Sois heureuse, ô ma douce amie,
Salue en paix la vie et jouis des beaux jours ;
Sur le fleuve du temps mollement endormie,
Laisse les flots suivre leur cours !

Va, le sort te sourit encore ;
Le ciel ne peut vouloir, dissipe tout effroi,
Qu’un jour triste succède à ta joyeuse aurore.
Le ciel doit m’écouter quand pour toi je l’implore.
Notre avenir commun ne pèse que sur moi.
Bientôt tu peux m’être ravie ;
Peut-être, loin de toi, demain j’irai languir.
Quoi, déjà tout est sombre et fatal dans ma vie !
J’ai dû t’aimer, je dois te fuir !

Puis, — hélas ! sur mon front que le malheur retombe !
Il faudra qu’à l’absence, à de nouveaux désirs,
Un sentiment bien doux succombe ;
Tu m’oublîras dans les plaisirs,
Je me souviendrai dans la tombe.

Oui, je mourrai ; déjà ma lyre en est en deuil.
Jeune, je m’éteindrai, laissant peu de mémoire,
Sans peur ; puisque de front j’ai contemplé la gloire,
Je puis voir de près le cercueil.
L’élysée immortel est près des noirs royaumes,
Et la gloire et la mort ne sont que deux fantômes,
En habits de fête ou de deuil !

Vis heureuse, ô ma jeune amie,
Jouis en paix de tes beaux jours !
Sur le fleuve du temps mollement endormie,
Laisse les flots suivre leur cours !

Victor Hugo

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