CCCLXXXV.

De toy la doulce, et fresche souvenance
Du premier jour, qu'elle m'entra au cœur
Avec ta haulte, et humble contenance.
Et ton regard d'Amour mesmes vainqueur,
Y depeingnit par si vive liqueur
Ton effigie au vif tant ressemblante,
Que depuis l'Ame estonnée, et tremblante
De jour l'admire, et la prie sans cesse :
Et sur la nuict tacite, et sommeillante,
Quand tout repose, encor moins elle cesse.

CCCLXXXVI.

Tu es le Corps, Dame, et je suis ton umbre,
Qui en ce mien continuel silence
Me fais mouvoir, non comme Hecate l'Umbre,
Par ennuieuse, et grande violence,
Mais par povoir de ta haulte excellence,
En me movant au doulx contournement
De tous tes faictz, et plus soubdainement,
Que l'on ne veoit l'umbre suyvre le corps,
Fors que je sens trop inhumainement
Noz sainctz vouloirs estre ensemble discords.

CCCLXXXVII.

Ce cler luisant sur la couleur de paille
T'appelle au but follement pretendu :
Et de moy, Dame, asseurance te baille,
Si chasque signe est par toy entendu.
Car le jaulne est mon bien tant attendu
(Souffre qu'ainsi je nomme mes attentes,
Veu que de moins asses tu me contentes)
Lequel le blanc si gentement decore :
Et ce neigeant flocquant parmy ces fentes
Est pure foy, qui jouyssance honnore.

CCCLXXXVIII.

La blanche Aurore a peine finyssoit
D'orner son chef d'or luisant, et de roses,
Quand mon Esprit, qui du tout perissoit
Au fons confus de tant diverses choses,
Revint a moy soubz les Custodes closes
Pour plus me rendre envers Mort invincible.
Mais toy, qui as (toy seule) le possible
De donner heur a ma fatalité,
Tu me seras la Myrrhe incorruptible
Contre les vers de ma mortalité.

CCCLXXXIX.

Bien qu'en ce corps mes foibles esperitz
Ministres soient de l'aure de ma vie,
Par eulx me sont mes sentementz periz
Au doulx pourchas de liberté ravie :
Et de leur queste asses mal poursuyvie
Ont rapporté l'esperance affamée
Avec souspirs, qui, comme fouldre armée
De feu, et vent, undoyent a grandz flotz.
Mais de la part en mon cœur entamée
Descend la pluye estaingnant mes sanglotz.

CCCXC.

Pour esmovoir le pur de la pensée,
Et l'humble aussi de chaste affection,
Voye tes faictz, ô Dame dispensée
A estre loing d'humaine infection :
Et lors verra en sa parfection
Ton hault cœur sainct lassus se transporter :
Et puis cy bas Vertus luy apporter
Et l'Ambrosie, et le Nectar des Cieulx,
Comme j'en puis tesmoingnage porter
Par jurement de ces miens propres yeulx.

CCCXCI.

Je sens en moy la vilté de la crainte
Movoir l'horreur a mon indignité
Parqui la voix m'est en la bouche estaincte
Devant les piedz de ta divinité.
Mais que ne peult si haulte qualité
Amoindrissant, voyre celle des Dieux ?
Telz deux Rubiz, telz Saphirs radieux :
Le demourant consideration,
Comme subject des delices des Cieulx,
Le tient caché a l'admiration.

CCCXCII.

L'heureux sejour, que derriere je laisse,
Me vient toute heure, et tousjours au devant.
Que dy je vient ? mais fuyt, et si ne cesse
De se monstrer peu a peu s'eslevant.
Plus pas a pas j'esloingne le Levant,
Pour le Ponent de plus près approcher :
Plus m'est advis de le povoir toucher,
Ou que soubdain je m'y pourroys bien rendre.
Mais quand je suis, ou je l'ay peu marcher,
Haulsant les yeulx, je le voy loing s'estendre.

CCCXCIII.

Plus croit la Lune, et ses cornes renforce
Plus allegeante est le febricitant :
Plus s'amoindrit diminuant sa force,
Plus l'affoiblit, son mal luy suscitant.
Mais toy, tant plus tu me vas excitant
Ma fiebvre chaulde avant l'heure venue,
Quand ta presence a moy se diminue,
Me redoublant l'acces es mille formes.
Et quand je voy ta face a demy nue,
De patient en mort tu me transformes.


Maurice Scève

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