Il est minuit bientôt et je ne puis dormir,
Car mes soucis cuisants je ne peux les chasser.
Que serai-je ? Que va devenir ma patrie ?
Cette double question me ronge toujours l’âme.
N’ai-je donc pas assez de mes propres soucis
Que tu m’agites, encor, amour de la patrie ?

Toujours ce sera donc le destin du poète
De ramer malgré tout sur la mer orageuse ?
Quoi ! ce serait en vain que le canot sauveur
Les ait ravi aux flots et conduit à la plage
Si mon tourment consiste à pleurer sur le sort
De ceux qui ont été abandonnés à bord.

Père ! Père !... pourquoi m’as-tu fait instruire ?
Que ne m’as-tu laissé diriger la charrue !
Le livre est habité par une fée trompeuse
Quand tu l’ouvres... soudain, elle te prend le cœur
Et l’emporte au galop vers la plus belle étoile
Puis, — le jette d’en haut au lieu de le descendre.

Mieux vaut fixer des yeux le soleil que le livre !
Son éclat éblouit et obscurcit la vue
Mais le livre, au contraire, renferme tout un monde
Qui donne à nos regards une vue plus profonde,
Nous approche de tout... Ah ! tout paraît plus beau
Quand c’est de loin qu’on le regarde !

Pourquoi donc ai-je appris ? Que ne suis-je resté
Laboureur ainsi que l’avait voulu le ciel !
Je ne souffrirais pas ces tristes insomnies
Qui visitant mes nuits, les rendent infinies.
Comme un oiseau, le rêve, au-dessus de mon âme
La bercerait souvent de ses douces chansons...

Si j’étais laboureur, ou, si j’étais le pâtre
Qui, loin, dans la Pousta, vit comme un solitaire ;
Tandis que son troupeau va quêtant la pâture,
Lui, se met à l’abri sous l’ombre des buissons.
Et, certain que personne ici ne peut l’entendre
Pour son propre plaisir, il joue du chalumeau,

Dimanche, frais vêtu, il court à la chaumière
Où l’attend la belle qui l’aime.
Elle est fraîche, bonne et vive à la besogne,
D’un printemps né d’hier elle a les tendres charmes.
Il donne un baiser qu’on lui rend... il est heureux
Et croit que l’univers est heureux comme lui.


Sándor Petőfi

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