Laissez-la donc aller cette France immortelle ! 
Ne la conduisez pas ! Et quel besoin a-t-elle 
De vous, soldat vaillant, mais enclin à charger 
Les saints du ciel du soin d’écarter le danger ? 
Pour Paris dont on voit flamboyer la couronne 
A travers le nuage impur qui l’environne, 
Pour ce monde en péril, pour ce peuple en courroux, 
Vous êtes trop pieux, trop patient, trop doux ; 
Et ce sont des vertus dont nous n’avons que faire. 
Vous croyez-vous de force à remorquer la sphère 
Qui, superbe, impossible à garder en prison, 
Sort de l’ombre au-dessus du sinistre horizon ? 
Laissez la France, énorme étoile échevelée, 
Des ouragans hideux dissiper la mêlée, 
Et combattre, et, splendeur irritée, astre épars, 
Géante, tenir tête aux rois de toutes parts, 
Vider son carquois d’or sur tous ces Schinderhannes, 
Secouer sa crinière ardente, et dans leurs crânes,
Dans leurs casques d’airain, dans leurs fronts, dans leurs yeux 
Dans leurs cœurs, enfoncer ses rayons furieux ! 

Vous ne comprenez pas cette haine sacrée. 
L’heure est sombre ; il s’agit de sauver l’empyrée 
Qu’une nuée immonde et triste vient ternir, 
De dégager le bleu lointain de l’avenir, 
Et de faire une guerre implacable à l’abîme. 
Vous voyez en tremblant Paris être sublime ; 
Et vous craignez, esprit myope et limité, 
Cette démagogie immense de clarté. 
Ah ! laissez cette France, espèce d’incendie 
Dont la flamme indomptable est par les vents grandie, 
Rugir, cribler d’éclairs la brume qui s’enfuit, 
Et faire repentir les princes de la nuit 
D’être venus jeter sur le volcan solaire 
Leur fange, et d’avoir mis la lumière en colère ! 
L’aube, pour ces rois vils, difformes, teints de sang, 
Devient épouvantable en s’épanouissant ; 
Laissez s’épanouir là-haut cette déesse ! 
Ne gênez pas, vous fait pour qu’on vous mène en laisse 
La grande nation qui ne veut pas de frein. 
Laissez la Marseillaise ivre de son refrain 
Se ruer éperdue à travers les batailles. 
La lumière est un glaive ; elle fait des entailles 
Dans le nuage ainsi qu’un bélier dans la tour ; 
Laissez donc s’accomplir la revanche du jour ! 
Vous l’entravez lieu de l’aider. Dans l’outrage,
Un grand peuple doit être admirable avec rage. 
Quand l’obscurité fauve et perfide a couvert 
La plaine, et fait un champ sépulcral du pré vert, 
Du bois un ennemi, du fleuve un précipice, 
Quand elle a protégé de sa noirceur propice 
Toutes les trahisons des renards et des loups, 
Quand tous les êtres bas, visqueux, abjects, jaloux, 
L’affreux lynx, le chacal boiteux, l’hyène obscène, 
L’aspic lâche, ont pu, grâce à la brume malsaine, 
Sortir, rôder, glisser, ramper, boire du sang, 
Le matin vient ainsi qu’un vengeur, et l’on sent 
De l’indignation dans le jour qui se lève. 
Guillaume, ce spectre, et la Prusse, ce rêve, 
Quand la meute des rois voraces, quand l’essaim 
De tous les noirs oiseaux qu’anime un vil dessein 
Et que l’instinct féroce aux carnages attire, 
Quand la guerre, à la fois larron, hydre et satyre, 
Quand les fléaux, que l’ombre inexorable suit, 
Envahissent l’azur des peuples, font la nuit, 
Ne vous en mêlez pas, vous soldat cher au prêtre ; 
Laissez la France au seuil des gouffres apparaître, 
Se dresser, empourprer les cimes, resplendir, 
Et, dardant en tous sens, du zénith au nadir, 
Son éblouissement qui sauve et qui dévore, 
Terrible, délivrer le ciel à coups d’aurore !

Victor Hugo

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