Hélas ! devant le noir feuillage de cet arbre,
J’ai le cœur tout glacé dans ma robe de marbre,
Et par mes yeux, troués d’ulcères inconnus,
La pluie en gémissant pleure sur mes bras nus.
Entre mes pieds, jadis plus blancs que des étoiles,
Arachné lentement tisse de fines toiles,
Et tu n’es plus, Scyllis, pour que sous ton ciseau
Je me relève un jour souple comme un roseau !
En ce temps où la fleur se cache sous les herbes,
Nul ne sait le secret de nos formes superbes,
Nul ne sait revêtir quelque rêve éclatant
De contours gracieux, et dans son cœur n’entend
L’harmonie imposante et la sainte musique
Où chantent les accords de la beauté physique !
Hélas ! qui me rendra ces jours pleins de clarté
Où l’on ne m’appelait que Vénus Astarté,
Où, seule, ma pensée habitait sous la pierre,
Mais où mon corps vivait dans la nature entière,
Où Glycère et Lydie, où Clymène et Phyllis
Portaient mes noms écrits sur leurs gorges de lys ;
Où, pour l’artiste élu qui pare et qui contemple,
Chaque âge avait un nom, chaque harmonie un temple.
Oh ! trois et quatre fois malheur au siècle d’or
Où l’artiste éperdu foule aux pieds son trésor !
Car il ignore, hélas ! par quel grave mystère
Je venais pour instruire et féconder la terre,
Et pour épanouir dans mon type indompté
Le secret de l’extase et de la volupté !
Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe
De mon vieux piédestal, la divine colombe
Que depuis trois mille ans je retiens dans ma main
Fait un nouvel effort pour s’ouvrir un chemin ;
Et, délaissant un jour l’enveloppe brisée,
Nous nous envolerons vers la voûte irisée,
Emportant toutes deux loin de ce monde vain,
La beauté dédaignée avec l’amour divin !


Théodore de Banville

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