CLIX.

Ou sa bonté par vertu attractive,
Ou sa vertu par attrayant bonté,
Moytié bon gré, et vive force active,
M'à tellement a son plaisir dompté,
Qui j'ay permis son vouloir jà monté
Sur le plus hault de ma fermeté croistre :
Et là s'estendre, et a tous apparoistre
Pour ma deffence, et contre ma ruyne.
Mais, comme puis a l'esproeuve congnoistre,
Son amytié, peu a peu, me ruyne.

CLX.

Aumoins peulx tu en toy imaginer,
Quelle est la foy, qu'Amour en mon cœur lye.
Car, luy croissant, ou il debvroit finer,
Tout aultre bien pour le tien elle oblie :
Ne pour espoir de mieulx, qui me supplie,
Tousjours elle est plus loyalle en sa proeuve.
Parquoy alors que fermeté se troeuve
En celle craincte, ou perte une mort livre,
Plus nuict la peur du mal a qui l'esproeuve,
Que la douleur a qui jà s'en delivre.

CLXI.

Je sens le noud de plus en plus estraindre
Mon ame au bien de sa beatitude,
Tant qu'il n'est mal qui la puisse constraindre
A delaisser si doulce servitude.
Et si n'est fiebvre en son inquietude
Augmentant plus son alteration,
Que fait en moy la variation
De cest espoir, qui, jour et nuict, me tente.
Quelle sera la delectation,
Si ainsi doulce est l'umbre de l'attente ?

CLXII.

Morte esperance au giron de pitié,
Mouroit le jour de ma fatalité,
Si le lyen de si saincte amytié
Ne m'eust restraint a immortalité :
Non qu'en moy soit si haulte qualité,
Que l'immortel d'elle se rassasie.
Mais le grillet, jalouse fantasie,
Qui sans cesser chante tout ce, qu'il cuyde,
Et la pensée, et l'Ame ayant saisie,
Me laisse vif a ma doulce homicide.

CLXIII.

La Mort est pasle, et Cupido transi :
La Parque aveugle, et l'enfant n'y voit point.
Atropos tue, et nous prent sans mercy,
L'archier occit, quand il luy vient a point.
Par eux en fin chascun se troeuve poinct,
Comme de poincte et l'un et l'autre tire.
Mais, quant a moy, pour m'oster de martyre
J'ayme trop mieulx a la Mort recourir.
Car qui vers toy, ô Amour, se retire,
Sans cœur ne peult a son besoing mourir.

CLXIIII.

Ce froit tremblant ses glacées frisons
Cuysant le Corps, les mouelles consume.
Puis la chaleur par ardentes cuysons
Le demourant violemment escume.
Lors des souspirs la cheminée fume,
Tant qu'au secours vient le doulx souvenir,
Qui doubte estaint a son bref survenir,
Souspeçonant a ma paix quelque scysme.
Et quand j'y pense, et le cuyde advenir,
Ma fiebvre r'entre en plus grand parocisme.

CLXV.

Estre ne peult le bien de mon malheur
Plus eslevé sur sa triste Montjoye.
Que celuy là, qui estaint la douleur
Lors que je deusse augmenter en ma joye.
Car a toute heure il m'est advis, que j'oye
Celle parler a son heureux Consort :
Et le doulx son, qui de sa bouche sort,
Me fait fremir en si ardente doubte,
Que desdaingnant et la loy, et le sort,
Tout hors de moy du droit je me deboute.

CLXVI.

Me ravissant ta divine harmonie
Souventesfois jusques aux Cieulx me tire :
Dont transporté de si doulce manye,
Le Corps tressue en si plaisant martyre,
Que plus j'escoute, et plus a soy m'attire
D'un tel concent la delectation.
Mais seulement celle prolation
Du plus doux nom, que proferer je t'oye,
Me confont tout en si grand' passion,
Que ce seul mot fait eclipser ma joye.

CLXVII.

L'air tout esmeu de ma tant longue peine
Pleuroit bien fort ma dure destinée :
La Bise aussi avec sa forte alaine
Refroidissoit l'ardente cheminée.
Qui, jour et nuict, sans fin determinée
M'eschaulfe l'Ame, et le Cœur a tourment,
Quand mon Phoenix pour son esbatement
Dessus sa lyre a jouer commença :
Lors tout soubdain en moins, que d'un moment,
L'air s'esclaircit, et Aquilon cessa.


Maurice Scève

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