse toute sa force perçante primitive. Le vin changeait la taupe en aigle.

Un vieil auteur inconnu a dit : « Rien n’égale la joie de l’homme qui boit, si ce n’est la joie du vin d’être bu. » En effet, le vin joue un rôle intime dans la vie de l’humanité, si intime, que je ne serais pas étonné que, séduits par une idée panthéistique, quelques esprits raisonnables lui attribuassent une espèce de personnalité. Le vin et l’homme me font l’effet de deux lutteurs amis sans cesse combattant, sans cesse réconciliés. Le vaincu embrasse toujours le vainqueur.

Il y a des ivrognes méchants ; ce sont des gens naturellement méchants. L’homme mauvais devient exécrable, comme le bon devient excellent.

Je vais parler tout à l’heure d’une substance mise à la mode depuis quelques années, espèce de drogue délicieuse pour une certaine catégorie de dilettantistes, dont les effets sont bien autrement foudroyants et puissants que ceux du vin. J’en décrirai avec soin tous les effets, puis reprenant la peinture des différentes efficacités du vin, je comparerai ces deux moyens artificiels, par lesquels l’homme, exaspérant sa personnalité, crée, pour ainsi dire, en lui une sorte de divinité.

Je montrerai les inconvénients du haschisch, dont le moindre, malgré les trésors de bienveillance inconnus qu’il fait germer en apparence dans le cœur, ou plutôt dans le cerveau de l’homme, dont le moindre défaut, dis-je, est d’être antisocial, tandis que le vin est profondément humain, et j’oserais presque dire homme d’action.


Le Haschich

IV

Quand on fait la moisson du chanvre, il se passe quelquefois d’étranges phénomènes dans la personne des travailleurs mâles et femelles. On dirait qu’il s’élève de la moisson je ne sais quel esprit vertigineux qui circule autour des jambes et monte malicieusement jusqu’au cerveau. La tête du moissonneur est pleine de tourbillons, d’autres fois elle est chargée de rêverie. Les membres s’affaissent et refusent le service. Du reste, il m’est arrivé à moi, enfant, jouant et me roulant dans des amas de luzerne, des phénomènes analogues.

On a essayé de faire du haschisch avec du chanvre de France. Tous les essais, jusqu’à présent, ont été mauvais, et les enragés qui veulent à tout prix se procurer des jouissances féeriques ont continué à se servir du haschisch qui avait traversé la Méditerranée, c’est-à-dire fait avec du chanvre indien ou égyptien. La composition du haschisch est faite d’une décoction de chanvre indien, de beurre et d’une petite quantité d’opium.

Voici une confiture verte, singulièrement odorante, tellement odorante qu’elle soulève une certaine répulsion, comme le ferait, du reste, toute odeur fine, portée à son maximum de force et pour ainsi dire de densité. Prenez-en gros comme une noix, remplissez-en une petite cuiller, et vous possédez le bonheur ; le bonheur absolu avec toutes ses ivresses, toutes ses folies de jeunesse, et aussi ses béatitudes infinies. Le bonheur est là, sous la forme d’un petit morceau de confiture ; prenez-en sans crainte, on n’en meurt pas ; les organes physiques n’en reçoivent aucune atteinte grave. Peut-être votre volonté en sera-t-elle amoindrie, ceci est une autre affaire.

Généralement, pour donner au haschisch toute sa force et tout son développement, il faut le délayer dans du café noir très-chaud, et le prendre à jeun ; le dîner est rejeté vers dix heures ou minuit ; une soupe très-légère seule est permise. Une infraction à cette règle si simple produirait ou des vomissements, le dîner se querellant avec la drogue, ou l’inefficacité du haschisch. Beaucoup d’ignorants ou d’imbéciles qui se conduisent ainsi accusent le haschisch d’impuissance. 

À peine la petite drogue absorbée, opération qui, du reste, demande une certaine résolution, car, ainsi que je l’ai dit, la mixture est tellement odorante qu’elle cause à quelques personnes des velléités de nausées, vous vous trouvez immédiatement placé dans un état anxieux. Vous avez entendu vaguement parler des effets merveilleux du haschisch, votre imagination s’est fait une idée particulière, un idéal d’ivresse, et il vous tarde de savoir si la réalité, si le résultat, sera adéquat à votre préconception. Le temps qui s’écoule entre l’absorption du breuvage et les premiers symptômes varie suivant les tempéraments et aussi suivant l’habitude. Les personnes qui ont la connaissance et la pratique du haschisch sentent quelquefois, au bout d’une demi-heure, les premiers symptômes de l’invasion.

J’ai oublié de dire que le haschisch causant dans l’homme une exaspération de sa personnalité et en même temps un sentiment très-vif des circonstances et des milieux, il était convenable de ne se soumettre à son action que dans des milieux et des circonstances favorables. Toute joie, tout bien-être étant surabondant, toute douleur, toute angoisse est immensément profonde. Ne faites pas vous-même une pareille expérience, si vous avez à accomplir quelque affaire désagréable, si votre esprit se trouve porté au spleen, si vous avez un billet à payer. Je l’ai dit, le haschisch est impropre à l’action. Il ne console pas comme le vin ; il ne fait que développer outre mesure la personnalité humaine dans les circonstances actuelles où elle est placée. Autant qu’il se peut, il faut un bel appartement ou un beau paysage, un esprit libre et dégagé, et quelques complices dont le talent intellectuel se rapproche du vôtre ; un peu de musique aussi s’il est possible.

La plupart du temps, les novices, à leur première initiation, se plaignent de la lenteur des effets. Ils les attendent avec anxiété, et comme cela ne va pas assez vite à leur gré, ils font des fanfaronnades d’incrédulité qui réjouissent beaucoup ceux qui connaissent les choses et la manière dont le haschisch se gouverne. Ce n’est pas une des choses le moins comiques que de voir les premières atteintes apparaître et se multiplier au milieu même de cette incrédulité. D’abord une certaine hilarité saugrenue et irrésistible s’empare de vous. Les mots les plus vulgaires, les idées les plus simples prennent une physionomie bizarre et nouvelle. Cette gaieté vous est insupportable à vous-même ; mais il est inutile de regimber. Le démon vous a envahi ; tous les efforts que vous ferez pour résister ne serviront qu’à accélérer les progrès du mal. Vous riez de votre niaiserie et de votre folie ; vos camarades vous rient au nez, et vous ne leur en voulez pas, car la bienveillance commence à se manifester.

Cette gaieté languissante, ce malaise dans la joie, cette insécurité, cette indécision de la maladie, dure généralement peu de temps. Il arrive quelquefois que des gens tout à fait impropres aux jeux de mots, improvisent des enfilades interminables de calembours, des rapprochements d’idées tout à fait improbables, et faits pour dévoyer les maîtres les plus forts dans cet art saugrenu.

Au bout de quelques minutes, les apports d’idées deviennent tellement vagues, les fils qui relient vos conceptions sont si ténus, que vos complices, vos coreligionnaires seuls peuvent vous comprendre. Votre folâtrerie, vos éclats de rire paraissent le comble de la sottise à tout homme qui n’est pas dans le même état que vous.

La sagesse de ce malheureux vous réjouit outre mesure, son sang-froid vous pousse aux dernières limites de l’ironie ; il vous paraît le plus fou et le plus ridicule de tous les hommes. Quant à vos camarades, vous vous entendez parfaitement avec eux. Bientôt vous ne vous entendez plus que par les yeux. Le fait est que c’est une situation passablement comique que celle d’hommes qui jouissent d’une gaieté incompréhensible pour qui n’est pas situé dans le même monde qu’eux. Ils le prennent en profonde pitié. Dès lors, l’idée de supériorité pointe à l’horizon de votre intellect. Bientôt elle grandira démesurément.

J’ai été témoin, dans cette première phase, de deux scènes assez grotesques. Un musicien célèbre, qui ignorait les propriétés du haschisch et n’en avait peut-être jamais entendu parler, arrive au milieu d’une société où presque tout le monde en avait pris. On essaye de lui faire comprendre ses merveilleux effets. Il rit avec grâce comme un homme qui veut bien poser quelques minutes par esprit de bienséance, parce qu’il est bien élevé. On rit beaucoup ; car l’homme qui a pris du haschisch est, dans la première phase, doué d’une merveilleuse intelligence comique. Les éclats de rire, les énormités incompréhensibles, les jeux de mots inextricables, les gestes baroques continuent. Le musicien déclare que cette charge d’artistes est mauvaise, que d’ailleurs elle doit être bien fatigante pour les auteurs.

La joie augmente. « Cette charge est peut-être bonne pour vous, pour moi non, dit-il. — Il suffit qu’elle soit bonne pour nous, » réplique égoïstement un des malades. Des éclats de rire interminables remplissent la salle. Mon homme se fâche et veut s’en aller. Quelqu’un ferme la porte et cache la clef. Un autre se met à genoux devant lui et lui déclare en pleurant, au nom de toute la société, que si elle est émue pour lui et pour son infériorité de la plus profonde pitié, elle n’en sera pas moins animée d’une éternelle bienveillance.

On le supplie de faire de la musique, il se résigne. À peine le violon s’était-il fait entendre, que les sons qui se répandaient dans l’appartement empoignaient çà et là quelqu’un des malades. Ce n’étaient que soupirs profonds, sanglots, gémissements déchirants, torrents de pleurs. Le musicien épouvanté s’arrête, il se croit dans une maison de fous. Il s’approche de celui dont la béatitude faisait le plus de tapage ; il lui demande s’il souffre beaucoup et ce qu’il faudrait faire pour le soulager. Un esprit positif, qui lui non plus n’avait pas goûté de la drogue béatifique, propose de la limonade et des acides. Le malade, l’extase dans les yeux, le regarde avec un indicible mépris ; c’est son orgueil qui le sauve des plus graves injures. En effet, quoi de plus propre à exaspérer un malade de joie que de vouloir le guérir ?

Voici un phénomène extrêmement curieux selon moi : une domestique, chargée d’apporter du tabac et des rafraîchissements à des gens pris de haschisch, se voyant entourée de têtes bizarres, d’yeux démesurément agrandis, et comme circonvenue par une atmosphère malsaine, par cette folie collective, part d’un éclat de rire insensé, laisse tomber le plateau qui se brise avec toutes les tasses et les verres, et s’enfuit épouvantée à toutes jambes. Tout le monde rit. Elle a avoué le lendemain avoir éprouvé quelque chose de singulier pendant plusieurs heures, avoir été toute drôle, toute je ne sais comment. Cependant elle n’avait pas pris de haschisch.

La seconde phase s’annonce par une sensation de fraîcheur aux extrémités, une grande faiblesse ; vous avez, comme on dit, des mains de beurre, une lourdeur de tête et une stupéfaction générale dans tout votre être. Vos yeux s’agrandissent, ils sont comme tirés dans tous les sens par une extase implacable. Votre face se remplit de pâleur, elle devient livide et verdâtre. Les lèvres se rétrécissent, se raccourcissent et semblent vouloir rentrer en dedans. Des soupirs rauques et profonds s’échappent de votre poitrine, comme si votre nature ancienne ne pouvait pas supporter le poids votre nature nouvelle. Les sens deviennent d’une finesse et d’une acuité extraordinaires. Les yeux percent l’infini. L’oreille perçoit les sons les plus insaisissables au milieu des bruits les plus aigus.

Les hallucinations commencent. Les objets extérieurs prennent des apparences monstrueuses. Ils se révèlent à vous sous des formes inconnues jusque-là. Puis ils se déforment et enfin ils entrent dans votre être, ou bien vous entrez en eux. Les équivoques les plus singulières, les transpositions d’idées les plus inexplicables ont lieu. Les sons ont une couleur, les couleurs ont une musique. Les notes musicales sont des nombres, et vous résolvez avec rapidité effrayante de prodigieux calculs d’arithmétique à mesure que la musique se déroule dans votre oreille. Vous êtes assis et vous fumez ; vous croyez être dans votre pipe, et c’est vous que votre pipe fume ; c’est vous qui vous exhalez sous la forme de nuages bleuâtres.

Vous vous y trouvez bien, une seule chose vous préoccupe et vous inquiète. Comment ferez-vous pour sortir de votre pipe ? Cette imagination dure une éternité. Un intervalle de lucidité avec un grand effort vous permet de regarder à la pendule. L’éternité a duré une minute. Un autre courant d’idées vous emporte ; il vous emportera pendant une minute dans son tourbillon vivant, et cette minute sera encore une éternité. Les proportions du temps et de l’être sont dérangées par la multitude innombrable et par l’intensité des sensations et des idées. On vit plusieurs vies d’homme en l’espace d’une heure. C’est bien là le sujet de la Peau de chagrin. Il n’y a plus équation entre les organes et les jouissances.

De temps en temps la personnalité disparaît. L’objectivité qui fait certains poëtes panthéistes et aussi les grands comédiens devient telle, que vous vous confondez avec les êtres extérieurs. Vous voici arbre mugissant au vent et racontant à la nature des mélodies végétales. Maintenant vous planez dans l’azur du ciel immensément agrandi. Toute douleur a disparu. Vous ne luttez plus, vous êtes emporté, vous n’êtes plus votre maître, et vous ne vous en affligez pas. Tout à l’heure l’idée du temps disparaîtra complètement. De temps en temps encore un petit réveil a lieu. Il vous semble que vous sortez d’un monde merveilleux et fantastique. Vous gardez, il est vrai, la faculté de vous observer vous-même, et demain vous aurez conservé le souvenir de quelques-unes de vos sensations. Mais cette faculté psychologique, vous ne pouvez pas l’appliquer. Je vous défie de tailler une plume ou un crayon ; ce serait un labeur au-dessus de vos forces.

D’autres fois la musique vous raconte des poëmes infinis, vous place dans des drames effrayants ou féeriques. Elle s’associe avec les objets qui sont sous vos yeux. Les peintures du plafond, même médiocres ou mauvaises, prennent une vie effrayante. L’eau limpide et enchanteresse coule dans le gazon qui tremble. Les nymphes aux chairs éclatantes vous regardent avec de grands yeux plus limpides que l’eau et l’azur. Vous prendriez votre place et votre rôle dans les plus méchantes peintures, les plus grossiers papiers peints qui tapissent les murs des auberges.

J’ai remarqué que l’eau prenait un charme effrayant pour tous les esprits un peu artistes illuminés par le haschisch. Les eaux courantes, les jets d’eau, les cascades harmonieuses, l’immensité bleue de la mer, roulent, dorment, chantent au fond de votre esprit. Il ne serait peut-être pas bon de laisser un homme en cet état au bord d’une eau limpide ; comme le pêcheur de la ballade, il se laisserait peut-être entraîner par l’Ondine.

Vers la fin de la soirée, on peut manger, mais cette opération ne s’accomplit pas sans peine. On se trouve tellement au-dessus des faits matériels, qu’on préférerait certainement rester couché tout de son long au fond de son paradis intellectuel. Quelquefois cependant l’appétit se développe d’une manière extraordinaire ; mais il faut un grand courage pour remuer une bouteille, une fourchette et un couteau.

La troisième phase, séparée de la seconde par un redoublement de crise, une ivresse vertigineuse suivie d’un nouveau malaise, est quelque chose d’indescriptible. C’est ce que les Orientaux appellent le Kief ; c’est le bonheur absolu. Ce n’est plus quelque chose de tourbillonnant et de tumultueux. C’est une béatitude calme et immobile. Tous les problèmes  philosophiques sont résolus. Toutes les questions ardues contre lesquelles s’escriment les théologiens, et qui font le désespoir de l’humanité raisonnante, sont limpides et claires. Toute contradiction est devenue unité. L’homme est passé dieu.

Il y a en vous quelque chose qui dit : « Tu es supérieur à tous les hommes, nul ne comprend ce que tu penses, ce que tu sens maintenant. Ils sont même incapables de comprendre l’immense amour que tu éprouves pour eux. Mais il ne faut pas les haïr pour cela ; il faut avoir pitié d’eux. Une immensité de bonheur et de vertu s’ouvre devant toi. Nul ne saura jamais à quel degré de vertu et d’intelligence tu es parvenu. Vis dans la solitude de ta pensée, et évite d’affliger les hommes. »

Un des effets les plus grotesques du haschisch est la crainte poussée jusqu’à la folie la plus méticuleuse d’affliger qui que ce soit. Vous déguiseriez même, si vous en aviez la force, l’état extra-naturel où vous êtes, pour ne pas causer d’inquiétude au dernier des hommes.

Dans ce suprême état, l’amour, chez les esprits tendres et artistiques, prend les formes les plus singulières et se prête aux combinaisons les plus baroques. Un libertinage effréné peut se mêler à un sentiment de paternité ardente et affectueuse.

Ma dernière observation ne sera pas la moins curieuse. Quand, le lendemain matin, vous voyez le jour installé dans votre chambre, votre première sensation est un profond étonnement. Le temps avait complètement disparu. Tout à l’heure c’était la nuit, maintenant c’est le jour. « Ai-je dormi, ou n’ai-je pas dormi ? Mon ivresse a-t-elle duré toute la nuit, et la notion du temps étant supprimée, la nuit entière n’a-t-elle eu pour moi à peine que la valeur d’une seconde ? Ou bien ai-je été enseveli dans les voiles d’un sommeil plein de visions ? » Il est impossible de le savoir.

Il vous semble que vous éprouvez un bien-être et une légèreté d’esprit merveilleuse ; nulle fatigue. Mais à peine êtes-vous debout qu’un vieux reste d’ivresse se manifeste. Vos jambes faibles vous conduisent avec timidité, vous craignez de vous casser comme un objet fragile. Une grande langueur, qui ne manque pas de charme, s’empare de votre esprit. Vous êtes incapable de travail et d’énergie dans l’action.

C’est la punition méritée de la prodigalité impie avec laquelle vous avez fait une si grande dépense de fluide nerveux. Vous avez jeté votre personnalité aux quatre vents du ciel, et maintenant vous avez de la peine à la rassembler et à la concentrer.


V

Je ne dis pas que le haschisch produise sur tous les hommes tous les effets que je viens de décrire. J’ai raconté à peu de chose près les phénomènes qui se produisent généralement, sauf quelques variantes, chez les esprits artistiques et philosophiques. Mais il y a des tempéraments chez qui cette drogue ne développe qu’une folie tapageuse, une gaieté violente qui ressemble à du vertige, des danses, des sauts, des trépignements, des éclats de rire. Ils ont pour ainsi dire un haschisch tout matériel. Ils sont insupportables aux spiritualistes qui les prennent en grande pitié. Leur vilaine personnalité fait éclat. J’ai vu une fois un magistrat respectable, un homme honorable, comme disent d’eux-mêmes les gens du monde, un de ces hommes dont la gravité artificielle impose toujours, au moment où le haschisch fit invasion en lui, se mettre brusquement à sauter un cancan des plus indécents. Le monstre intérieur et véridique se révélait. Cet homme qui jugeait les actions de ses semblables, ce Togatus avait appris le cancan en cachette.

Ainsi l’on peut affirmer que cette impersonnalité, cet objectivisme dont j’ai parlé et qui n’est que le développement excessif de l’esprit poétique, ne se trouvera jamais dans le haschisch de ces gens-là.


VI

En Égypte, le gouvernement défend la vente et le commerce du haschisch, à l’intérieur du pays du moins. Les malheureux qui ont cette passion viennent chez le pharmacien prendre, sous le prétexte d’acheter une autre drogue, leur petite dose préparée à l’avance. Le gouvernement égyptien a bien raison. Jamais un État raisonnable ne pourrait subsister avec l’usage du haschisch. Cela ne fait ni des guerriers ni des citoyens. En effet, il est défendu à l’homme, sous peine de déchéance et de mort intellectuelle, de déranger les conditions primordiales de son existence et de rompre l’équilibre de ses facultés avec les milieux. S’il existait un gouvernement qui eût intérêt à corrompre ses gouvernés, il n’aurait qu’à encourager l’usage du haschisch.

On dit que cette substance ne cause aucun mal physique. Cela est vrai, jusqu’à présent du moins. Car je ne sais pas jusqu’à quel point on peut dire qu’un homme qui ne ferait que rêver et serait incapable d’action, se porterait bien, quand même tous ses membres seraient en bon état. Mais c’est la volonté qui est attaquée, et c’est l’organe le plus précieux. Jamais un homme qui peut, avec une cuillerée de confitures, se procurer instantanément tous les biens du ciel et de la terre, n’en acquerra la millième partie par le travail. Il faut avant tout vivre et travailler.

L’idée m’est venue de parler du vin et du haschisch dans le même article, parce qu’en effet il y a en eux quelque chose de commun : le développement poétique excessif de l’homme. Le goût frénétique de l’homme pour toutes les substances, saines ou dangereuses, qui exaltent sa personnalité, témoigne de sa grandeur. Il aspire toujours à réchauffer ses espérances et à s’élever vers l’infini. Mais il faut voir les résultats. Voici une liqueur qui active la digestion, fortifie les muscles, et enrichit le sang. Prise en grande quantité même, elle ne cause que des désordres assez courts. Voilà une substance qui interrompt les fonctions digestives, qui affaiblit les membres et qui peut causer une ivresse de vingt-quatre heures. Le vin exalte la volonté ; le haschisch l’annihile. Le vin est support physique ; le haschisch est une arme pour le suicide. Le vin rend bon et sociable ; le haschisch est isolant. L’un est laborieux pour ainsi dire, l’autre essentiellement paresseux. À quoi bon, en effet, travailler, labourer, écrire, fabriquer quoi que ce soit, quand on peut emporter le paradis d’un seul coup ? Enfin le vin est pour le peuple qui travaille et qui mérite d’en boire. Le haschisch appartient à la classe des joies solitaires ; il est fait pour les misérables oisifs. Le vin est utile, il produit des résultats fructifiants. Le haschisch est inutile et dangereux.


VII

Je termine cet article par quelques belles paroles qui ne sont pas de moi, mais d’un remarquable philosophe peu connu, Barbereau, théoricien musical, et professeur au Conservatoire. J’étais auprès de lui dans une société dont quelques personnes avaient pris du bienheureux poison, et il me dit avec un accent de mépris indicible : « Je ne comprends pas pourquoi l’homme rationnel et spirituel se sert de moyens artificiels pour arriver à la béatitude poétique, puisque l’enthousiasme et la volonté suffisent pour l’élever à une existence supra-naturelle. Les grands poëtes, les philosophes, les prophètes sont des êtres qui, par le pur et libre exercice de la volonté, parviennent à un état où ils sont à la fois cause et effet, sujet et objet, magnétiseur et somnambule. »

Je pense exactement comme lui.

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