Être riche n’est pas l’affaire ;
Toute l’affaire est de charmer ;
Du palais le grenier diffère 
En ce qu’on y sait bien aimer. 

L’aube au seuil, un grabat dans l’angle ;
Un éden peut être un taudis ;
Le craquement du lit de sangle 
Est un des bruits du paradis. 

Moins de gros sous, c’est moins de rides. 
L’or de moins, c’est le doute ôté. 
Jamais l’amour, ô cieux splendides !
Ne s’éraille à la pauvreté. 

À quoi bon vos trésors mensonges,
Et toutes vos piastres en tas,
Puisque le plafond bleu des songes 
S’ajuste à tous les galetas !

Croit-on qu’au Louvre on se débraille 
Comme dans mon bouge vainqueur,
Et que l’éclat de la muraille 
S’ajoute aux délices du cœur ?

La terre, que gonfle la sève,
Est un lieu saint, mystérieux,
Sublime, où la nudité d’Ève 
Éclipse tout, hormis les cieux. 

L’opulence est vaine, et s’oublie 
Dès que l’idéal apparaît,
Et quand l’âme est d’extase emplie 
Comme de souffles la forêt. 

Horace est pauvre avec Lydie ;
Leurs amours ne sont point accrus 
Par le marbre de Numidie 
Qui pave les bains de Scaurus. 

L’amour est la fleur des prairies. 
Ô Virgile, on peut être Eglé 
Sans traîner dans les Tuileries 
Des flots de velours épinglé. 

Femmes, nos vers qui vous défendent,
Point avares et point pédants,
Pour vous chanter, ne vous demandent 
Pas d’autres perles que vos dents. 

Femmes, ni Chénier, ni Properce 
N’ajoutent la condition 
D’une alcôve tendue en perse 
À vos yeux, d’où sort le rayon. 

Une Madelon bien coiffée,
Blanche et limpide, et riant frais,
Sera pour Perrault une fée,
Une dryade pour Segrais.


Suzon qui, tresses dénouées,
Chante en peignant ses longs cheveux,
Fait envoler dans les nuées 
Tous nos songes et tous nos vœux. 

Margot, c’est Glycère en cornette ;
Ô chimères qui me troublez,
Le jupon de serge d’Annette 
Flotte en vos azurs étoilés. 

Que m’importe, dans l’ombre obscure,
L’habit qu’on revêt le matin,
Et que la robe soit de bure 
Lorsque la femme est de satin !

Le sage a son cœur pour richesse ;
Il voit, tranquille accapareur,
Sans trop de respect la duchesse,
La grisette sans trop d’horreur. 

L’amour veut que sans crainte on lise 
Les lettres de son alphabet ;
Si la première est Arthémise,
Certes, la seconde est Babet. 

Les pauvres filles sont des anges 
Qui n’ont pas plus d’argent parfois 
Que les grives et les mésanges 
Et les fauvettes dans les bois. 

Je ne rêve, en mon amourette,
Pas plus d’argent, ô vieux Paris,
Sur la gaîté de Turlurette 
Que sur l’aile de la perdrix.

Est-ce qu’on argente la grâce ?
Est-ce qu’on dore la beauté ?
Je crois, quand l’humble Alizon passe,
Voir la lumière de l’été.

Victor Hugo

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