Pour la France et la république, 
En Navarre nous nous battions. 
Là parfois la balle est oblique, 
Tous les rocs sont des bastions. 

Notre chef, une barbe grise 
Le capitaine, était tombé, 
Ayant reçu près d’une église 
Le coup de fusil d’un abbé. 

La blessure parut malsaine. 
C’était un vieux et fier garçon. 
En France, à Marine-sur-Seine, 
On peut voir encor sa maison. 

On emporta le capitaine 
Dont on sentait plier les os ;
On l’assit près d’une fontaine 
D’où s’envolèrent les oiseaux. 

Nous lui criâmes : — Guerre ! fête !
Forçons le camp ! prenons le fort ! — 
Mais il laissa pencher sa tête, 
Et nous vîmes qu’il était mort.

L’aide-major avec sa trousse 
N’y put rien faire et s’en alla ;
Nous ramassâmes de la mousse, 
De grands vieux chênes étaient là. 

On fit au mort une jonchée 
De fleurs et de branches de houx ;
Sa bouche n’était point lâchée, 
Son œil intrépide était doux. 

L’abbé fut pris. — Qu’on nous l’amène !
Qu’il meure ! — On forma le carré ;
Mais on vit que le capitaine 
Voulait faire grâce au curé. 

On chassa du pied le jésuite ;
Et le mort semblait dire : Assez !
Quoiqu’il dût regretter la suite 
De nos grands combats commencés. 

Il avait sans doute à Marine 
Quelques bons vieux amours tremblants ;
Nous trouvâmes sur sa poitrine 
Une boucle de cheveux blancs. 

Une fosse lui fut creusée 
À la bayonnette, en priant ;
Puis on laissa sous la rosée 
Dormir ce brave souriant. 

Le bataillon reprit sa marche, 
À la brune, entre chien et loup ;
Nous marchions. Les ponts n’ont qu’une arche. 
Des pâtres au loin sont debout.

La montagne est assez maussade ;
La nuit est froide et le jour chaud ;
Et l’on rencontre l’embrassade 
Des grands ours de huit pieds de haut. 

L’homme en ces monts naît trabucaire ;
Prendre et pendre est tout l’alphabet ;
Et tout se règle avec l’équerre 
Que font les deux bras du gibet. 

On est bandit en paix, en guerre 
On s’appelle guérillero. 
Le peuple au roi laisse tout faire ;
Cet ânier mène ce taureau. 

Dans les ravins, dans les rigoles 
Que creusent les eaux et les ans, 
De longues files d’espingoles 
Rampaient comme des vers luisants. 

Nous tenions tous nos armes prêtes 
À cause des pièges du soir. 
Le croissant brillait sur nos têtes, 
Et nous, pensifs, nous croyions voir,
 
Tout en cheminant dans la plaine 
Vers Pampelune et Teruel, 
Le hausse-col du capitaine 
Qui reparaissait dans le ciel. 

Victor Hugo

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