Tu m’as persécuté toujours dans ta colère ;
Tu n’as pas pardonné,
O Vénus ! qu’au grand art, à l’étude sévère
Mon cœur se fût donné ;

Et tu m’as mis au flanc la chimère éternelle
De l’Idéal rêvé :
L’amour pur comme l’eau des lacs, profond comme elle,
Que je n’ai pas trouvé.

Qui sait ? pour vivre heureux dans les bras de la femme
Et protégé par toi,
Fille des flots amers ! peut-être au fond de l’âme
Faut-il avoir la foi,

Ne pas chercher un cœur pareil au sien, qui batte
Toujours à l’unisson,
Se contenter de la poupée, et quand on gratte
Rire en voyant le son :

Croire quand même, alors que l’effronté mensonge
Vient nous crever les yeux,
Prendre pour vérité ce qui n’est qu’un vain songe
Et l’enfer pour les cieux ;

Oublier tout, ne voir que la femme en ce monde,
Se coucher sur le seuil
Et sous un pied vainqueur jusqu’en la boue immonde
Abattre son orgueil.

L’homme, ô Vénus ! peut-il dans ton culte perfide
Trouver le vrai bonheur,
S’il doit sacrifier sur ton autel avide
Ce qui fait sa grandeur ?

Qu’il soit maudit, l’autel dont la flamme dévore
Et la science et l’art,
Qui bannit la pensée et du cœur qui l’adore
Veut le sang pour sa part !

Déesse sans pitié, charmerais-tu le monde
Pour le déshériter ?
Mère de la beauté, tu dois être féconde
Ou ne pas exister.


Camille Saint-Saëns

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