Décembre est revenu dans la pluie et la bise
L’eau du ciel a troublé le miroir des étangs ;
Les peupliers frileux s’y regardent longtemps,
Ne reconnaissant plus leur image indécise.

Plus de feuilles aux bois ; pas un oiseau dans l’air. —
Voilà presque deux mois qu’elles sont disparues
Les grandes légions des cygnes et des grues,
S’en allant à plein vol aux pays d’outre-mer.

Là-bas, entre les rangs clair-semés des vieux aunes,
Des saules contrefaits, des ormes rabougris,
La rivière, ondulant sur un triste fond gris,
Traîne ses flots marneux comme des rubans jaunes,

Le dernier laboureur a quitté les sillons :
Il a jeté son grain aux terres labourées.
Lasses comme les gens, les bêtes sont rentrées,
Ainsi ’que la charrue et les grands aiguillons.

Par tout le marais bas la plaine est inondée.
Si dans les arbres nus la rafale s’éteint,
Un autre bruit s’éveille à l’horizon lointain :
C’est un bruit continu d’écluse débordée.

Les chemins sont déserts... Pas un être vivant...
Les brebis aux flancs creux qui vont à l’aventure
Brouter le terrain vague et de vaine pâture,
Ne se risqueraient pas dans la pluie et le vent.

Aux lisières du- bois pourtant quelqu’un chemine :
Son fagot sur le dos, un bûcheron voûté
Dispute à la bourrasque un haillon tourmenté
Qui de son vieux corps grêle abrite la ruine.

Il songe que voilà le soixantième hiver
Qu’il traîne sa misère aux vents froids de ce monde,
Et qu’il sera couché dans sa fosse profonde
Le jour où la forêt s’habillera de vert.


André Lemoyne

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