L’espace est envahi par une ombre glacée
Où tremblent les contours de la forme effacée ;
Et la brume automnale, éteignant les couleurs,
Jette sur tous les fronts ses livides pâleurs.
Les arbres, les grands bœufs, les bouviers sur le chaume,
Tout prend sous ces vapeurs un aspect de fantôme ;
Tout s’enfonce et tout fuit : dans l’âtre le grillon,
Le corps dans le tombeau, le grain dans le sillon,
La bête des forêts au fond de sa caverne.
Dans l’opaque horizon plus d’astre qu’on discerne ;
Sous un vague linceul tout l’univers s’endort :
Voici la nuit, voici l’hiver, voici la mort.

Puisque tout doit passer par cette porte sainte,
Pourquoi gémir, pourquoi ce trouble et cette crainte ?
Dans la nuit maternelle un instant rappelés,
Couchons-nous hardiment pour en sortir ailés.
La nuit ouvre aux douleurs son sein paisible et morne.
Laisse-toi donc flotter sur cette mer sans borne
Où glissent, comme toi, sans le secours des vents,
Ces spectres indécis qui furent les vivants.
Plonge-toi dans la mort, car la mort est féconde,
Tout ce qui doit reluire est lavé dans son onde.
C’est du sein de la nuit que le jour nous est né ;
Ce que la nuit reprend, la nuit l’avait donné.
Tous ces pâles débris, couvés par les ténèbres,
Ces germes sortiront de leurs berceaux funèbres.
Toi, larve ambitieuse aspirant au soleil,
Accepte, enfin, l’hiver, et l’ombre et le sommeil ;
Viens dormir dans ma nuit propice à toute chose ;
Moi, la mort, je guéris et je métamorphose ;
Tout l’univers se fie à mes sages lenteurs,
Et rentre avec amour dans mes flancs créateurs.


Victor de Laprade

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