Ah ! tu veux échapper à mes vers, misérable !
Tu crois les éviter.
Ils sont comme la pluie : il n’est ni Dieu ni Diable
Qui les puisse arrêter.

Ils iront te trouver, franchissant les provinces
Et les départements,
Ainsi que l’hirondelle avec ses ailes minces
Bravant les éléments.

Si tu fermes ta porte, alors par la fenêtre
Ils te viendront encor,
Étincelants, cruels, comme de la Pharètre
Sortent des flèches d’or ;

Et tu seras criblé de rimes acérées
Pénétrant jusqu’au cœur ;
Et tu pousseras des clameurs désespérées
Sans calmer leur fureur.

Pour te défendre, Aulète à l’oreille rebelle,
Tu brandiras en vain
Du dieu Pan qui t’a fait l’existence si belle
La flûte dans ta main.

Elle rend sous ta lèvre experte et charmeresse
Un son voluptueux
Qui nous donne parfois l’inquiétante ivresse
D’un parfum vénéneux ;

Des accords savoureux, inouïs, téméraires,
Semant un vague effroi,
Apportant un écho des surhumaines sphères,
Inconnus avant toi.

Mais l’essaim de mes vers, tourbillonnant, farouche,
Sur elle s’abattra,
Obstruant les tuyaux ; le sens deviendra louche
Des sons qu’elle émettra ;

Puis, jouet inutile entre tes mains d’athlète,
La flûte se taira.
O vengeance terrible et dont l’ingrat poète
Le premier gémira !

Car, pour lui, le retour de la rose ingénue
Après l’hiver méchant,
Après un jour brûlant la fraîcheur revenue
Ne valent pas ton chant !


Camille Saint-Saëns

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