O philosophe, ô solitaire
Sur la montagne retiré,
Qui répands de là sur la terre
La chaleur d’un cœur inspiré !

Quand je m’assois dans ces retraites
Pleines de générations,
Où tu ranges sur deux tablettes
La sagesse des nations,

Dans ces catacombes des âges,
En un volume reliés,
Quand je vois dans deux ou trois pages
Tenir cent peuples oubliés ;

Quand je vois ces feuilles lancées
Aux vents par le temps ennemi,
Cette poussière de pensées
Que le ver broie à la fourmi ;

Quand je vois ces lettres, qu’efface
Aux regards le texte incertain,
S’évanouir comme la trace
Du voyageur dans un lointain ;

Je dis dans mon orgueil qui doute
Sur tant d’orgueil enseveli :
« Quoi ! je serai donc une goutte
De ce grand océan d’oubli ?

« Le comble de mes destinées
Sera qu’à mille ans parvenu,
Des langues qui ne sont pas nées
Épellent mon nom inconnu ;

« Que dans un coin de sa mémoire
Un œil curieux du néant
Range ma poussière de gloire,
Jeu d’osselets du fainéant ;

« Que l’oiseau porte à sa couvée,
Avec les brins du papyrus,
Quelque syllabe retrouvée
De mes monuments disparus !

« Graver ses pas sur cette arène,
A ce lointain jeter sa voix,
Être immortel, folie humaine,
Ah ! ce n’est que mourir deux fois !

« Ne remplaçons pas par nos pages
Ces pages que nous balayons ;
Car Dieu fit la langue des sages
De deux mots : Aimons et prions ! »


Alphonse de Lamartine

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