Oh ! vivons ! disent-ils dans leur enivrement.
Voyez la longue table et le festin charmant
Qui rayonne dans nos demeures !
Nous semons tous nos biens n’importe en quels sillons.
Riches, nous dépensons, nous perdons, nous pillons
Nos onces d’or ; jeunes, nos heures

Jette ta vielle Bible, ô jeune homme pieux !
Quitte église et collège, et viens chez nous ! ─ Joyeux,
Entourés de cent domestiques,
Buvant, chantant, riant, nous n’insultons pas Dieu,
Et nous lui permettons de montrer son ciel bleu
Par le cintre de nos portiques !

De quoi te servira ton labeur ennuyeux ?
Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeux
Dont le sourire vaut un trône ?
— Ô jeune homme inutile ! ─ Et puis elles riront.
— Oh ! que de peine il prend pour donner à son front
La couleur de son livre jaune !

Nous, éblouis de feux, de concerts, de seins nus,
Nous vivons ! ─ Nous avons des bonheurs inconnus
A la foule avare et grossière,
Quand dans l’orchestre, où rien ne grandit qu’en tremblant,
La fanfare, tantôt montant, tantôt croulant,
S’enfle en onde ou vole en poussière !

L’homme à tout ce qu’il fait dans tous les temps mêla
La musique et les chants. ─ Amis c’est pour cela
Que la Guerre qui nous enivre,
Noble déesse à qui tout enfants nous songions,
Fait chanter en avant des sombres légions
Les clairons aux bouches de cuivre !

Ô rois, pour vous la guerre et pour nous le plaisir !
Vous vivez par l’orgueil et nous par le désir.
Nous avons tous notre part d’âmes.
Nous avons, les uns craints et les autres aimés,
Vous les empires, nous les boudoirs parfumés,
Vous les homme, et nous les femmes.

Prêtres, mages, docteurs, savants, nous font pitié !
Pauvres songeurs qui vont expliquant à moitié
L’ombre dont l’Éternel se voile,
Tantôt lisant un livre et hués des valets,
Tantôt assis la nuit sur le toit des palais,
Épelant d’étoile en étoile !

Fous qui cherchent un centre au globe obscur du ciel !
Nous, rions ! ─ Il n’est rien ici-bas de réel
Que ce que tient la main de l’homme.
Donnons leur saint bonheur pour les plaisirs maudits,
Pour une Eve au front pur leur vague paradis,
Et leur sphère pour une pomme !

Qu’est-ce que la science à côté de l’amour ?
L’hiver donne la neige et le soleil le jour.
Aimons ! chantons ! trêve aux paroles !
Préférons, puisque enfin, nos cœurs flambent encor,
Aux discours larmoyants le choc des coupes d’or,
Aux vieux sages les belles folles !

Nature, nous buvons aux flots que tu répands !
Toujours nous nos hâtons de jouir aux dépens
Du penseur prudent qui diffère.
Nous ne songeons, prenant les biens sans les choisir,
Qu’à dissoudre ici-bas toute chose en plaisir.
Quant à Dieu, nous le laissons faire ! "

Le sage cependant, qui songe à leur destin,
Ramasse tristement les miettes du festin,
Tandis que l’un l’autre ils s’enchantent ;
Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés,
Aux mendiants rêveurs, en leur disant : ─ Priez,
Priez pour ces hommes qui chantent !

Victor Hugo

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